> Fil de lecture de Lucien WASSELIN : une éditeur et ses auteurs, LA PASSE DU VENT

Fil de lecture de Lucien WASSELIN : une éditeur et ses auteurs, LA PASSE DU VENT

Par |2018-10-16T23:43:28+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Critiques|

 

La Passe du vent édi­teur a été créée en 1999. La col­lec­tion de poé­sie s'est peu à peu impo­sée par la diver­si­té des voix accueillies. Chaque volume se pré­sente de la même façon : après un recueil (le plus sou­vent inédit) suivent un entre­tien, plus ou moins fouillé, mené par Thierry Renard et une brève pré­sen­ta­tion de l'auteur (par­fois écrite par ce der­nier)…

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Ahmed KALOUAZ : D'un ciel à l'autre.

 

         C'est le troi­sième livre d'Ahmed Kalouaz que je lis après "Paroles buis­son­nières" et  "À l'école du renard". Je suis bien loin d'avoir tout lu de cet auteur pro­li­fique mais je suis sen­sible à la cohé­rence de sa démarche. Rien de gra­tuit dans son écri­ture, il note dans ses proses ou dans son auto­bio­gra­phie, comme dans ses poèmes les rap­ports pri­vi­lé­giés entre le moment et l'universel, il inter­roge le monde qui n'a besoin que d'un peu d'amour, à par­tir de son enfance…

         D'un ciel à l'autre se pré­sente comme un recueil de 50 poèmes, des poèmes que tra­versent les ombres d'Aragon, d'Elsa, d'Éluard (et de Nush), de Jean Ferrat, de Jacques Bertin (Chalonnes, Les Ponts-de-Cé), Hölderlin (à qui  Aragon a consa­cré un poème dans Les Adieux). On ne s'étonnera donc pas que le ton de ces poèmes soit plu­tôt éluar­dien (car Ahmed Kalouaz chante l'amour avec beau­coup de déli­ca­tesse), voire fran­che­ment élé­giaque. D'ailleurs, on remar­que­ra l'erreur que com­met Thierry Renard dans l'entretien qui clôt ce livre, quand il parle de proses ("courtes proses poé­tiques", "petits poèmes en prose qui naviguent à contre-cou­rant, d'un ciel à l'autre") alors qu'Ahmed Kalouaz écrit en vers (du moins va-t-il à la ligne avant la fin de la page)… Mais ce lap­sus a le mérite de sou­li­gner la conti­nui­té dont fait preuve Ahmed Kalouaz d'un genre à l'autre !

         Ahmed Kalouaz s'intéresse aux choses simples de la vie comme l'amour qui trans­forme cette vie, le temps qui passe… Mais il sait aus­si par­ler de choses plus graves, comme dans "La nuit pour­rait tom­ber" où se dit que "le ventre est tou­jours fécond, d'où sor­tit la bête immonde" et que le fas­cisme pour­rait reve­nir avec son cor­tège de tra­gé­dies. Et ce n'est sans doute pas par hasard si les deux der­niers poèmes du recueil parlent de trains : ceux qui conduisent vers les camps de la mort et ceux qui sym­bo­lisent la sépa­ra­tion des amants. Dois-je l'avouer ? C'est dans ces der­niers poèmes que je pré­fère Ahmed Kalouaz…

 

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Laurent DOUCET : Au sud de l'Occident.

 

         Il me faut l'avouer avant même de par­ler du poème de Laurent Doucet, "Au sud de l'Occident". J'ai remon­té, il y a quelques années, la val­lée de l'Ourika en bus ; dans son coffre, le conduc­teur avait enfer­mé quelques volailles vivantes pour les offrir (ou les vendre !) au ter­mi­nus. Je ne sais tou­jours pas quel sens don­ner à cette anec­dote. Mais plus qu'un recueil de poèmes, "Au sud de l'Occident" est un long poème où le silence à sa place, sym­bo­li­sé par le blanc qui sépare de brèves nota­tions. Car Laurent Doucet ne bavarde pas…

         "Au sud de l'Occident" est un voyage sans pit­to­resque vers l'inconnu. Une chose plan­tée dans le désert qui n'a jamais été décrite. "ocre /​ et âcre" écrit Doucet, comme la val­lée de l'Ourika que j'ai vue. Que voit-on quand on voyage ?  Rien, sinon des images d'Epinal ou conve­nues. Rien de tel ici dans ce poème mais qui est le Mejdoub ? Sinon ce poéte sou­fi, né à El Jadida au XIème siècle ? S'il est vrai que le Mejdoub demeure lar­ge­ment incon­nu (Mejdoub signi­fie­rait celui qui est atti­ré par le haut), ses paroles res­tent et ont ins­pi­ré divers com­men­taires. Le poème de Doucet serait alors l'un de ces com­men­taires. "Les Mejdoubs ont en com­mun […] de com­mu­ni­quer une parole qui éveille et com­bat le rabais­se­ment maté­riel de l'homme face aux besoins maté­riels" note M'Hamed Jemmah.

         "Qui vou­drait vivre aujourd'hui au fond d'une val­lée /​ jouant du oud, et cal­li­gra­phiant ?" ques­tionne Laurent Doucet. Je ne sais quel est le pou­voir d'un poème ou d'un livre ; ou je ne le sais que trop. Mais je com­prends mieux ce que j'ai vu lors de mon voyage au sud de Marrakech grâce à ces deux vers. Je com­prends l'insatisfaction et le rêve d'ailleurs des Berbères et je sais que le oud et la cal­li­gra­phie ne sont que des luxes d'Occidental, ou l'expression d'un ailleurs rêvé, dési­ré. Parce que le pré­sent est tou­jours source d'insatisfaction. Certes, il ne faut pas se rési­gner, ce serait alors accep­ter l'inacceptable. Les angli­cistes s'intéresseront par­ti­cu­liè­re­ment à la tra­duc­tion faite par Laurent Doucet lui-même dans la langue des poètes de la Beat Generation. Car "Au sud de l'Occident" est offert en ver­sion bilingue. C'est un véri­table défi que s'est lan­cé Doucet puisqu'il répond à Thierry Renard : "… la tra­duc­tion de la poé­sie n'est pas pos­sible stric­te­ment (la poly­sé­mie des mots, mêlée aux jeux des sono­ri­tés, du rythme, des homo­pho­nies et des sous-enten­dus etc. ne sont pas com­plè­te­ment trans­po­sables)". L'anglais comme "butin de guerre" ? À voir de près…

 

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Laure MORALI : Orange san­guine.

 

         Laure Morali par­tage ses jours entre le Québec et la France, elle voyage beau­coup ("à l'épaule /​ un pays un autre /​ dans le ventre"). Comme elle res­pire. Le recueil est soi­gneu­se­ment com­po­sé de huit sec­tions. Chacune est pla­cée sous le signe d'un écri­vain dont un haï­ku ou un très bref frag­ment sont mis en exergue. Suivent alors des poèmes plus ou moins longs, tan­tôt nar­ra­tifs (pour les longs), tan­tôt évo­ca­teurs (pour les courts). Détails pro­saïques, impres­sions, sou­ve­nirs font la sub­stan­ti­fique moelle de ces poèmes ; mieux, ils consti­tuent la quin­tes­sence des lieux tra­ver­sés. Laure Morali devient le pay­sage ; mais elle est conti­nuel­le­ment en quête de son iden­ti­té introu­vable ou com­plexe car elle est le résul­tat d'une his­toire mou­ve­men­tée…

         Ainsi la troi­sième sec­tion (qui s'ouvre par ce bref poème de Bashô : "Du papillon le vol /​ à tra­vers la prai­rie /​ cette ombre seule­ment") est une quête dis­crète des ori­gines. Ou un rap­pel. L'Afrique est évo­quée, sans doute l'Afrique du Nord quand on sait que Laure Morali (on le devine à la lec­ture) des­cend du côté pater­nel de Pieds-Noirs et qu'on remarque que cette par­tie est inti­tu­lée "Les oran­gers""la vie s'enroule /​ au soleil" écrit-elle. Mais il s'agit de "rapié­cer le monde /​ en l'ajourant" car "Quand je suis née /​ quand elle est morte /​/​ entre les deux un seul visage". Plus que des ori­gines (qui ont leur impor­tance), Laure Morali est à la recherche de son iden­ti­té, ici et main­te­nant. Même si l'orange san­guine tra­verse le recueil… Même si la sixième suite à pour titre "Sanguines" et qu'elle évoque, peut-être, le grand-père…

         Les hasards de la vie (Laure Morali est née à Lyon, elle a vécu et étu­dié en Bretagne, elle est sou­vent en avion ou sur les routes, elle est plu­tôt nomade…) en font une citoyenne du monde qui ne s'est jamais atta­chée à un endroit. Elle explique bien cela dans la conver­sa­tion finale avec Thierry Renard. Elle est d'une spi­ri­tua­li­té sans dieu… Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'Orange san­guine soit d'abord paru au Canada dans la col­lec­tion Mémoire d'encrier.

 

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Abed MANSEUR : La Cendre des larmes.

 

         Abed Manseur est né en 1965 en Algérie ; il y a étu­dié les lettres fran­çaises à l'université d'Oran. Ce qui explique qu'il "mal­mène" aujourd'hui la langue fran­çaise, comme Jacques Prévert ou Boris Vian dit-on. Comme Ghérasim Luca, ajou­te­rai-je (au moment où j'écris ces lignes, vient de paraître le n° 1045 d'Europe, mai 2016, qui est consa­cré à Luca). En effet ce der­nier écri­vait dans La fin du monde (publié en 1969) : "Je te flore tu me faune /​ […] /​ tu me  mirage tu m'oasis". Ou comme Henri Pichette  qui osait au siècle der­nier : "Je te ver­tige, te hanche, te herse, te larme…" Alors qu'Abed Manseur, dans la pre­mière suite de poèmes (Les pous­sières) de ce recueil uti­lise le sub­stan­tif à la place du verbe, ce qui donne des vers étranges comme "Je te champ" ou "Je me pauvre"… Monique Delord, dans sa pré­face, dit d'Abed Manseur qu'il se pro­cla­mait volon­tiers "fai­seur de trucs". C'est ain­si que le lec­teur peut iden­ti­fier d'autres trucs, comme le poème réduit à une suite d'affirmations, toutes logiques prises indé­pen­dam­ment mais qui, lorsqu'on les lit d'un seul trait, révèlent un enchaî­ne­ment illo­gique, insen­sé… Comme le non sens, les libres asso­cia­tions (par­fois pho­niques), comme les jeux de mots repo­sant sur l'homophonie (comme de puits /​ depuis ou était /​ été)…  Cela donne une poé­sie assez fan­tai­siste, un aspect expé­ri­men­tal qui renou­velle l'écriture poé­tique… Une poé­sie très libre et sonore plu­tôt que visuelle, réflexive ou nar­ra­tive : Abed Manseur prend son bien là où il le trouve…  Mais Abed Manseur sait dénon­cer avec vigueur les injus­tices dont sont vic­times les humains (comme dans le poème inti­tu­lé De la Nouvelle Orléans à Bagdad). Quoi de mieux ou de plus effi­cace que la poé­sie pour expri­mer l'indignation ? Et sur­tout, il est un poète de l'amour puisqu'il invente des mots inouïs et tord son cou à la logique même quand cet amour est inter­dit d'une façon ou d'une autre…

 

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Ces quatre recueils confirment cette diver­si­té d'autant plus qu'ils pro­viennent d'horizons dif­fé­rents et témoignent d'itinéraires variés. Ils rap­pellent que la poé­sie est mul­tiple.

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