> Archiviste du vent de P. Vincensini

Archiviste du vent de P. Vincensini

Par |2018-08-15T13:32:47+00:00 27 avril 2013|Catégories : Critiques|

 

C'est vers les années soixante-dix du siècle der­nier que j'ai décou­vert la poé­sie de Paul Vincensini. Dans la revue Poésie 1 ; j'ai tou­jours dans ma biblio­thèque le numé­ro pré­sen­tant La Nouvelle poé­sie fran­çaise (1969 ?), celui inti­tu­lé La nou­velle poé­sie comique (février 1972) et cet autre consa­cré à L'enfant la poé­sie (jan­vier-février 1973). Les poèmes de Paul Vincensini me firent forte impres­sion : des textes poé­ti­que­ment incor­rects, d'un comique absurde qui jouaient avec l'allitération, qui réha­bi­li­taient les choses du quo­ti­dien, qui jon­glaient avec les mots, même les gros… Ensuite, je lus Qu'est-ce qu'il n'y a (1975) dans le beau volume de for­mat presque car­ré des Éditions Saint-Germain-des-Prés, faus­se­ment naïf où je retrou­vai quelques-uns des poèmes décou­verts pré­cé­dem­ment… Puis, plus rien, si ma mémoire est bonne. Je com­prends pour­quoi aujourd'hui avec ce gros volume (gros pour un livre de poèmes) qui ras­semble l'essentiel de ce qu'il a publié et un choix d'inédits ain­si qu'une bio­gra­phie (qui m'apprend que Paul Vincensini est mort en 1985) et une biblio­gra­phie très utile puisqu'elle fait la dis­tinc­tion entre les ouvrages épui­sés et ceux encore dis­po­nibles… Ce livre, Archiviste du vent (beau titre qui est celui d'un poème inédit de 1966 ici repris), laisse appa­raître un Vincensini à la fois tendre et grave, un poète qui cherche inlas­sa­ble­ment et donne des poèmes absurdes aux yeux du lec­teur logique mais d'une absur­di­té qui cache mal une sen­si­bi­li­té exa­cer­bée et une vive conscience du tra­gique de la vie.

    Car si Paul Vincensini appar­tient bien à la caté­go­rie des poètes de l'humour (Jean Rousselot ne par­lait-il pas de son lyrisme allègre et iro­nique et l'on retrouve ici des poèmes comme Nid rigo­lo, L'hiver mes doux enfants…, Moi dans l'arbre ou Je l'aimais…), il est aus­si un fin connais­seur de la poé­sie de son époque et un poète du tra­gique : l'humour est l'arme qu'il se donne pour dénon­cer les outrances de l'une et tenir l'autre à dis­tance. C'est, à la lec­ture d'Archiviste du vent, ce que décou­vri­ront les nou­veaux lec­teurs tan­dis que les anciens ver­ront se confir­mer leur intui­tion pre­mière…

    Au gré des pages, on assiste  à une cri­tique de la poé­sie telle qu'elle s'écrivait ou telle qu'elle s'écrit à l'époque de Paul Vincensini et c'est jubi­la­toire. Solitude dénonce iro­ni­que­ment une cer­taine poé­sie de la nature ou un roman­tisme de deux sous : "Ça sent sur­tout la merde /​ Dans ce joli sous-bois /​ Où je viens rêver". Rien de mieux s'amuse à mimer le cal­li­gramme, LO TO FOLO paro­die allè­gre­ment un cer­tain let­trisme (il faut lire l'original et la "tra­duc­tion lit­té­rale", c'est hila­rant !). Une vieille mouette se gausse des jeux typo­gra­phiques de ces poètes qui n'osent pas abor­der les rivages du spa­tia­lisme. Ailleurs, avec Dans la cour de la Sorbonne à l'heure de la récréa­tion… (le titre est presque aus­si long que le poème !), c'est la reli­gion du texte et la conta­mi­na­tion de la poé­sie par la lin­guis­tique qui sont bro­car­dées sur le mode de la comp­tine… Etc. Chacun pour­ra déco­der à sa façon tel ou tel poème de Vincensini qui écrit en ico­no­claste !

    Mais on découvre aus­si un homme grave, voire han­té par le mal­heur, le peu que l'homme est, ain­si que par la mort. L'Ombre est bleue, une suite de brefs poèmes issue de Quand même, un recueil de 1976, donne une idée pré­cise de cette gra­vi­té à peine rele­vée d'un grain de fan­tai­sie. Ailleurs, le pre­mier vers d'Un caillou dans la main est celui-ci : "Le mal­heur m'appelle par mon pré­nom" et le der­nier : "Les marins meurent un caillou dans la main". Ailleurs encore, il écrit "Je suis quelqu'un qui n'existe pas /​ Dans une ville qui n'existe plus". Et un poème comme Ce soir résume admi­ra­ble­ment le peu que le poète sait être même s'il trouve la force de s'en moquer (avec beau­coup de pudeur) : "Ce soir /​ Tu quittes ton maillot de corps /​ Devant la fenêtre /​ Un jour /​ Pauvre âme /​ C'est tout ton corps peu­chaire /​ qu'il te fau­dra quit­ter". Mais s'il ne s'apitoie jamais (sur­tout pas sur lui-même), Paul Vincensini sait faire preuve d'empathie pour les lais­sés pour compte : qu'on lise ces deux poèmes Un enfant veut répondre ou Tu vas voir

    Bref, on l'aura com­pris, c'est tout ce livre qu'il faut lire. S'il me fal­lait citer un poème qui résume tout Vincensini,  ce serait celui-ci où se mêlent la fan­tai­sie, la ten­dresse et la haine de l'hypocrisie :

J'ai vu l'aïeule
Aux che­veux d'argent
Tricoter des chaus­settes
Je suis cor­rect
Car en véri­té
J'ai vu le cul de la vieille
Qui se bais­sait
Pour remon­ter ses chaus­settes.

Et pour ter­mi­ner, ces lignes qui me touchent : "La poé­sie ? Le temps passe. On a les che­veux gris, du cho­les­té­rol, de la barbe et des lunettes. On se console en disant qu'elle, au moins, elle n'a pas chan­gé."

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