> “Alcools”, et les “Lettres à Guillaume”

“Alcools”, et les “Lettres à Guillaume”

Par |2018-11-05T18:41:48+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Guillaume Apollinaire|

Trois livres paraissent pour le cen­te­naire de la mort de G. Apollinaire (le 9 novembre 1918), aux Éditions Gallimard : trois livres qui pas­sion­ne­ront sûre­ment les ama­teurs de ce poète consi­dé­rable et avant-gar­diste en son temps. Le pre­mier consiste en une édi­tion d’Alcools, le pre­mier recueil fameux du poète, où se pré­pare une muta­tion qui fera entrer la poé­sie dans sa moder­ni­té. Il s’agit d’une ver­sion en fac-simi­lé d’un exem­plaire d’origine qui a été illus­trée par le peintre cubiste Marcoussis.

Légende ou réa­li­té, on se sou­vient peut-être qu’Apollinaire rece­vant les pre­mières épreuves de son livre y décou­vrit non sans sur­prise que toute la ponc­tua­tion en avait été omise. Plutôt que de s’en plaindre, il y trou­va semble-t-il tant d’intérêt qu’il déci­da que le recueil paraî­trait ain­si, non ponc­tué. Et depuis, d’innombrables poètes ont sui­vi son exemple, ponc­tuant ou non, par­fois com­plè­te­ment, par­fois par­tiel­le­ment, sou­vent pas du tout, comme si le poème était un espace de liber­té dans la langue et qu’il était inté­res­sant par­fois d’y intro­duire un peu de confu­sion, ou du moins d’hésitation, pour que les signi­fiés des mots et des vers déteignent, en quelque sorte, les uns sur les autres afin de créer un trem­ble­ment du sens, une incer­ti­tude, une atmo­sphère plus pro­pice à l’évocation, à la rêve­rie poé­ti­sante. Cela, com­plé­té par une libé­ra­tion plus ou moins affir­mée de la ver­si­fi­ca­tion, chez Apollinaire tan­tôt rela­ti­ve­ment res­pec­tueuse des formes et de la métrique, tan­tôt com­plè­te­ment libé­rée de ces contraintes jusqu’au “cal­li­gramme”, a pro­duit un effet de “nou­veau­té” puis­sant et, asso­cié au blan­chi­ment “capri­cieux” entre strophes comme entre vers, devint un signe de dis­tance du poème à l’égard de la “prose ordi­naire”. Le ton poé­tique deve­nait autre chose.

Alcools (Ed. Gallimard – coll. Livres d’art – cof­fret.)
illus­tré par le peintre Marcoussis (fac-simile).

De ce fait, le poème nou­veau exi­geait de nou­velles manières de lire, une nou­velle apti­tude du lec­teur à col­la­bo­rer au sens ; jusqu’alors en effet, le lec­teur n’était pas libre d’exercer lar­ge­ment son inter­pré­ta­tion sin­gu­lière à pro­pos du poème : la lec­ture s’y orga­ni­sait de façon à ce que l’imagination soit cana­li­sée dans son déchif­frage du texte, mise sur des rails. Par exemple chez Baudelaire, on peut res­ter pen­sif après avoir lu le son­net “La vie anté­rieure”, soit au sujet de l’arrière-plan cultu­rel, soit des idées et concepts impli­cites, mais il n’y a pas de trouble quant à l’exacte com­pré­hen­sion des vers. Le lec­teur n’hésite pas. Tandis que dans un poème d’Apollinaire et de ceux qui sui­vront (notam­ment les Surréalistes, de durable infuence), des équi­voques gram­ma­ti­cales peuvent être ména­gées, des mots “voi­si­ner sans crier gare” en pro­dui­sant des effets qui devien­dront sys­té­ma­tiques chez Reverdy, Tzara, puis Éluard ou Breton (etc…). Le lan­gage poé­tique s’y retrouve en quelque sorte revi­go­ré, rafraî­chi. Cependant avec l’inconvénient que la poé­sie pour un cer­tain public s’est éloi­gnée, est deve­nue plus dif­fi­cile à lire, parce que plus trou­blante à com­prendre : la part de res­pon­sa­bi­li­té active exi­gée du lec­teur (ou du réci­tant) s’y trou­vant consi­dé­ra­ble­ment aug­men­tée, ce qui n’est pas for­cé­ment du goût de lec­teurs for­més par des écri­vains dont la tra­di­tion était de nour­rir le mieux pos­sible la pas­si­vi­té :

Louis Marcoussis, eaux-fortes pour Alcools, 1934.

 la grande ver­tu de l’écriture clas­sique – mot d’ordre : “ce qui se conçoit bien s’énonce clai­re­ment” – étant de déli­vrer un mes­sage d’autant plus valo­ri­sé qu’il était clair, “tech­ni­que­ment non-équi­voque”. Sans aller jusqu’à l’exigence d’une appré­hen­sion aus­si directe (pauvre et néces­sai­re­ment sans grande por­tée pen­sive ou pro­fon­deur émo­tive) que les mes­sages télé­pho­niques d’aujourd’hui, il fal­lait – au temps du Romantisme encore – ban­nir les erreurs ou les diver­gences d’interprétation pos­sibles. C’est cela qu’Apollinaire plus ou moins consciem­ment va éro­der (pro­gres­si­ve­ment) en délé­guant au lec­teur une part crois­sante de sa liber­té de créa­teur. Et c’est en cela que le recueil mémo­rable d’Alcools va faire école, ouvrant la voie éga­le­ment à tout l’art “moderne”, que ce soit celui du Douanier Rousseau ou celui de Braque, Picasso (ou Marcoussis). Ainsi, notam­ment, un poète décla­re­ra que la poé­sie moderne saute les expli­ca­tions.

À cet égard, la petite antho­lo­gie “Tout ter­ri­ble­ment” (devise d’Apollinaire lui-même) est une excel­lente ini­tia­tion. Elle pré­sente à la fois des poèmes majeurs, par­fois qua­si­ment pro­phé­tiques (“l’homme-colline” d’Apollinaire est celui qui “voit plus loin”), avec en regard des illus­tra­tions des oeuvres plas­tiques qui font écho à l’ambiance de l’art, en pleine effer­ves­cence créa­tive à l’époque cor­res­pon­dante. Cette confron­ta­tion a sou­vent des ver­tus éclai­rantes, par intui­tion davan­tage que par rai­son­ne­ment, certes. Et c’est cela sans doute qui contri­bue au charme de cette antho­lo­gie. Elle porte en elle non seule­ment l’état d’esprit poé­tique de Guillaume Apollinaire, mais aus­si l’aura de son envi­ron­ne­ment créa­teur, plas­tique, ami­cal ou sen­ti­men­tal (Marie Laurencin). On per­çoit mieux com­ment cette sol­li­ci­ta­tion plas­tique a pu engen­drer cer­tains poèmes sous forme de Calligrammes. (Kalos /​ beau – gram­ma /​ écrit, en grec : mot inven­té par Apollinaire sur le modèle de cal­ligra­phie.)

Et com­ment appa­raît en germe ce côté, dont témoigne par exemple la “Lettre océan”, de l’individu moderne qui désire être “par­tout à la fois et tout le temps”, une envie que l’Internet et Google entre autres, la vision fil­mique depuis les satel­lites arti­fi­ciels, mais aus­si le déve­lop­pe­ment des trans­ports (l’avion que l’on voit sur la pein­ture du Douanier Rousseau, par ex.), ou du tou­risme, ont en grande par­tie réa­li­sée… Envie qui était aus­si celle des cubistes, vou­lant repré­sen­ter le réel dans les codes d’un lan­gage intem­po­rel qui se pro­pose de repré­sen­ter l’objet par toutes ses faces à la fois (donc le mon­trer en tous ses moments) sur l’espace d’une toile en deux dimen­sions. Envie que mani­fes­te­ra la lit­té­ra­ture à tra­vers cer­tains livres de Robbe-Grillet (Dans le laby­rinthe – Topologie d’une cité fan­tôme) ou de Butor (La modi­fi­ca­tion – Trois cent mille litre d’eau), en usant du même sys­tème à base d’un récit à “facettes” men­tales, qui devient en quelque sorte un récit “cubiste”, de même que “L’année der­nière à Marienbad” tire aus­si son étrange poé­sie oni­rique d’être un film “cubiste”.

En ce qui concerne les “Lettres à Guillaume Apollinaire” de Lou (la fameuse Louise de Coligny-Châtillon, aris­to­crate d’une lignée fameuse qui fai­sait rêver Guillaume de Kostrowitzky, lui-même fils d’aristocrates modestes : les choses sont com­pli­quées à ce sujet !) ce n’est pas tel­le­ment l’art qui entre en scène, mais la pul­sion éro­tique, certes trou­vant en Éros “l’enfance de l’art” comme c’est géné­ra­le­ment le cas : et ce sera le moteur des poèmes qu’on retrou­ve­ra dans “Ombre de mon amour”. On a long­temps glo­sé sur l’amour tor­ride et rela­ti­ve­ment bref entre Lou et Guillaume. De fait, la liai­son ful­gu­rante ne pou­vait être très durable, une fois l’acmé pas­sée par une consu­ma­tion fol­le­ment ardente d’énergie vitale et parce que l’éloignement du conscrit Guillaume était immi­nent et iné­luc­table, et parce que Louise, femme très libre (comme la mère d’Apollinaire au demeu­rant, il n’avait donc pro­ba­ble­ment aucun sujet d’étonnement à ce sujet), entre­te­nait en paral­lèle d’autres liai­sons, dont celle avec le nom­mé Toutou, pro­ba­ble­ment assor­tie de cer­tains avan­tages que le “pauvre poète” Apollinaire ne pou­vait lui pro­cu­rer.

Si la liai­son a été, les lettres long­temps igno­rées des archives Apollinaire en témoignent sans fausses pudeurs, d’une inten­si­té éro­tique vio­lente et égale pour les deux amants, on voit qu’elle a été tout autant réelle de sen­ti­ments d’un côté que de l’autre. Et si les amants se sont éloi­gnés après quelques mois, c’est sans doute que pour l’un comme pour l’autre il n’y avait plus grand’chose à vivre, une fois le car­bu­rant du désir éro­tique solai­re­ment – Apollon – tari : Apollinaire s’éloigne pour plu­sieurs rai­sons, prin­ci­pa­le­ment par cela que les cir­cons­tances de la guerre lui font vivre, c’est-à-dire une réa­li­té en face de quoi la liber­té, sinon la fri­vo­li­té en amour, de Lou est en déca­lage. Il est affron­té à ce que dit laco­ni­que­ment tel poème du Guetteur Mélancolique :

 

Et toi mon coeur pour­quoi bats-tu

 

Comme un guet­teur mélan­co­lique

J’observe la nuit et la mort

                                             

Louise de COLIGNY-CHÂTILLON,
Lettres à Guillaume Apollinaire
(Ed. Gallimard – Coll. Blanche), 128 p. 12 euros

 

Manifestement, la nuit et la mort sont des ques­tions plus graves, dans la dure condi­tion de sol­dat des tran­chées, que des affaires de flirts et de par­ties de jambes en l’air. Certes, opti­miste volon­taire, sinon incu­rable, Guillaume s’exclame “que la guerre est jolie !”. Mais sa joie fata­liste n’a plus rien d’un jeu, fût-il amou­reux. S’il s’applique à résis­ter à sa situa­tion par des trans­po­si­tions de l’horreur en beau­té (“Nuit d’avril 1915”, par ex.), ne nous leur­rons pas, c’est un effet de sa volon­té et non de son incons­cience : d’inconscience, il n’en a donc plus à par­ta­ger avec Lou. D’autant qu’il sait bien n’être pas le seul homme dans sa vie. Construire un couple durable ? Impossible à l’évidence depuis le début de leur idylle. Refaire le couple pas­sa­ger et pas­sion­nel d’avant la vie dans les tran­chées ? Impossible quand est inter­ve­nue la guerre : la menace grave et per­ma­nente de la mort, l’existence dif­fi­cile d’un quo­ti­dien de “poi­lu”, dans la boue et la ver­mine, sans rap­ports avec la vie civile d’une femme, à l’arrière.

Ce qui reste de leurs flam­boie­ments réci­proques ne sau­rait donc être qu’une ami­tié tendre qui va se déli­ter par la force des choses… Lou d’ailleurs vit le même pro­ces­sus, si l’on en juge par sa der­nière lettre de jan­vier 1916 où elle l’appelle “mon vieux Gui”, et le sait par­ti en Algérie retrou­ver Madeleine Pagès : avec qui ça ne fonc­tion­ne­ra pas évi­dem­ment, car il est clair que Madeleine ne sera pas, n’est pas, l’instigatrice d’un par­te­na­riat éro­tique flam­boyant comme fut Lou : Guillaume dans sa cor­res­pon­dance avec sa “mar­raine” s’était fait – vu la vie frus­trante des tran­chées – une idée que la réa­li­té a balayée. De sur­croît, il ne se sent plus tel­le­ment, lui fré­quem­ment impé­cu­nieux, d’embarquer dans une vie d’homme marié avec enfants. D’autant qu’il a peut-être conscience que dans son état (conva­les­cent bles­sé à la tête et tré­pa­né) l’avenir est incer­tain. Affaibli, la grippe l’emportera, de fait, deux ans plus tard. Bref, ce n’est pas ici le lieu de s’étendre, des livres abon­dants ont détaillé ce que nous savions de tout cela jusqu’à pré­sent. Il reste que ces lettres de Lou, cor­ro­bo­rées par celles du poète, déjà publiées, res­taurent l’image d’un moment de pas­sion amou­reuse où les sen­ti­ments ont été mieux répar­tis qu’on ne l’a long­temps pen­sé, voyant jusqu’alors un dés­équi­libre où Apollinaire était juste un “mal-aimé”, et Louise une cro­queuse de coeurs, jouant sur plu­sieurs tableaux et dépour­vue de toute capa­ci­té d’éprouver davan­tage que l’attirance d’une fri­vole pas­sade. Manifestement, elle a aimé le poète autant que l’homme. Et le poète-homme l’a aimée de la  même façon, en uti­li­sant quelque peu ce que cet amour lui ins­pi­rait pour nour­rir son écri­ture, comme tou­jours ! En conclu­sion, même si cet amour fut le pas­sage d’une comète entre eux deux, c’était une belle comète, une comète équi­li­brée, qui est sur­ve­nue, a brillé, et s’est éloi­gnée natu­rel­le­ment, sans “cou­pable” ni d’un côté ni de l’autre. Il me semble que cette publi­ca­tion des brû­lantes Lettres de Lou retrou­vées répare une injus­tice.

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