> Richard Millet, Déchristianisation de la littérature

Richard Millet, Déchristianisation de la littérature

Par | 2018-02-27T17:22:57+00:00 1 mars 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Richard Millet|

Les mots de Richard Millet avancent, dans Déchristianisation de la lit­té­ra­ture, pour y “voir clair” dans les impasses d’un monde fra­gi­li­sé par ses propres leurres bor­nant son ache­mi­ne­ment pour le moins décli­nant.

« (…) je cherche à voir clair dans un pay­sage deve­nu incer­tain, spi­ri­tuel­le­ment et cultu­rel­le­ment nau­fra­gé, pour le reste entré dans l’apocalypse poli­ti­co-éco­lo­gique qui a sui­vi le slo­gan anti-chris­tique de la « mort de Dieu ». Il s’agit donc de se repé­rer, par là de témoi­gner, d’en arri­ver par­fois au para­doxe d’une pré­sence lit­té­raire, laquelle a la valeur d’un coup de fusil dans la nuit. J’écris devant l’horreur de la décrois­sance cultu­relle et spi­ri­tuelle qui porte encore le nom de lit­té­ra­ture, que je rebap­tise post-lit­té­ra­ture, soit une inver­sion de la valeur lit­té­raire, et qui s’avance sous le signe de l’Après : le post­mo­derne, voire le post-post­mo­derne, le contem­po­rain par défaut, le pré­sent déi­fié dans le jeune, la tolé­rance vol­tai­rienne dans le cool, et la langue dans l’«authenticité » d’une « culture » deve­nue simple valeur hori­zon­tale…» 1

Richard Millet, Déchristianisation de la littérature

Richard Millet, Déchristianisation de la lit­té­ra­ture, édi­tions Léo Scheer ; jan­vier 2018, 228 p.– 16 €

Posture “injus­ti­fiable”, tenue par Le rire triom­phant des per­dants2, vrillée à une inflexi­bi­li­té exis­ten­tielle,   à l’exigence intrai­table   du   cou­rage,   de   la mar­gi­na­li­té, de la soli­tude – au nom d’une voca­tion irré­duc­tible de la lit­té­ra­ture à fon­der et éclai­rer les voies du Langage, à écrire l’Histoire, à en conso­li­der et aug­men­ter l’édification /​ les édi­fices par ses rami­fi­ca­tions de sève et de sang, radi­cales. Originelles. « (…) la lit­té­ra­ture telle qu’on l’entend est née avec la Bible », rap­pelle Richard Millet.

Posture injus­ti­fiable dont l’Écrivain vis­cé­ra­le­ment ne se départ, guet­teur invé­té­ré   d’une   aurore   pos­sible,   habi­té   par   cette   injonc­tion   de   “mort-sur­vi­vant” :

Ne perds jamais de vue ce que des­sinent les ombres dans le soir : ce sont les lueurs de la nou­velle aurore.

Car la mort est entrée sur la scène sociale, depuis que la lit­té­ra­ture n’y est plus à sa juste hau­teur, avec toute son enver­gure, repré­sen­tée. Cette “petite mort”, l’Écrivain la porte fon­ciè­re­ment, dans la dif­fi­cul­té d’être inhé­rente à la mise à mort de la lit­té­ra­ture, cette façon d’être à elle seule, le Souffle entiè­re­ment. À bout, mise au rebut, elle atteint tota­le­ment, fon­da­men­ta­le­ment, celui qui la porte pour vivre, vit /​ se sent vivre de la por­ter.

Nous vivons dans une lumière d’étoile morte : tout est fini, la France, son his­toire, sa langue, le monde qu’elle nom­mait. La lit­té­ra­ture aus­si. Nous ne fai­sons pas sem­blant d’écrire, voire d’être des écri­vains, enre­gis­trant jusqu’au bout le chant de l’étoile morte, sans être, nous, tout à fait morts.

L’auteur, entre autres, de L’Écrivain Sirieix, Le Dernier Écrivain, Désenchantement de la lit­té­ra­ture, Arguments d’un déses­poir contem­po­rain, Le Sentiment de la Langue, Fatigue du Sens, part du pos­tu­lat sui­vant lequel la lit­té­ra­ture est entrée dans une ago­nie civi­li­sa­tion­nelle et sug­gère que le déclin du lan­gage et de la lit­té­ra­ture auquel de nos jours nous assis­tons est sans doute lié à la fin du chris­tia­nisme. Crise du lan­gage posi­tion­née dans une Ère lit­té­raire exer­çant son Verbe ailleurs, à un autre niveau, que celui de ce monde-ci « envers lequel nous devons être sans égards, puisqu’il a fait de la crise son mode d’existence paro­dique : crise finan­cière, socié­tale, morale, poli­tique, cultu­relle, eth­nique, sur fond d’attentats, d’ignorance, d’impolitesse, de men­songe, de fautes de goût, de guerre civile. La crise, me dira-t-on, est le mode d’existence de la lit­té­ra­ture : sans doute, mais autre­ment, et à un autre niveau : l’ouverture, la béance, le pos­sible, dans le refus de s’en lais­ser conter par les rhé­teurs de l’aménagement lan­ga­gier. » Après la « mort de Dieu », « le cré­pus­cule des idoles », la « post-lit­té­ra­ture » signe le moment d’un cré­pus­cule. La déchris­tia­ni­sa­tion de l’Occident, inter­roge Richard Millet, n’a-t-elle pas fini d’éteindre, après la genèse biblique, les pans de cette his­toire du roman déjà abi­més par les inves­ti­ga­tions de la psy­cha­na­lyse, par les géno­cides et la toute-puis­sance de l’image ?

Dans Désenchantement de la lit­té­ra­ture, en 2006, Richard Millet s’interrogeait sur la dif­fi­cul­té d’être d’un écri­vain exi­geant dans un monde (ce « monde-ci ») qui occulte, voire refuse, de plus en plus la lit­té­ra­ture. En 2010, sa réflexion se foca­li­sait sur L’enfer du roman vécu dans la post-lit­té­ra­ture, à savoir une pré­do­mi­nance du genre roma­nesque, dévoyé, sans style et fabri­cant ses intrigues autour de sujets sté­réo­ty­pés. Un for­ma­tage ins­ti­tu­tion­nel, et ins­ti­tué, de la lit­té­ra­ture telle que l’on ne l’entend pas. Dans Déchristianisation de la lit­té­ra­ture, l’Ecrivain, par ailleurs rédac­teur en chef de La Revue lit­té­raire depuis 2015, constate que la post-lit­té­ra­ture est un des signes de la fin de quelque chose et tente d’imaginer l’après : y a-t-il quelque chose après la lit­té­ra­ture ? Cet essai nous inter­roge sur la pos­ture à adop­ter face à cet aban­don de la lit­té­ra­ture : faut-il déses­pé­rer, alors qu’il reste « des gens capables de lire et d’écrire » ? En outre, des auteurs tuté­laires tels que Homère, Pascal, Dostoïevski, Bataille (lequel se vou­lait sans égards vis-à-vis de ce « monde-ci »), Duras ne sont-ils pas ces vrais contem­po­rains plus vivants que la plu­part des écri­vains actuels, « déjà dépas­sés avant d’avoir vécu » ?

Qu’est-ce que l’Après ? Après quoi ? Après moi le déluge ? Qualis arti­fex per­eo ? Il y a eu une pre­mière lit­té­ra­ture de l’Après : la poé­sie après Auschwitz -de l’ordure, selon Adorno ; et le roman, impos­sible et néan­moins bien là, Bataille, camus, Beckett, le Nouveau Roman, et aus­si la belle géné­ra­tion poé­tique née dans les années 30… On ne met­tra pas sur le même plan l’événement abso­lu qu’est Auschwitz et la cou­pure civi­li­sa­tion­nelle que repré­sente la mise à mort de la langue par « Mai 68 », via l’enseignement. Pourtant, dans le renon­ce­ment au para­digme lit­té­raire, à l’histoire de la langue et à son sen­ti­ment esthé­tique et reli­gieux, il y a plus qu’un fos­sé géné­ra­tion­nel : une sorte de dam­na­tion volon­taire, qui fait de l’Après une actua­li­sa­tion de la Chute, à tout le moins du ver­tige devant le gouffre au-des­sus duquel beau­coup vou­draient pla­ner, tan­dis que les vrais écri­vains s’efforcent de bon­dir par-des­sus le temps. 

Chute de la lit­té­ra­ture orches­trée par un nivel­le­ment cultu­rel qui revoit la lit­té­ra­ture “à la baisse”, la perte d’une “plus-value” lit­té­raire due à la pos­si­bi­li­té contem­po­raine de publier à tout-va ce qui ne res­sort pas jus­te­ment à la lit­té­ra­ture (le packa­ging consen­suel inter­na­tio­nal mar­qué du sceau de l’insipide), une popu­la­ri­sa­tion de la scène lit­té­raire où les impos­teurs paraissent sans doute et pérorent plus nom­breux dans le goût d’un public en attente de séduc­tions arti­fi­cielles (ndla)… Dans cet essai, la posi­tion de Richard Millet ne s’assoit ni dans le confor­table, ni dans le consen­sus, ni dans le com­pro­mis, ce qui explique en par­tie les réac­tions par­fois hos­tiles à sa réflexion, l’accueil de ses livres par le silence una­nime de la pen­sée ins­ti­tuée, offi­cielle, menée par les zélotes du pou­voir cultu­rel.

Comment ne pas être empor­té par la Chute qui nous entraîne vers le cré­pus­cule, comme elle entraîne l’extinction de la lit­té­ra­ture ? Des résis­tances ne pour­ront-elles pas allu­mer de nou­veau le ciel, via de vraies voix d’outre-tombe, et redon­ner pro­fon­deur à l’horizon ? En d’autres termes, la lit­té­ra­ture refe­ra-t-elle sens, libé­rée de ses impos­teurs ?

Mais, peut-être plus cru­cia­le­ment, « Quelle peut être la des­ti­née de l’art dans une civi­li­sa­tion qui repose sur le men­songe ? ». Cette ques­tion, Walter Benjamin la posait déjà au début du 20e siècle – « son sui­cide », note Richard Millet, « donne en par­tie la réponse ». Comment conti­nuer d’avancer à contre-cou­rant ? Tout en ne se lais­sant pas dépor­ter par la folie ou empor­ter par le sui­cide ? Comment vivre dans l’agonie -ou ce qui est peut-être déjà la mort- lit­té­raire lorsqu’écrire s’exécute comme res­pi­ra­tion ?

En écri­vant cette « espèce de jour­nal » sans doute Richard Millet résiste-t-il     déjà, se posi­tionne dans la marge des pages, contre. Écrire, de plus, écrire dans l’éclat du frag­men­taire, met à dis­tance un pré­sent tyran­nique escor­té de son arse­nal de leurres et tar­tuf­fe­ries. Écrire, exu­toire, issue de secours per­met­tant de sor­tir du mar­ché de dupes. Aller dans la fraî­cheur de la répé­ti­tion, par le res­sas­se­ment, au plus obs­cur de ce qu’il reste à connaître, à l’encontre des marques de l’époque légi­fé­rante, loin du bruit assour­dis­sant de ce qui, corps et esprit creux, s’agite sans agir, dis­sone sans réso­nances. En termes höl­der­liens nous pour­rions dire que l’Écrivain n’habite plus un monde dont la demeure du lan­gage est deve­nue vide (Richard Millet évoque une « mai­son aban­don­née »), s’est vidée au pro­fit du diver­tis­se­ment inter­ac­tif, « images, jeux vidéo, formes nar­ra­tives brèves comme les hakaï nar­cis­siques de Tweeter, et tout ce qui relève de la frui­tion échan­giste du pré­sent. » Nous sommes entou­rés par une socié­té du Spectacle3, « som­més d’adorer le veau d’or le diver­tis­se­ment géné­ral. » Guy Debord décri­vait en 1967 l’emprise du capi­ta­lisme sur le monde à tra­vers la mar­chan­dise ; Richard Millet montre com­ment via sa déchris­tia­ni­sa­tion la lit­té­ra­ture a per­du sa valeur, sa rai­son d’être, au pro­fit du Spectacle nous dis­tri­buant (et nous condi­tion­nant dans) ses accu­mu­la­tions d’images vidées de trans­cen­dance, détour­nées de l’Inventivité. Ce qui ne signi­fie guère que l’Écrivain s’en remet à la nos­tal­gie, son regard et le res­sas­se­ment de la nota­tion n’exerçant pas de retour, de détour rétro­grade ; la nos­tal­gie consti­tuant comme les simu­lacres socié­taux une illu­sion d’optique. Comment dès lors relie-t-il sa vie exté­rieure avec la quête de l’absolu pour­sui­vie par l’écriture ? Quête, soit, par essence vouée à l’échec ain­si que l’a sou­li­gné Blanchot, mais l’expression du néant, ou du non-sens abso­lu, la mon­tée aux enfers expé­ri­men­tée par l’écrivain, exalte une ambi­guï­té ins­crite dans la parole lit­té­raire. Expérimentant une acti­vi­té « injus­ti­fiable », l’écrivain ne cesse d’ « aug­men­ter le cré­dit de l’humanité […] il donne à l’art des espé­rances et des richesses nou­velles […] il trans­forme en forces de conso­la­tion les ordres déses­pé­rés qu’il reçoit ; il sauve avec le néant. » 4

Richard Millet par cet essai sur la Déchristianisation de la lit­té­ra­ture ne la sauve-t-il pas en la sor­tant des oubliettes et en la res­ti­tuant dans ses splen­deurs, ses aléas, ses droits ? Dans ses fon­de­ments judéo-gré­co-latin, éclai­rant la conco­mi­tance de la fin de la lit­té­ra­ture et de la déchris­tia­ni­sa­tion de l’Occident. Ces consi­dé­ra­tions actuelles intem­pes­tives motivent une « Espérance », indu­bi­ta­ble­ment, “révé­lée” ici par l’écriture frag­men­taire.

D’outre-tombe, et ad aeter­nam, -au-delà d’une civi­li­sa­tion morte de sa lit­té­ra­ture morte- de vrais auteurs comme l’Écrivain conti­nue­ront d’écrire, sans se taire. Ayant recueilli seuls, dans leur paume, « l’écho de l’origine des langues », pas­sant par leurs lec­teurs éter­nels la fron­tière du temps.

 


Notes

  1. Conversion, Romaric Sangars, Editions Léo Scheer ; 2018.[]
  2. Le Rire triom­phant des per­dants, Cyril Huot, Éditions Tinbad ; 2016.[]
  3. La Société du Spectacle, Guy Debord (1967).[]
  4. Faux pas, Maurice Blanchot (1943).[]

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Murielle Compère-Demarcy

Bibliographie

  • Je marche — , poème marché/​compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014
  • L’Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014
  • Coupure d’électricité, éd. du Port d’Attache, 2015
  • La Falaise effri­tée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de lit­té­ra­tures n°78 Chiendents, 2015
  • Trash fra­gi­li­té (faux soleils & drones d’existence), éd. du Citron Gare, 2015
  • Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015
  • Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l’Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016
  • Signaux d’existence sui­vi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l’Or du Temps ; 2016
  • Co-écri­ture du Chiendents n°109 :  Il n’y a pas d’écriture heu­reuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016
  • Le Poème en marche sui­vi par Le Poème en résis­tance, éd. du Port d’Attache ; 2016
  • Dans la course, hors cir­cuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédi­tion aug­men­tée en 2018
  • Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et pho­to­graphe (“Poétographie”) Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017
  • Nantes-Napoli, fran­çais-ita­lia­no tra­duc­tions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de lit­té­ra­tures n°121, vol.2, Chiendents, 2017
  • …dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

 

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