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Mémoire de Chavée

Par | 2017-12-30T17:06:35+00:00 30 août 2013|Catégories : Achille Chavée, Essais & Chroniques|

Il faut le dire sans hési­ter, Achille Chavée est l’un des plus grands poètes du XXeme siècle, l’un des plus grands de la fran­co­pho­nie. Il entra peu avant sa mort dans le Panthéon d’alors de la poé­sie, la col­lec­tion Poètes d’aujourd’hui (Seghers édi­teur), par un volume signé André Miguel. On peut sup­po­ser qu’Achille Chavée l’eut entre les mains puisque l’achevé d’imprimer du volume est daté du 30 octobre 1969 et qu’il mou­rut à la Hestre le 4 décembre de la même année. Après sa mort en 1969 donc, il ne som­bra pas dans l’oubli ni dans le pur­ga­toire que connaissent de nom­breux écri­vains ; ou alors ce pur­ga­toire fut excep­tion­nel­le­ment court. Et s’il mou­rut dans l’indifférence géné­rale (ce qui n’est pas éton­nant pour un poète), c’est à quelques fidèles qu’il dut d’échapper ain­si à l’oubli. Dans les années qui sui­vront sa dis­pa­ri­tion, quelques édi­tions post­humes furent publiées : trois livres parurent entre 1974 et 1979. La publi­ca­tion de ses Œuvres Complètes, en six volumes, fut réa­li­sée par l’association “Les Amis d’Achille Chavée”, elle débu­ta en 1977 pour se ter­mi­ner en 1994. En 1985, un choix de poèmes parut aux Éditions Labor à Bruxelles sous le titre À cor et à cri. Et encore, en 1995 et en 2012, dans le Dictionnaire humo­ris­tique des Surréalistes et des Dadaïstes de Pierre Drachline, on pou­vait lire deux brefs frag­ments d’Achille Chavée…

    Mais le fameux apho­risme affi­ché sur la vitrine de la librai­rie bruxel­loise “La Jeune Parque” en 1968, “Je suis un vieux peau-rouge qui ne mar­che­ra jamais dans une file indienne” (voir la pho­to­gra­phie p 153 dans le Poète d’aujourd’hui…) est pré­sen­te­ment aus­si célèbre que la pho­to­gra­phie du Che prise par Korda et risque d’être l’arbre qui cache la forêt. Le forme de l’aphorisme cor­res­pond bien à la poé­sie de Chavée, elle est d’ailleurs à l’image de celui-ci tel que nous le montrent les images (pho­to­gra­phies et por­traits réa­li­sés par ses amis peintres) : l’aspect fili­forme du per­son­nage et le visage éma­cié, qua­si-ascé­tique font pen­ser à un éclat tran­chant. S’il est vrai que sa biblio­gra­phie compte plu­sieurs recueils d’aphorismes, il ne fau­drait cepen­dant pas réduire l’œuvre à cette dimen­sion, à cette forme.

    Par ailleurs, le per­son­nage est deve­nu une légende. On le pré­sente faci­le­ment comme l’avocat des causes impos­sibles, l’introducteur du sur­réa­lisme en Belgique… Il choi­sit de com­battre dans les Brigades Internationales, il ser­vit dans la divi­sion Dombrowski (tout un sym­bole). Rapatrié pour mala­die en novembre 1937, il doit subir les attaques d’une ignoble cam­pagne menée par l’extrême-droite de son pays qui l’accusait ne n’être qu’un tor­tion­naire sta­li­nien res­pon­sable de la mort des mili­tants et des com­bat­tants du POUM. Il adhère au par­ti com­mu­niste vers 1936 et lui res­ta fidèle jusqu’à sa dis­pa­ri­tion. Pendant l’occupation, il choi­sit de res­ter en Belgique alors que d’autres pré­fé­raient l’exil qui, comme on le sait, est un dur métier… Les deux solu­tions, dans cette époque dan­ge­reuse, se com­prennent… D’abord résis­tant, il fut obli­gé de se cacher chez ses beaux-parents (une famille de mineurs) de juin 1941 à sep­tembre 1944. Il a ris­qué sa vie, il a regar­dé la mort en face mais il n’a pas désho­no­ré la poé­sie. C’était un  grand fumeur et il fré­quen­tait les bis­trots : ce qui est poli­ti­que­ment incor­rect aujourd’hui ! Tout cela, aus­si admi­rable soit-il, risque de  mas­quer sa poé­sie…

 

    Sa poé­sie ? André Miguel, dans l’essai qu’il lui a consa­cré, la résume très pré­ci­sé­ment : “Je ne pense pas que Chavée pour­rait faire sienne la concep­tion de l’irresponsabilité du poète. Il n’a pas été ten­té, non plus, par la fer­veur éso­té­rique de Breton. Adepte de la spon­ta­néi­té d’écriture, et se fiant dans une cer­taine mesure à l’automatisme, Chavée n’a pour­tant jamais, dans la pra­tique, accor­dé la pri­mau­té à l’inconscient. Réactions com­plé­men­taires, mou­ve­ments dia­lec­tiques, décro­chages de l’humour, fidé­li­té à l’émotion non moins qu’au mythe per­son­nel, la pen­sée de Chavée est ori­gi­nale, bien que proche par­fois de celle de Breton.” . À quoi il ajoute, un peu plus loin : “La cohé­rence orga­nique de son poème dépend, en quelque sorte, des réac­tions contra­dic­toires de son émo­tion et de son incons­cient, de son expé­rience et de l’humour qui intro­duit la dis­tance”.  Il faut s’entendre sur ces “mou­ve­ments dia­lec­tiques”  et sur ce “mythe per­son­nel” avant de conti­nuer. C’est Achille Chavée qui donne la défi­ni­tion de ce mythe per­son­nel : il s’agit, en sub­stance, de la com­bi­nai­son d’éléments pui­sés dans la réa­li­té exté­rieure et de l’ancienne réa­li­té inté­rieure. N’est-ce pas là l’un de ces mou­ve­ments dia­lec­tiques pour reprendre la for­mule d’André Miguel ?

    On peut affir­mer qu’Achille Chavée sera sur­réa­liste jusqu’au bout de sa pen­sée et jusqu’au bout de sa vie, mais à sa façon. Il y a d’abord le refus de la sou­mis­sion incon­di­tion­nelle à l’inconscient comme le dit André Miguel. Ce qui se tra­duit dans les poèmes par une vive conscience de ce qu’il écrit, de la façon dont il orga­nise, dans l’espace du poème, les élé­ments qui le com­posent. Décrets, un poème publié en 1939  dans D’ombre et de sang, com­mence par ces vers qui ren­voient aux deux types de réa­li­té que cite Chavée : “Légende /​ impre­nable légende des anges ivres /​ jaillis des cata­clysmes en ges­ta­tion /​ je marche /​ je tiens entre mes yeux /​ à la hau­teur du monde /​ une perle d’amour /​ une perle d’angoisse rou­coule dans ma poi­trine en flammes…” Il y aus­si le posi­tion­ne­ment poli­tique qu’adopte Chavée par rap­port à Breton. Achille Chavée, dès 1936, rejoint les Brigades Internationales, il adhère au par­ti com­mu­niste alors que Breton se tourne vers le trots­kisme. Il sait que, pour trans­for­mer le monde, la poé­sie à elle seule n’est pas suf­fi­sante et que par­fois dans l’urgence, il faut agir. Ce qui ne l’empêche pas de consi­dé­rer que la poé­sie reste néces­saire : il ter­mine son pre­mier poème écrit en Espagne lorsqu’il arrive à Albacète (quar­tier géné­ral des Brigades)  par ces vers : “et mon cœur pour­tant à jamais per­du /​ pal­pite en moi comme une étoile”. Bel exemple de mou­ve­ment dia­lec­tique.

    Et la femme (objet ou sujet sur­réa­liste par excel­lence ) ? Achille Chavée repré­sente le côté noir de la pas­sion amou­reuse. Un poème comme Éva (D’Ombre et de sang, 1939) peut être com­pa­ré à celui de Breton, L’Union libre (Clair de terre, 1923). La struc­ture est la même, une longue énu­mé­ra­tion faite de qua­li­fi­ca­tifs se rap­por­tant à la femme, même liber­té de la syn­taxe, même absence de ponc­tua­tion qui per­met tous les glis­se­ments…. Mais autant la vision d’André Breton est solaire, lumi­neuse, autant celle de Chavée porte sur le côté sombre, voire dan­ge­reux de la femme. Autant Breton mani­feste un désir de pos­ses­sion, d’exclusivité (Ma femme, dit-il…), mais Achille Chavée reste à l’écart de cette volon­té (Femme, écrit-il…). Signe des temps peut-être, le poème de Breton paraît conve­nu, récu­pé­ré qu’il a été par l’idéologie domi­nante, alors que celui de Chavée conserve toute sa force sub­ver­sive…

    Si Chavée fut un révol­té per­ma­nent, il fit aus­si le choix d’être par­mi les révo­lu­tion­naires. Son com­bat dans les Brigades Internationales le prouve. L’aspect de son œuvre poé­tique qui glo­ri­fie son enga­ge­ment com­mu­niste, anti­fas­ciste est aujourd’hui poli­ti­que­ment incor­rect. Il faut se sou­ve­nir qu’en 2007, le gou­ver­ne­ment polo­nais qua­li­fiait de traîtres à leur pays les bri­ga­distes polo­nais sur­vi­vants et débap­ti­sait les rues et les écoles por­tant les noms des volon­taires polo­nais de la Brigade Dombrowsky (par ailleurs héros de la Commune de Paris). C’est qu’Achille Chavée est ce que les amé­ri­ca­no­philes pour­raient appe­ler (s’ils oubliaient son enga­ge­ment poli­tique) un per­dant magni­fique. Ceci expli­que­rait qu’aujourd’hui, l’œuvre d’Achille Chavée soit mécon­nue. Raison suf­fi­sante pour la (re)découvrir. Il faut (re)lire Une foi pour toutes, ce recueil consa­crée en grande par­tie à la guerre civile espa­gnole.

    Reste l’humour qui tient une place impor­tante dans ces poèmes. Poème pour les crou­lants, par son appa­rente absur­di­té qui s’amuse à sin­ger François Villon par son vers final, mais où sont les fumées d’antan, (une pitre­rie de plus ?) est fran­che­ment jubi­la­toire. Cependant si l’humour revêt dif­fé­rents aspects, c’est l’humour noir qui frappe à la lec­ture des poèmes de Chavée ; c’est dans ses apho­rismes qu’il est le plus évident, le plus ramas­sé : il brille comme une pépite d’or sur une table de cui­sine tout en résu­mant par­fai­te­ment la pen­sée et la vie d’Achille Chavée. Qu’on en juge : “C’est une grave incon­ve­nance que de mys­ti­fier le fos­soyeur” ou “Je suis déjà la cendre du cigare que vous fume­rez demain” ou encore “C’est parce que Dieu est tou­jours muet que nous avons acquis une ouïe si fine”.  Même dans des poèmes pla­cés sous le signe de la fan­tai­sie (comme Du temps que j’étais…), un humour sub­til et noir vient mar­quer la dis­tance… On peut d’ailleurs s’étonner qu’André Breton, qui avait une cer­taine consi­dé­ra­tion pour Chavée (et il est signi­fi­ca­tif qu’Achille Chavée, dans un poème du Grand car­diaque,  inclut André Breton le mage dans la liste des André qui figurent  À tous les éche­lons secrets  /​ de [ses] esca­pades spi­ri­tuelles), ne l’ait pas fait figu­rer dans son Anthologie de l’humour noir. Il est vrai que la prin­ci­pale carac­té­ris­tique d’une antho­lo­gie, c’est l’absence de ceux qui n’ont pas été rete­nus ! Mais 44 ans après la dis­pa­ri­tion d’Achille Chavée, 73 ans après la pre­mière paru­tion du choix de Breton, l’absence de Chavée dans ce livre reste une énigme scan­da­leuse pour moi.

 

        Ce rapide sur­vol de la vie et de l’œuvre d’Achille Chavée n’a qu’un seul objec­tif : éveiller la curio­si­té du lec­teur jusqu’à le faire ouvrir un livre de Chavée. Peut-être, pour empor­ter défi­ni­ti­ve­ment l’adhésion du lec­teur, faut-il lais­ser, pour ter­mi­ner, la parole à  André Miguel aux lèvres nues (cité lui aus­si dans le  poème du Grand car­diaque) : “Poète de l’excès émo­tion­nel et méta­pho­rique, Chavée a pour­tant évi­té les excès de l’alchimie sur­réa­liste comme il ne s’est pas lais­sé entraî­ner dans les déve­lop­pe­ments du pathé­tique baroque. Sa fidé­li­té à lui-même et sa liber­té inté­rieure donnent à sa voix un accent unique”. On ne peut dire mieux.

 

Lire Chavée :

  • À cor et à cri (antho­lo­gie). Éditions Labor, 1985 et 1997 ; 295 pages.
  • Œuvres com­plètes. Les Amis d’Achille Chavée édi­teur, 1977-1994 ; 

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