> Pascal Commère, Territoire du Coyote

Pascal Commère, Territoire du Coyote

Par |2018-02-28T10:21:28+00:00 1 mars 2018|Catégories : Critiques, Pascal Commère|

La syn­taxe, syn­co­pée, défaite par­fois de ses liens usuel­le­ment tis­sés par les articles per­son­nels et les par­ti­cules, opère une coupe franche dans le fouillis d’un réel ici épu­ré, conden­sé dans ses lignes/​traits essen­tiels.

Non qu’il fasse froid dans cette poé­sie de Pascal Commère, mais “un froid qui serre” inves­tit le pre­mier lieu du Territoire du Coyote et la langue élague, taille, coupe, brûle, casse, ce qui n’est pas sans appro­fon­dir le regard.

 

                                                      (…)
                                       quelque chose dur, et
                                           rien pour arrê­ter

                                            ce qui devant fait arc
                                       loin devant emplit le regard

                                                       la faille
                                                 une ombre sur­gie 
                                                      entre deux 

Pascal Commère, Territoire du Coyote, Tarabuste Editeur, collection DOUTE B.A.T, 156 p. – 15 €

Pascal Commère, Territoire du Coyote, Tarabuste Editeur, col­lec­tion DOUTE B.A.T, 156 p. – 15 €

 

Il arrive qu’une simple énu­mé­ra­tion des élé­ments suc­ces­sifs d’un champ de vision forme le texte d’un poème. Car sans doute est-ce cela, aus­si, l’hiver, une terre de dépouille­ment où l’observation- voire la contem­pla­tion- sai­sit les pay­sages de la sai­son, dans ses arêtes nues.

                                       La neige ses cou­lées et le gris des bar­dages
                                       une épave tôle jetée aux orties, le temps
                                       comme en sus­pens un rajout
                                       de ciment, trans­for­ma­teur poteaux en ligne
                                       des cabanes du gris à vau l’eau,
                                       (…) 

Alors que vibre le souffle du vent, que bruits et lumière rayent l’espace hiver­nal, le silence et la soli­tude, quelques enti­tés du décor (« un timon bras au ciel, pylônes /​ un plein d’espace, des éoliennes dans l’air /​ qui tournent (…)) » creusent leur sillon au ciel, à terre (« Le vent souffle. Un arbre sur le ver­sant /​ à l’ombre, épar­gné, tient tête -noyer qui en vit /​ tant dans l’hiver, bras au ciel. (…) »).

Le style, sin­gu­la­ri­té d’une langue par­ti­cu­lière dont la parole poé­tique résonne, marque de son empreinte le livre, tout au long. Transcendant les signes par­ti­cu­liers remar­quables (mots d’un même champ lexi­cal, comme celui récur­rent d’un monde agri­cole ou rural : « bétaillères », « bar­dages », « bos­quets », « champs », « com­post », « mar­cottes », « fron­tières rupestres », « champs d’épandage », « patu­rons », « bes­tiau », « four­rage », « pota­ger », « embla­vures », … ; voca­bu­laire spé­cia­li­sé emprun­té à dif­fé­rents domaines, mots popu­laires, locu­tions adver­biales fami­lières, … : « supi­na­tion », « pognes », « lou­fiat », « for­nique », « à toute blinde », …) ; au-delà de figures lit­té­raires ; déter­mi­nant le lan­gage propre à un auteur dont on recon­naît là l’expression. Nous ne par­le­rions pas ici d’utilisation de com­pa­rai­sons, ni de per­son­ni­fi­ca­tions stric­to sen­su ou d’allégories d’une nature qui serait sym­bo­lique d’un état des hommes dis­per­sé, -du moins l’auteur de ces lignes et la lec­trice de la poé­sie de Pascal Commère depuis quelques paru­tions ne le per­çoit pas ain­si. Parce que la nature y est ser­rée au plus près de ses fibres et de sa sève basse ou mon­tante. Les lignes d’écriture et des embla­vures s’y croisent, sans que l’intervention de l’auteur jamais soit celle d’un regard spec­ta­teur. Le poète parle ici, main­te­nant, avec ses mots, d’outils et d’une terre de labeur dont il connait la tex­ture, l’allure, l’épaisseur, les car­casses, la boue, l’odeur. Il ne sau­rait être ques­tion de faire de la lit­té­ra­ture avec ce qui laisse son empreinte par sa simple et rude exis­tence et imprègne vigoureusement/​rigoureusement la mémoire dans la durée de ses traces. Ce style induit un lec­teur exi­geant, ce qui en même temps valo­rise la poé­sie qu’il encourt.

Du côté de la thé­ma­tique de ce Territoire du Coyote se déclinent la vie quo­ti­dienne labo­rieuse, rurale, dans cette sai­son « qui serre » ; les ondes intru­sives d’une actua­li­té dans un monde qui vacille (« (…) aux infos /​ res­tric­tions de bud­get, s’attendre à …, spasmes /​ d’une Europe en crise, (…) » ; la pré­sence sou­ve­raine d’une nature mar­quant le rythme des hommes la tra­ver­sant, l’exploitant ou l’affrontant. Hommes tels des « atte­lages /​ déhan­chés de remorques brin­que­bal­lant », quel­que­fois “à la manque”. Et cette pré­sence (mar­quante et tou­jours pres­sen­tie dans l’œuvre de Pascal Commère), par­tout, des bêtes sur cette « terre, atter­rée, peu cau­sante », et qui demeurent et qui res­tent, …

 

 …                                                        qui sont par­tout les bêtes
                       jusqu’au pro­fond des mots, replis de nos mémoires,
                       errant au bas du jour, et quand l’automne
                       siffle le rap­pel de la sai­son froi­die, on en parle
                       on y vient, sans savoir ce qui d’elles
                       ou de nous res­te­ra du tou­jours vieux lan­gage,
                       ô hoquet fati­dique !

mm

Murielle Compère-Demarcy

Bibliographie

  • Je marche — , poème marché/​compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014
  • L’Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014
  • Coupure d’électricité, éd. du Port d’Attache, 2015
  • La Falaise effri­tée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de lit­té­ra­tures n°78 Chiendents, 2015
  • Trash fra­gi­li­té (faux soleils & drones d’existence), éd. du Citron Gare, 2015
  • Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015
  • Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l’Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016
  • Signaux d’existence sui­vi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l’Or du Temps ; 2016
  • Co-écri­ture du Chiendents n°109 :  Il n’y a pas d’écriture heu­reuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016
  • Le Poème en marche sui­vi par Le Poème en résis­tance, éd. du Port d’Attache ; 2016
  • Dans la course, hors cir­cuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédi­tion aug­men­tée en 2018
  • Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et pho­to­graphe (“Poétographie”) Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017
  • Nantes-Napoli, fran­çais-ita­lia­no tra­duc­tions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de lit­té­ra­tures n°121, vol.2, Chiendents, 2017
  • …dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

 

Voir la fiche com­plète de l’auteur

X