> Catherine Gil Alcala,La Somnambule dans une traînée de soufre

Catherine Gil Alcala,La Somnambule dans une traînée de soufre

Par |2018-05-13T20:05:29+00:00 5 mai 2018|Catégories : Catherine Gil Alcala, Critiques|

Le Texte, gor­gé tout au long de son cours d’une den­si­té poé­tique inta­ris­sable, ne pro­duit pas d’effet de satu­ra­tion qui ferait au lec­teur quit­ter le livre avant d’aller jusqu’à sa chute. Là est sans doute le tour de force de l’Écriture de Catherine Gil Alcala, dra­ma­turge-poète dont nous avons déjà par­lé par ailleurs pour James Joyce Fuit… Lorsqu’un Homme Sait Tout à Coup Quelque Chose (Théâtre Poésie), pour son Poème poly­pho­nique Les Bavardages sur la Muraille de Chine, pour Zoartoïste et autres textes (Théâtre Poésie), Contes Défaits en Forme de Liste de Courses (Poésie), La Tragédie de l’Ane sui­vi de Les Farces Philosophiques (Théâtre), toutes ces œuvres publiées aux édi­tions de La Maison Brûlée diri­gées par Joël Marette.

 

Récit fan­tas­ma­go­rique à mi-che­min entre réel et ima­gi­naire, le texte débute par le déra­page d’un « je » nar­ra­teur sur l’aréopage d’un récit épique qui s’anime (« Un lys fri­sé sur la glace irréelle, je glisse irré­sis­ti­ble­ment »). Les sono­ri­tés résonnent et per­cutent, nous com­men­çons de nous lais­ser hap­per dans les marges musi­cales et d’ouate dou­ceu­reuses ou ombra­geuses du Rêve-Réalité (« La béante auge des nuages incube les songes géants »). D’entrée un décor pro­di­gieux accueille et fait se croi­ser un bes­tiaire inso­lite (« un car­lin au pelage de sang », « un rat à la triste mine »), une figure légen­daire (la Chimère), des indi­vi­dus indé­ter­mi­nés action­nés par leurs gestes ful­gu­rants, un homme non iden­ti­fié entra­per­çu dans sa fuite en avant, -un décor étrange où le « rat à la triste mine sort la tête d’une trappe » et « achète pour deux sous de vers élé­giaques ». Violence épique du théâtre d’Eschyle, éro­tisme sul­fu­reux des fan­tasmes oni­riques (« Orgies des dieux comme le ver­tige de l’éternité, les ailes /​ de l’instinct animent des feux gré­geois dans tes yeux »), monstres (ici le Minotaure, là un « essaim mons­trueux », ailleurs un cen­taure, …), esprits, daï­mons & jeux de mots, jeux de sono­ri­tés (« L’étrange enrage (…) ; 

Catherine Gil Alcala, La Somnambule dans une traî­née de soufre, Poésie – Éditions La Maison Brûlée, 102 p., 13 €.

« Les sons des mis­siles res­plen­dissent, cla­meurs cris­tal­li­sées /​ dans les abysses »), inep­ties, « (…) langue acé­rée (qui) déplisse les ser­ments faits de l’étoffe de /​ son aver­sion géante », … assurent l’équilibre sidé­ré et sidé­ral de cette nage exta­tique dans l’espace incom­men­su­rable. Quel curieux et trou­blant jeu nar­ra­tif s’anime là ?
Cosmogonie indi­vi­duelle, l’inspiration de Catherine Gil Alcala est de ces aéro­lithes men­taux où notre réa­li­té se retrouve méta­mor­pho­sée par le souffle pro­téi­forme d’une pen­sée fan­tas­ma­go­rique, épique, mythique.
Une seule Voix -celle de La Somnambule dans une traî­née de Soufre- orchestre le Chant chao­tique, aux allures apo­ca­lyp­tiques, de créa­tures poly­morphes pas­sa­gères de sai­sons escha­to­lo­giques ou éro­tiques. Chant qui, émer­geant depuis le « seuil de l’éternité » jusqu’à la scène du théâtre contem­po­rain, donne corps, chair, au monde des hommes et des bêtes au des­tin tra­gique intem­po­rel. Le Langage -l’incantation, la man­du­ca­tion, la transe de la langue- consti­tue le chef d’orchestre de ce Poème poly­pho­nique, sorte de deus mor­tel ex machi­na diri­geant l’action dra­ma­tur­gique de la tra­gé­die humaine en cours d’exécution. Car nous sommes ici au-delà de la repré­sen­ta­tion. Nous retrou­vons l’enjeu de la créa­tion à l’œuvre chez Catherine Gil Alcala autour du tra­vail du lan­gage, où la ques­tion du sens et du non-sens se pose cor­ré­la­ti­ve­ment à celle sur la rela­tion entre théâtre et poé­sie, phi­lo­so­phie et lit­té­ra­ture, des­ti­née humaine et lit­té­ra­ture ; où, nous pas­sons der­rière le miroir, en l’occurrence telle la som­nam­bule qui, « lys fri­sé sur la glace irréelle, (…) glisse irré­sis­ti­ble­ment. » Mais, lec­teur, nous res­tons accro­chés à la paroi ver­ti­gi­neuse du texte et nous conti­nuons de cou­rir « sur un che­min au bord d’un pré­ci­pice ». Le récit épique, nous rat­tra­pant dans ses bras… La mise en abîme, per­ma­nente, nous ren­voie un éclai­rage sym­bo­lique. Éruptif, le Texte exor­cise « la divi­sion des êtres cri­blés d’immenses pas­sions », et les Muses, les chi­mères, « pansent (nos) mains san­glantes sur une route au bord du néant »…

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Murielle Compère-Demarcy

Bibliographie

  • Je marche — , poème marché/​compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014
  • L’Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014
  • Coupure d’électricité, éd. du Port d’Attache, 2015
  • La Falaise effri­tée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de lit­té­ra­tures n°78 Chiendents, 2015
  • Trash fra­gi­li­té (faux soleils & drones d’existence), éd. du Citron Gare, 2015
  • Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015
  • Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l’Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016
  • Signaux d’existence sui­vi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l’Or du Temps ; 2016
  • Co-écri­ture du Chiendents n°109 :  Il n’y a pas d’écriture heu­reuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016
  • Le Poème en marche sui­vi par Le Poème en résis­tance, éd. du Port d’Attache ; 2016
  • Dans la course, hors cir­cuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédi­tion aug­men­tée en 2018
  • Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et pho­to­graphe (“Poétographie”) Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017
  • Nantes-Napoli, fran­çais-ita­lia­no tra­duc­tions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de lit­té­ra­tures n°121, vol.2, Chiendents, 2017
  • …dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

 

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