Il y a de cer­tains « petits » livres (celui-ci est for­mat poche), avec lesquels on se retrou­ve engagé dans ce que feu Mau­rice Blan­chot appelait un « entre­tien infi­ni ». C’est le cas de cette jolie antholo­gie de poèmes de let­trés chi­nois, imprégnés sou­vent de cul­ture taoïste. À côté de noms con­nus, comme Li Po, Tou Fou, Han-Chan, Sou Tong‑p’o, Wang Wei, on décou­vre un bou­quet d’auteurs moins con­nus mais tout aus­si inspirants.

L’agrément de ces ren­con­tres est ménagé par une présen­ta­tion thé­ma­tique qui des­sine à la fois les facettes d’un univers extrême-ori­en­tal, proche des œuvres pic­turales qui leur sont con­tem­po­raines (par exem­ple « Habi­ta­tions dans les monts Fu-Chuen » de Huang-Gong-Wang), et de la men­tal­ité des per­son­nages qui l’habitent. On com­mence par les « Ermites rêvés », chers aux légen­des taoïstes, puis vient logique­ment « la Mon­tagne-refuge » où le let­tré se retire pour un séjour qui échappe aux événe­ment trou­blés des villes ; plus près du ciel, seul ou en petit comité, l’on peut appréci­er des heures d’« Ivress­es mag­iques », célébra­tions du vin qui n’ont rien à voir avec de vul­gaires beu­ver­ies : ce sont plutôt des moments de spir­i­tu­al­ité où ces messieurs cul­tivés, réu­nis dans des « nuits au chalet », se rêvent un moment par­tis pour des « Balades d’Immortels » à dos de grues au-dessus des som­mets de jade et des océans de saphir, pour aller fes­toy­er avec « l’Isis » des Immor­tels taoïstes, Si-Wang-Mou, per­son­ne séduisante et dan­gereuse. On en arrive donc logique­ment aux « Femmes, chevaux et lunes », trois sym­bol­es de l’émerveillement du fonc­tion­naire let­tré, que suiv­ent évidem­ment quelques moments intens­es qui pour la con­science du boud­dhisme Chan et du Taoïsme sont des « Eclats d’éveil » (les adeptes du Zen par­leraient de « satori »).

Ce livre se présente donc comme un itinéraire dis­crète­ment ini­ti­a­tique à une strate de la poésie chi­noise qui sous sa sim­plic­ité d’accès (et sou­vent sa brièveté) recèle une forme de pro­fondeur, un arrière-plan qua­si-mys­tique, dont la révéla­tion pro­gres­sive con­duit à une vision du monde riche d’enseignements : j’entends pour nos con­tem­po­rains occi­den­taux, générale­ment peu au fait de la cul­ture d’un des grands courants de spécu­la­tions intel­lectuelles de l’Empire du Milieu, fondé sur l’idée de trans­for­ma­tion continue.

L’association récidi­viste de Patrick Car­ré, tra­duc­teur de La Mon­tagne vide, une pre­mière antholo­gie des poèmes « médi­tat­ifs », avec Zéno Bianu, poète et écrivain bril­lant, engen­dre une matière poé­tique dont lec­tures et relec­tures, au gré des humeurs, appor­tent con­stam­ment de nou­veaux sujets de réflex­ion. En nous par­lant de son monde, un poète chi­nois nous par­le de l’homme sans avoir l’air d’y touch­er, mais laisse une trace péné­trante. Les com­men­taires intro­duc­tifs à chaque sec­tion, mais aus­si par­fois précé­dant le poète et ses poèmes, sont éclairants et per­me­t­tent un appro­fondisse­ment cul­turel sub­til de la lecture… 

Pour ter­min­er, d’entre tous ces poèmes, à titre d’exemple, je choi­sis celui de Tou Fou (p. 219), qui vécut entre l’an 712 et 770, mais dont l’actualité est en quelque manière intemporelle :

 

 

                Nuit d’été

 

Par­fums frais des bam­bous dans la chambre.
Au jardin s’ensauvage le clair de lune.
Goutte à goutte, la rosée cristallise ;
L’une après l’autre les étoiles s’éclairent.

Étin­celles dans le noir, une à une ;
D’une rive à l’autre les foulques s’interpellent ;
Là-bas, le monde entier est en guerre -
Seul sur mon lit, j’écoute et je médite.

 

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J’aime les petits livres « ficelle » de Rougi­er. Ils sont tou­jours sur­prenants, et d’une qual­ité esthé­tique qui fait rêver. S’il s’y ajoute une poésie immé­di­ate et sim­ple, dont les nota­tions font mouche, et que de sur­croît le thème en est trois îles grec­ques fameuses, Sifnos, Makro­nis­sos et Ithaque, — et on sait comme la Grèce est chère à mon coeur — com­ment ne pas s’en délecter. Les quelques gravures illus­trant élégam­ment l’ensemble ont la même sim­plic­ité sug­ges­tive et pré­cieuse que les poèmes. Bien enten­du, ce plaisant recueil est dis­crète­ment nour­ri de références à la mytholo­gie, à la cul­ture grec­ques. Elles sont util­isées au pas­sage, sans peser, pour ren­forcer une image, une sen­sa­tion sou­vent en forme de qua­si-haïku, comme celle-ci par exem­ple, superbe allu­sion, bien sûr, à la nais­sance fameuse d’Athéna :

  

          Mon­tagne souveraine.

 

Ce matin
la clarté est sortie
toute casquée de la tête du dieu 

 

Ou encore ceci, jolie allu­sion au poème Ithaque de Cavafis, j’imagine :

 

         L’île aux hirondelles.

 

À l’angle du toit
qua­tre becs ouverts
atten­dent au bord du nid.

L’île et l’hirondelle,
deux fig­ures du retour.

 

Je ne déflo­r­erai pas davan­tage ce recueil dont la lumineuse atmo­sphère est par­faite­ment poé­tique, et pleine, vrai­ment, de justes coups d’oeil sur l’ambiance des îles. Il en dit davan­tage sur la vision intime de la Grèce insu­laire que beau­coup de guides touris­tiques et j’en demeure enchan­té, quand bien même évidem­ment, y sont effleurées au pas­sage les traces d’heures his­torique­ment plus som­bres, comme en ce qui con­cerne les sou­venirs liés à l’île de Makro­nis­sos, ou d’autres moments con­tem­po­rains réal­istes, de la Grèce en dif­fi­culté actuelle. Mais la poésie reste tou­jours présente et c’est une qual­ité remar­quable de l’auteur(e).

 

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Xavier Bordes

Xavier Bor­des, né le 4 juil­let 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var)…

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