Joël Bas­tard, c’est avant tout une écri­t­ure et une vision de poète au ser­vice de cette écri­t­ure. Dans ce livre rel­a­tive­ment mince, (70 pages env­i­ron) on prend plaisir à ren­con­tr­er toutes sortes de para­graphes de poèmes en prose, dont chaque ligne abonde de trou­vailles, d’images ravis­santes sans qu’elles soient pour autant à pren­dre à la légère. « Je respire par petites images » écrit-il d’emblée. Je relèverai quelques unes de ces images aus­sitôt : c’est la colombe dont « le col­lier blanc annonce et retient l’espace » , « entre deux livres nous sommes au vent » ,  « les nénuphars se vautrent à l’eau plane. » , « à l’ombre du verg­er une pleine lune nous fait baiss­er les yeux » , « la mer se démaille sous les yeux excités ».

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Joël Bas­tard, Entre deux livres, Edi­tions Folle Avoine.

L’intéressant, dans ces textes où nature et réal­ités quo­ti­di­ennes sont tou­jours présentes, soit explicite­ment soit implicite­ment selon les for­mu­la­tions, c’est que leur force poé­tique tire sa beauté davan­tage des mots en eux-mêmes,  par leur prox­im­ité, par l’économie de leur agence­ment, que d’une ten­ta­tive d’expression qui chercherait à con­stru­ire une fic­tion de pro­fondeur, une incar­na­tion d’un « au-delà » de la langue poéti­sante. Cette poésie ne nous fait pas la morale, ne nous fait pas « la reli­gion », si elle relie, si elle recèle une sagesse c’est spon­tané­ment, à son insu, car elle ne pré­tend pas à autre chose qu’elle-même. Il ne s’agit donc pas de l’usage sur­réal­iste du « stupé­fi­ant image »,  mais de visions en mots, de visions ter­restres, qui inspirent, qui sug­gèrent. L’imagination du lecteur épouse leurs ondes en élar­gisse­ment, comme le nénuphar, lors d’une risée provo­quée par le vent, « se prend pour une vague » . Ondes qui sont réveil­lées par le mou­ve­ment de la lec­ture. Et c’est de cette con­jonc­tion de l’écrit sta­tique, qui s’épanouit briève­ment sous le par­cours du regard, et de l’imagination mobile qui pen­sive­ment déchiffre, que sur­git une beauté pro­pre à Joël Bas­tard, beauté sim­ple, dis­crète, non osten­si­ble, à la fugac­ité con­stam­ment renou­velée. Ce livre, où l’on retrou­ve la veine du fameux « Beule » , ou du « Sen­ti­ment du lièvre » , nous réserve ce que la poésie de Joël Bas­tard offre de plus réus­si, parce que de plus inépuis­able. Je con­seillerais, du reste, à ceux qui ne con­nais­sent pas ce poète, de com­mencer par ce livre-ci. Sa richesse et les réflex­ions aux­quelles il nous incite, intro­duisent directe­ment et sim­ple­ment à un univers qui est aus­si le nôtre, vu à tra­vers une parole qui le rafraî­chit, le rénove grâce à un éclairage poé­tique attachant. Sor­tir de l’habitude qui effac eest une cure de poésie. Joël Bas­tard enchante la réal­ité sans l’abandonner. Son livre « entre deux livres » marie la beauté du sig­nifi­ant habile­ment struc­turé, avec le charme d’un sens dont la lim­pid­ité irradie de façon aus­si sai­sis­sante qu’une vit­rine s’étoile après qu’une pierre l’aura per­cutée. Parole d’argent d’une poésie que je rap­procherais de la moder­nité essen­tielle qu’inaugura Mar­cel Duchamp avec son « Grand Verre ». 

 

François Cheng, Enfin le royaume, quatrains

 

Avec un lacon­isme tout ori­en­tal, François Cheng, notre académi­cien venu de Chine, nous offre un recueil de ses qua­trains, nour­ris d’un arrière-plan de sagesse où l’on détecte volon­tiers quelques traits taoïstes, d’autres con­fu­cian­istes, asso­ciés à une cul­ture issue en par­ti­c­uli­er des sen­tences de moral­istes français. 

Cette fusion con­duit à des for­mules d’une effi­cace sim­plic­ité. On les lira avec le plaisir que pro­duit leur pro­fondeur intu­itive, leur force évo­ca­trice, leur point de vue spé­ci­fique sur le vécu de l’auteur. Point de vue qui par son recul, sa réflex­ion inces­sante et sur­plom­bante sur ce qu’est vivre, prend un relief universel.

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François Cheng, Enfin le roy­aume – qua­trains –(Coll. Poésie/Gallimard  NRF)

On ne saurait accueil­lir avec indif­férence cette sorte de « haikai » :

 

Le cen­tre est là
Où se révèle
Un Oeil qui voit
Un Coeur qui bat                                                            

 

De ce cen­tre la rêver­ie du poète s’élance à tra­vers l’espace tout à fait comme sont réputés vol­er les Immor­tels taoïstes :

 

Suiv­re les pois­sons, suiv­re les oiseaux.
Envies-tu leur sort ? Suis-les jusqu’au bout,
Jusqu’à te muer en bleu originel,
Ter­reau du désir même de nage, de vol.

 

Enfin, voici l’auto-injonction implicite qui con­stitue la toile de fond pen­sive de tous ces qua­trains qui, dans les dernières de ces quelques deux cent onze pages, dévoile toute son alti­tude morale et sa noblesse essentielle :

 

Ne te mens plus ni ne te
Lamentes. L’heure est venue
De faire face, peu te chaut
L’extase ou le désastre

 

Pour finir, à la dernière page, par un splen­dide « Envoi » for­mulé avec une généreuse lucid­ité, et la mag­nifique éthique d’un poète dans toute sa grandeur :

 

Ne qué­mande rien. N’attends pas
D’être un jour payé de retour.
Ce que tu donnes trace une voie
Menant plus loin que tes pas.

 

Ces qua­trains au quo­ti­di­en, lus au hasard du livre, sont une richesse pour cha­cun, une forme exem­plaire de la con­science d’être au monde, et j’ai admiré l’humilité inso­lente du qua­train de la page 95, que je ne déflo­r­erai pas ici, pour aigu­il­lon­ner la curiosité. Ce livre peut offrir un beau com­pagnon­nage, en ce qu’il est « poéthique », indis­sol­uble­ment asso­ciant la sen­si­bil­ité du poé­tique, avec l’intelligence de l’éthique, ce qui lui garan­tit le mérite d’une relec­ture inus­able, infinie.

 

 

Jacques Ancet,  Image et récit de l’arbre et des saisons

 

La Revue TRAVERSÉES, depuis bon nom­bre d’années,  suit avec intérêt l’épanouissement de l’oeuvre du poète et tra­duc­teur Jacques Ancet.

En un univers de vacarme et de fra­cas, de men­songe et de vio­lence, ses livres atten­tifs aux choses naturelles, hum­bles et belles, sont comme le baume à l’âme qu’apporte un regard pro­fond sur la vie, lorsqu’elle est scrutée dans le tis­su d’une « intim­ité humaine ». « Intim­ité », en ce que l’écriture d’Ancet se saisit des choses du monde sans per­dre jamais sa rela­tion avec la con­science écrivante, rela­tion tout de déli­catesse et de justesse. Et « humaine »,parce que l’écriture n’oublie jamais le rap­port à l’humain, au sens le plus large.

Jacques Ancet, Image et réc­it de l’ar­bre et des saisons, Pub­lieNet, col­lec­tion Temps réel, Paris, 2019, 160 pages.

Il me sem­ble par exem­ple dans ce livre, que la rela­tion entre ce qui s’écrit à tra­vers l’image dynamique de l’arbre, qui a, comme dis­ait à peu près le poète Joe Bous­quet, sa manière à lui de négoci­er avec l’espace, et l’image de l’être humain, des corps, de leurs sen­ti­ments, est typ­ique : elle dévoile par le jeu alter­natif des pages en italiques insérées dans le texte, cette sorte de dia­logue qu’entretient « l’arbre-monde-poète » avec la vie des êtres vivants qui l’entourent de près (en « cet espace — intérieur ? extérieur ? déployé entre lui et les choses… »). Le para­doxe est que la fig­ure de cet arbre con­fine secrète­ment au mythe de l’Arbre Cos­mique. Autrement dit l’arbre est une fig­ure organ­isatrice du texte, la poussée de sève sur laque­lle se gref­fent les moments suc­ces­sifs de l’écriture, cha­cun mené vers une ques­tion, une descrip­tion, le vécu d’un per­son­nage, tou­jours avec bon­heur et songeries (ou réflex­ions) « nutri­tives ». L’écriture ici, alter­na­tive­ment active ou con­tem­pla­tive, émou­vante ou objec­tive, con­fère à ce texte inclass­able un car­ac­tère de poésie romanesque, ou de roman poé­tique, dont une des inter­ro­ga­tions les plus cen­trales est d’explorer ce qui dif­féren­cie l’image au sens filmique, pho­tographique, affichiste, l’image plas­tique, de ce qu’on appelle image en poésie, et lit­téra­ture. Tout au long du livre, en arrière-pen­sée, le voir immé­di­at (fonc­tion biologique de la vue au sens quo­ti­di­en, mais aus­si vidéo, télévi­sion, ciné­ma) implicite­ment se con­fronte au développe­ment de la vision « vision­naire », médi­ate, celle de la lit­téra­ture, de la langue, du poé­tique. La part des sens, de tous les sens, dans la sec­onde vision sol­licite l’imagination, les attri­bu­tions de sig­ni­fi­ca­tions cul­turelles, sym­bol­iques, bien davan­tage que le don­né du « voir » pre­mier. C’est l’expérience (spécu­la­tive en quelque manière) que nous trans­met le « réc­it [à pro­pos] de l’arbre » à tra­vers le temps : celui de la lec­ture et celui d’une image en trans­for­ma­tions grâce au prisme des « saisons ». Quel est ce temps et quel est cet espace où se déploie l’image imag­i­na­tive, celle qui vit en rela­tion avec la con­science ? Où s’avance la pen­sée, lorsqu’en ses étapes, elle mêle « par­ti-pris des choses » et « par­ti-pris des vivants » ? Autant de séquences d’énigmes sug­gérées, que le lecteur éprou­ve au cours des pages et qu’il résoudra, à son gré — il se peut momen­tané­ment -, par le bon­heur d’une lec­ture pleine de poésie, bien pro­pre à nous ini­ti­er à une saine façon de nid­i­fi­er en notre « arbre », d’habiter en ce cos­mos qui nous est extérieur, certes, mais tout autant intérieur à tra­vers le lan­gage-pen­sée, au point que l’intériorité et l’extériorité réduites à ce mince inter­face sont en vérité indis­so­cia­bles, et au fil des pages se coag­u­lent, dis­ons-le ain­si, « en beauté ».

 

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Xavier Bordes

Xavier Bor­des, né le 4 juil­let 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var)…

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