> Jacques Ancet, Debout, assis, couché

Jacques Ancet, Debout, assis, couché

Par |2018-10-16T10:33:55+00:00 17 février 2015|Catégories : Critiques|

 

Le registre & la tona­li­té /​ la teneur sont comme annon­cés /​ dès que le titre est don­né.
Mais de quoi parle le poète ?
En dis­tiques ponc­tués /​ décli­nant au fil des pages chaque adjec­tif de la devise comme une ana­phore : Debout /​ assis /​ cou­ché

la césure ou l’enjambement ouvrant les sens /​ la pers­pec­tive /​ le monde

le poète Jacques Ancet parle ici du quo­ti­dien /​ le sien /​
pou­vant être/​ deve­nir le nôtre
revi­si­té par une mise en pers­pec­tive /​ sin­gu­lière
un point de vie /​ per­son­nel
modu­lé dans une mise en forme /​ modu­lable
sur le mode d’une ges­tuelle quo­ti­dienne décli­née comme son titre l’indique
"Debout, assis, cou­ché"—

Au fil de 14 textes en prose de fibre poé­tique, struc­tu­rés par le rythme ample mais embar­qué de dis­tiques, le mou­ve­ment s’ébauche dans une ges­tuelle quo­ti­dienne élé­men­taire. Du lever au cou­cher, res­treints à une méca­nique du corps som­maire /​ comme en conva­les­cence /​ à l’écoute d’un temps qui passe où l’essentiel s’observe. Si rien ne se passe, le réel cepen­dant advient, voire même vient à la ren­contre du regard.

Dehors marche à ma ren­contre : les visages, les feuilles, les voi­tures et même le ciel.

Même s’il ne se passe rien, pou­vant à peine bou­ger,

On écoute, on regarde : bour­don­ne­ments, lueurs. On ne sait pas ce qu’on attend.

Tandis que

Les oiseaux s’affairent, le ciel se couvre, je
me baisse, la vie

         Passe et impos­sible de la rete­nir, tout le
monde sait ça. Pourtant
         Il y a dans ces mots que j’écris un désir
tou­jours vif de gar­der ne serait-ce que cette
         cuillère

         Seule dans sa tasse, cette main posée sur la
table et des­sous, ces quelques miettes
épar­pillées.

Le nar­ra­teur (la prose poé­tique invite ici le lec­teur dans le voyage d’un récit) peut encore se lever et lais­ser venir à lui les objets, les pay­sages, le ciel, les oiseaux—

Ébauchée dans ses gestes les plus simples la vie se déroule ain­si à por­tée du regard –lorsqu’il n’est pas inter­dit– & à vue d’œil, dans le cou­rant -sinon apai­sé du moins pai­sible hor­mis la peine du corps- d’un temps qui passe, avant que n’advienne la nuit

L’obscurité est un puits où tombent une à une
les heures.
Observé, le réel devient ce qui vient à la ren­contre de celui qui l’accueille & le reçoit /​ le res­ti­tue à sa quin­tes­sence dans l’acte essen­tiel & dépouillé /​ épu­ré de tout super­flu /​ dans la soli­tude & /​ l’écriture.

 

         Je m’assois. Le pay­sage change, s’arrête,
vibre à la pointe d’une herbe.

(À la pointe de l’écriture.Ndla)

 

         Je regarde ce que mes yeux n’ont ces­sé
de regar­der : le chêne, la clô­ture

         Et toutes ces images brouillées dans la
gri­saille du jour qui font comme un voile

         Entre le moi et le monde. Les genoux croi­sés, je
fixe un point, là-bas

         Là où la mon­tagne ren­contre le ciel, ou est-ce
l’inverse ? Je ne vois

         Rien d’autre qu’un espace flou confon­du à la
brume.

Les pers­pec­tives se brouillent, les lignes de fuite effacent la trame & la trace d’un hori­zon retou­ché /​ élu­ci­dé dans la suc­ces­sion des ins­tants /​ par l’immanence d’un réel écou­lé sans des­seins.

 

Une his­toire à dor­mir cou­ché /​ debout ?
-L’histoire d’une vie

Assis debout cou­ché, debout cou­ché assis,
cou­ché assis debout, c’est-la-c’est-la-vie.

 

 

Livret à com­man­der chez Yves Perrine, édi­tions La Porte, 215 rue Moïse Bodhuin 02000 LAON.

 

***

 

Jacques Ancet est un poète et tra­duc­teur fran­çais, essayiste et pro­sa­teur, né à Lyon et vivant près d’Annecy.

Après des études secon­daires et supé­rieures dans la ville de Lyon, il fut lec­teur de fran­çais à l'Université de Séville, puis agré­gé d'espagnol. Poète, il est l’auteur d’une tren­taine de livres. A obte­nu en 2009 le prix Apollinaire pour L’Identité obs­cure. Essayiste, on lui doit entre autres un Luis Cernuda aux édi­tions Seghers en 1972, un Bernard Noël ou l’éclaircie chez Opale en 2002, Chutes (Tome I, II, III, IV) chez Alidades, La Voix de la mer et L’Amitié des voix chez Publie​.net. Prosateur avec les quatre volumes d’Obéissance au vent écrits entre 1974 et 1984, dont les deux der­niers Le Silence des chiens et La Tendresse, viennent d’être récem­ment réédi­tés chez publie​.net, avec son roman Le Dénouement (Opales/​Pleine Page, 2001), avec Image et récit de l’arbre et des sai­sons (André Dimanche, 2002), avec La ligne de crête aux édi­tions Tertium en 2007, il est aus­si l’incomparable tra­duc­teur de poètes de langue espa­gnole : Saint Jean de la croix ; Franscisco de Quevedo ; Ramón Gómez de la Serna ;  le Nobel Vicente Aleixandre ; et José Ángel Valente, Antonio Gamoneda, Andrés Sánchez Robayna et les argen­tins, Alejandra Pizarnik, Jorge Luis Borges, Juan Gelman, …

 

"Nous sommes avec l’œuvre de Jacques Ancet dans l’espace de "l’entre", en bor­dure de lisière, sur une ligne de crête. Posture mar­gi­nale et "ver­ti­gi­nale" d’une sen­si­bi­li­té tou­chant /​tentant de s’espacer dans le tra­vail d’une expé­rience cen­trale, celle d’un vivre pur, équi­valent à être en terre de souffle & de poé­sie. Expérience expé­ri­men­tant sa confrontation/​son retour à une réa­li­té rugueuse dont il faut mesu­rer l’écart, comme dans la linéa­ri­té de la Chronique d’un éga­re­ment. Entre le regard & les choses, le flux d’un réel sans cesse à recon­naître, à écrire sans dire ce qu’on allait dire /​ où man­quer de se perdre, de som­brer sans som­brer—"

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