> Jacques Darras, Je sors enfin du bois de la Gruerie

Jacques Darras, Je sors enfin du bois de la Gruerie

Par | 2018-05-22T21:46:45+00:00 18 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

Mémoire. Individuelle. Collective. Souvenir des dis­pa­rus, des bles­sés de la Guerre de 14-18, dérou­lé sur le par­che­min sau­ve­gar­dé de l'Histoire, des com­mé­mo­ra­tions. 2014, Centenaire du déclen­che­ment de la Grande Guerre. Départs-bleuets, départs-coque­li­cots. Centenaire qui ravive les traces, pour que ne se referme sur elles le silence de l'oubli.  Livres qui tentent de res­ti­tuer cette mémoire. Livre de Jacques DARRAS qui le tente, par l'outil-poème. Ici dans la cadre de l'exposition : "1914 : la mort des poètes", orga­ni­sée pour la réou­ver­ture de la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg (BNU) en octobre 2014 et conçue autour de trois grandes figures de poètes euro­péens morts sur le front durant la guerre de 14-18 : le poète alsa­cien (consi­dé­ré alors comme alle­mand) Ernst Stadler, son ami le poète fran­çais Charles Péguy et le poète anglais Wilfred Owen.

Ainsi la voix d'un poète contem­po­rain s'élève, qui eut aus­si à sa façon sa Guerre de 14-18, par les bles­sures -tues ou expri­mées, dans tous les cas tou­jours ouvertes- qu'en rap­por­tèrent les témoi­gnages d'une mémoire fami­liale conservée/​transmise/​ recherchée/​racontée. Par bribes décou­sues, par bribes recou­sues. Au fil du temps, au fil de l'écoute. Jacques DARRAS dresse en effet dans Je sors enfin du Bois de la Gruerie (éd. Arfuyen, 2014) -en un chant incan­ta­toi­re/exu­toire- la toile travaillée/​ravagée par cette guerre qui n'en finit pas de sai­gner de sa ter­ri­fiante Boucherie, de ses sac­cages, de ses tran­chées de boue, dans la mémoire d'une huma­ni­té mas­sa­crée au com­bat ; qui n'en finit pas de sai­gner de ses car­nages. Le poète tente de retra­cer le par­cours de sa propre filia­tion dans ce vaste champ dévas­té que fut 14-18, de son­der en direc­tion de ses ori­gines. "A-t-on mesu­ré la réper­cus­sion du vide dans une filia­tion ? /​ A-t-on son­dé l'écho pro­lon­gé d'un silence fami­lial ? Se ren­dant sur les lieux du der­nier com­bat de son grand-père pater­nel, Édouard DARRAS, au Bois de la Gruerie situé dans la Meuse entre Reims et Metz, Jacques DARRAS a levé  de ses pas en quête de recons­ti­tu­tion his­to­rique & de soi le voile de l'oubli et du silence tom­bé sur ces com­bat­tants du pas­sé. Grâce à cette quête le poète-his­to­rien va pou­voir sor­tir enfin du Bois de la Gruerie c'est-à-dire se recons­truire à par­tir de son ter­roir ori­gi­nal et des rami­fi­ca­tions de ses racines, que ces der­nières fussent sou­ter­raines, recou­vertes d'un silence volon­taire, ou qu'elles soient aériennes puisqu'ex-primées encore dans le pré­sent en com­mé­mo­ra­tion de chacun(e) d'entre nous. En retrou­vant ce que l'amnésie fami­liale /​ ce que l'amnésie natio­nale, indi­rec­te­ment mais pareille­ment, avait réus­si à dis­si­mu­ler sous la déplo­ra­tion et la mys­ti­fi­ca­tion, -Jacques DARRAS /​ le poète /​ nous-mêmes /​sortons du Bois de la Gruerie pour  lire au livre entrou­vert /​ de (notre) propre lignée.

Mémoire indi­vi­duelle, col­lec­tive ; mémoire fami­liale, natio­nale -le chant de la Guerre inves­tit notre terre habi­tée en citoyen /​ en poète /​ en arti­san /​ en indi­vi­dua­li­té /​ en êtres vivants opi­niâ­tre­ment et réso­lu­ment tour­nés vers une tra­ver­sée en nos vies à hau­teur d'humanité.

"Parler la poé­sie" écrit Jacques DARRAS dans la Préface d' Á ciel ouvert (entre­tiens avec Yvon LE MEN), "c'est quel­que­fois gar­der le silence. Se taire."

"(…) par­lant peu dans le jour, /​/​ m'exprimant sur des hec­to­mètres de phrases ou de vers (…)." Alors com­ment par­ler de la guerre ? Comment par­ler de la Grande Guerre ? Comment, par quelle parole dire le no man's land de l'absurdité où l'on envoya se fra­cas­ser sur le front tant de vies ano­nymes et citoyennes, tant de vies humaines, sur une terre atro­ce­ment silen­cieuse -un lieu de mas­sacre sans écoute où seuls écla­taient, frap­pant comme des sourds, les obus d'une indi­cible réa­li­té. Indicible ?

Il faut "tout reprendre à 1914" pour mettre fin à l’amnésie, répond Jacques DARRAS, pour com­prendre l’aujourd’hui, pour pen­ser enfin l’Europe. C’est parce que les leçons de 1914 n’avaient pas été tirées que le pire s’est repro­duit en 1939-1945. Cent ans après, le pire peut tou­jours se repro­duire.

Dire donc, mettre fin à l'amnésie mais, qu'en dire ? "Qu'est-ce qui fait que nous ne déso­béis­sons pas ou si peu ? /​ Qu'est-ce qui fait que nous consen­tons à nous lais­ser habiller en tueurs ? /​ Qu'est-ce qui fait que nous accep­tons l'uniformité des uni­formes ? /​ Qu'est-ce qui fait que nous avan­çons fusil à l'épaule notre propre croix mor­tuaire à la main ? ", inter­roge le poète.

Qu'en dire et com­ment le dire ? Le poème de Jacques DARRAS est une marche au cœur de la nuit & du poème, dans le rythme & la démarche d'un appel à retrou­ver une juste mémoire de cette Grande Guerre.

Jacques DARRAS tente de res­ti­tuer ici la parole dou­lou­reuse de ces exis­tences gâchées, livrées en pâture à la folie meur­trière des hommes & du pou­voir, entre les mains d' hommes déci­deurs jetant au sacri­fice leur propre pro­gé­ni­ture. Jacques DARRAS nous parle des dif­fé­rentes pos­tures alors  de poètes de l'époque (cer­tains connus voire encen­sés, d'autre moins connus) face à la Grande Guerre. Des poètes révé­lés par­fois comme d'imposants impos­teurs, par­fois au contraire poètes d'un enga­ge­ment, d'un com­bat phy­sique et d'un cou­rage authen­tiques, remar­quables.

Le poète res­ti­tue -de cette plage où remonte et sur la page où monte "cette musique qui nous vient du pro­fond de la créa­tion: de la Vie- le poète Jacques DARRAS res­ti­tue cette page de l'Histoire écla­bous­sée jusqu'à nous par les obus écla­tants de la réa­li­té.

Pour que cent ans après, le pire ne se repro­duise pas.

Pour que chacun/​chacune d'entre nous n'oublie pas, ni rien ni per­sonne. N'oublie aucune goutte ver­sée sur le champ de l'Horreur. Pour que le pas­sé en nous résonne /​ dans la chair & le cœur du pré­sent /​ et de chaque per­sonne. De chaque exis­tence /​ chaque exis­tence humaine. Parce que là résonne au pro­fond et dans sa pleine véri­té la voix du poète : enga­gée au cœur de la réa­li­té.

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