> Les Sonnets de Shakespeare traduits par Darras

Les Sonnets de Shakespeare traduits par Darras

Par |2018-11-17T09:53:37+00:00 30 juin 2013|Catégories : Critiques|

  Dès la page 12, avant que ne com­mence la lec­ture des Sonnets de Shakespeare (et après l'avant-propos de Jacques Darras, le tra­duc­teur), l'éditeur repro­duit la pre­mière de cou­ver­ture des Sonnets de Shake-Speares impri­més à Londres en 1609. Est-ce  pour signi­fier qu'il s'agit d'une œuvre ori­gi­nale ou pour rap­pe­ler que l'auteur n'est tou­jours pas clai­re­ment iden­ti­fié (Shakespeare est deve­nu Shake-Speares et d'aucuns pensent qu'il s'agit là d'un indice indi­quant l'existence d'un autre auteur poten­tiel…).

    En tout cas, l'auteur des textes fran­çais ici don­nés à lire est bien un cer­tain Jacques Darras qui, dans son avant-pro­pos, s'explique de son pro­jet et de ses choix. On ne compte plus les tra­duc­tions fran­çaises de ces Sonnets : plus de vingt depuis une cin­quan­taine d'années ! Jacques Darras situe sa tra­duc­tion par rap­port à trois parues peu avant la sienne : celles de William Cliff, Yves Bonnefoy et Frédéric Boyer (sur­tout les deux pre­mières). Cette nou­velle édi­tion a beau être bilingue, on se pla­ce­ra du point de vue d'un lec­teur fran­çais (à qui elle s'adresse prio­ri­tai­re­ment) anal­pha­bète en anglais éli­sa­bé­thain (on igno­re­ra bien évi­dem­ment le glo­bish…).

    Dans son avant-pro­pos déjà cité, Jacques Darras rap­pelle que les Sonnets de Shakespeare sont écrits en déca­syl­labes, que les rimes sont croi­sées dans les 12 pre­miers vers com­plé­tés d'un dis­tique à rimes plates, que ces 14 vers consti­tuent un seul bloc, contrai­re­ment à la dis­po­si­tion à laquelle nous sommes habi­tués. C'est là que l'originalité du tra­vail de Jacques Darras va appa­raître. Son par­ti-pris de tra­duc­tion part du constat que l'anglais est très dif­fé­rent du fran­çais où les mots de deux ou trois syl­labes sont majo­ri­taires alors que Shakespeare "joue des mono­syl­labes et de l'élision, ne lâchant au grand maxi­mum qu'un dis­syl­labe par vers". Il adopte donc un mélange de contraintes et de liber­tés : un vers plus ample qui dépasse lar­ge­ment (par­fois) les 10 syl­labes, un qua­si alexan­drin  dans la mesure où Jacques Darras prend de grandes liber­tés avec le [e] muet ("on lais­se­ra fluc­tuer le régime de la muette « e », la débâillon­nant chaque fois que se pour­ra, comme dans la conver­sa­tion cou­rante"). De même, la rime devient secon­daire, rem­pla­cée par­fois par l'assonance ou se situant à l'intérieur du vers à d'autres moments. Au-delà de cet aspect for­mel du tra­vail, Darras porte éga­le­ment son atten­tion sur l'image sha­kes­pea­rienne à laquelle il importe, selon lui, d'être d'une extrême fidé­li­té, repro­chant à la tra­duc­tion de Bonnefoy la "pla­ti­tude musi­cale du vers libre et le rabo­tage de l'hyperbole". Il résume l'ensemble de ces pro­cé­dés de fabri­ca­tion de ces son­nets en fran­çais par une com­pa­rai­son avec l'art musi­cal : il n'a fait qu'interpréter les ori­gi­naux en res­pec­tant "la phrase musi­cale dans son accou­ple­ment au dis­cours logique".

    Il faut sup­po­ser que rares seront ceux qui pren­dront la peine de com­pa­rer les tra­duc­tions de Darras à celles de ses pré­dé­ces­seurs, et même à celles qu'il avait com­mises en 1995 dont il se déclare aujourd'hui insa­tis­fait… Reste alors à lire ce nou­veau livre pour ce qu'il est : une œuvre ori­gi­nale.

    Ainsi en aurait-on fini (pro­vi­soi­re­ment ?) avec le vieil adage selon lequel tra­duire c'est tra­hir… Et le lec­teur a alors toute lati­tude pour décou­vrir ce que dit Shakespeare par la voix de Darras, ces poèmes où s'expriment la pas­sion amou­reuse sous divers aspects et le temps qui passe, une sen­si­bi­li­té moderne et une réflexion aiguë. Dans sa post­face, Jacques Darras met en lumière que vou­loir à tout prix trou­ver dans ces Sonnets des élé­ments bio­gra­phiques concer­nant Shakespeare, c'est s'engager dans une impasse. Mais il y met aus­si en évi­dence l'originalité de ces mêmes   Sonnets  dans une his­toire du genre à l'époque, une his­toire dont les consi­dé­ra­tions poli­tiques ne sont pas absentes. Au lec­teur alors, quand il lit ces poèmes, de se lais­ser aller à la rêve­rie, quitte à reve­nir à la réa­li­té avec cette post­face…

 

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