> Deux lectures de Max Alhau, Le temps au crible, par P. Leuckx et L. Wasselin

Deux lectures de Max Alhau, Le temps au crible, par P. Leuckx et L. Wasselin

Par |2018-08-15T07:47:34+00:00 30 septembre 2014|Catégories : Critiques|

Lecture de Philippe Leuckx

 

La gran­deur du poète, comme sa plus grande fai­blesse, est de croire à la force des mots. Le vers, le poème, les images peuvent tout et pour­tant, quelle dés­illu­sion, quand le temps pas­sé au crible ne laisse que miettes du pas­sé, images floues.

Le mar­cheur, le pèle­rin, le pro­me­neur, l’amateur de nature sait qu’il est dif­fi­cile de pré­ser­ver ce « che­min de tra­verse » et il pour­suit sa route, quê­tant le moindre signe. Il se donne tout entier à cette mis­sion, qua­si de l’impossible : rameu­ter ce qui a déjà fui, rame­ner à la claire conscience de l’écriture ces pans entiers déles­tés de toute réa­li­té.

« Le temps au crible » tire tout son pro­fit d’une extrême atten­tion à ce que le regard d’un poète peut pré­le­ver au réel et sau­ver des four­rés de la mémoire. Quel gibier ? Quelle source ? Quelle lumière ôter de l’éphémère ?

« Nous ne pos­sé­dons que le vent, l’air », dit le poète, au fait de ce qu’il sent et pressent. Aucune gloire. Aucune assu­rance. Il suf­fit de conqué­rir ce qui peut l’être encore, dans une « attente » fié­vreuse et lucide.

Des mots en réseaux se répondent d’un poème l’autre, tis­sant la pré­sence du poème aux liens avec la nature : mots simples qui balisent une recherche et découvrent une âme che­mi­nante. Visage, ombre, terre offrent leurs contours à ces textes qui épousent avec tant de véri­té le vécu du poète.

L’écriture, certes, est au centre du livre, rayon­nante, nerf à vif de la quête. Elle est atten­tive, pré­cise, méti­cu­leuse pour dire le peu, le pris, pour hap­per au plus juste, au fil de la marche, les mer­veilles éphé­mères :

Qui nous conduit vers ces ailleurs nichés sur quelque carte de géo­gra­phie ?

Ces ter­ri­toires que l’on occupe sou­vent par inat­ten­tion, il importe de les rejoindre afin d’échapper à ceux, trop fami­liers, trop étroits qui sont les nôtres et que nous arpen­tons, les yeux fer­més. (p.94)

Un beau livre de pré­sence au monde.

 

Lecture de Lucien Wasselin

 

Max Alhau est poète et il aime mar­cher. Plusieurs de ses livres en témoignent : "À la nuit mon­tante", "D'asile en exil", "Du bleu dans la mémoire"… Comme il res­pire, il marche et il écrit. On peut sup­po­ser que les poèmes lui viennent en mar­chant ou, tout au moins, que des mots naissent de sa marche et de la tra­ver­sée des pay­sages… Cinq suites de poèmes com­posent "Le Temps au crible" que publie L'Herbe qui tremble.

Max Alhau marche, il écrit sa marche et par là-même s'interroge sur sa place dans le monde, sur ses rap­ports à l'espace et au temps ; il émet diverses hypo­thèses ce qui contri­bue à dres­ser un tableau com­plexe. Finalement, Max Alhau dit le peu qu'est l'homme sur sa pla­nète, il n'exprime que ce sen­ti­ment de peti­tesse au sein d'un pay­sage gran­diose, plaine infi­nie, val­lée ou mon­tagnes arides ou ennei­gées. Les indices sont nom­breux tout au long des poèmes : "Il est temps d'effacer tes empreintes", "Tu t'interroges sans trou­ver de réponse", "Tu es ici ou là mais tou­jours à l'écart"

Pourquoi mar­cher ? Pour trou­ver une réplique à l'effroi (de vivre ?) : les oiseaux (qu'aiment par­ti­cu­liè­re­ment Max Alhau), comme le mar­cheur, "s'obstinent /​ à inven­ter dans leur vol /​ une réplique à leur effroi". La marche est la méta­phore, phy­sique pour­rait-on affir­mer, de la quête d'un monde idéal qui se confond avec celui de l'enfance : "On reste sur le seuil, pen­ché sur un monde qui, peut-être, n'existe pas, mais que l'on pré­serve pour don­ner rai­son aux songes…" La marche est une façon de lut­ter contre cette inquié­tude qui ronge l'homme ("et ce qui pèse sur le corps /n'est autre que la sen­sa­tion /​ d'avoir devant soi /​ un mur, une porte close /​ après les­quels com­mence l'infini…") et le poème ne ces­se­ra qu'à l'instant où les yeux se fer­me­ront défi­ni­ti­ve­ment. La véri­té se trouve sans doute entre ces deux affir­ma­tions : la marche c'est "s'approcher de soi /​ sans jamais s'atteindre" et "le terme du voyage, /​ nous le sou­hai­tons incon­nu".

Ce qui n'empêche pas le poète de por­ter une atten­tion extrême aux choses et aux êtres les plus humbles qu'il croise lors de ses pro­me­nades  et qui consti­tuent sans doute fina­le­ment ce pay­sage natif et dont la quête est la rai­son de la marche : la fleur de mon­tagne  entraine le mar­cheur "vers des terres  ou des pays aux fron­tières confuses où les feux ne cessent de brû­ler, où la source se trouve à por­tée de rêves et tou­jours igno­rante de sa des­ti­née : cela seul importe". C'est une leçon de modes­tie que cette recherche de l'accord au monde ; l'homme a sa place dans l'univers, rien que sa place : le merle, la mésange, l'alouette ne sont que de pas­sage, comme le mar­cheur.

Et l'écriture dans tout cela qui ne va pas sans impor­tance ? Certes, il y a les poèmes don­nés à lire mais Max Alhau avoue qu'il a ten­té "d'effacer sur la page /​ des mots trop tôt écrits". Comme la marche qui ne s'achève jamais, l'écriture est tou­jours à reprendre. Ce n'est pas pour rien que l'impératif et l'indicatif sont sou­vent uti­li­sés, les inter­ro­ga­tions et les médi­ta­tions prennent par­fois l'allure de maximes comme si Max Alhau vou­lait dépas­ser ses incer­ti­tudes : "Que tou­jours la clé­mence /​ nous tienne encore debout /​ dans le jour qui hésite". Un temps que tra­verse le mar­cheur, qu'il recon­naît et ne recon­naît pas… Car les images sont trom­peuses, elles ne coïn­cident jamais par­fai­te­ment avec celles qu'on a en soi.

À lire ces poèmes, on se prend à aimer l'humanité qui, par ailleurs, est majo­ri­tai­re­ment détes­table. C'est que dans le pay­sage, l'homme oublie sa fini­tude et que l'espoir le tra­verse mal­gré sa luci­di­té. Et sur­tout, si le mar­cheur se dit "émer­veillé par tant de sim­pli­ci­té, de gran­deur natu­relle", le lec­teur pense la même chose du poète…

 

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