> Fil de lecture autour de Patrick CARRÉ et Zéno BIANU, Patricia CASTEX-MENIER

Fil de lecture autour de Patrick CARRÉ et Zéno BIANU, Patricia CASTEX-MENIER

Par |2018-10-19T20:14:28+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

Il y a de cer­tains « petits » livres (celui-ci est for­mat poche), avec les­quels on se retrouve enga­gé dans ce que feu Maurice Blanchot appe­lait un « entre­tien infi­ni ». C’est le cas de cette jolie antho­lo­gie de poèmes de let­trés chi­nois, impré­gnés sou­vent de culture taoïste. À côté de noms connus, comme Li Po, Tou Fou, Han-Chan, Sou Tong-p’o, Wang Wei, on découvre un bou­quet d’auteurs moins connus mais tout aus­si ins­pi­rants.

L’agrément de ces ren­contres est ména­gé par une pré­sen­ta­tion thé­ma­tique qui des­sine à la fois les facettes d’un uni­vers extrême-orien­tal, proche des œuvres pic­tu­rales qui leur sont contem­po­raines (par exemple « Habitations dans les monts Fu-Chuen » de Huang-Gong-Wang), et de la men­ta­li­té des per­son­nages qui l’habitent. On com­mence par les « Ermites rêvés », chers aux légendes taoïstes, puis vient logi­que­ment « la Montagne-refuge » où le let­tré se retire pour un séjour qui échappe aux évé­ne­ment trou­blés des villes ; plus près du ciel, seul ou en petit comi­té, l’on peut appré­cier des heures d’« Ivresses magiques », célé­bra­tions du vin qui n’ont rien à voir avec de vul­gaires beu­ve­ries : ce sont plu­tôt des moments de spi­ri­tua­li­té où ces mes­sieurs culti­vés, réunis dans des « nuits au cha­let », se rêvent un moment par­tis pour des « Balades d’Immortels » à dos de grues au-des­sus des som­mets de jade et des océans de saphir, pour aller fes­toyer avec « l’Isis » des Immortels taoïstes, Si-Wang-Mou, per­sonne sédui­sante et dan­ge­reuse. On en arrive donc logi­que­ment aux « Femmes, che­vaux et lunes », trois sym­boles de l’émerveillement du fonc­tion­naire let­tré, que suivent évi­dem­ment quelques moments intenses qui pour la conscience du boud­dhisme Chan et du Taoïsme sont des « Eclats d’éveil » (les adeptes du Zen par­le­raient de « sato­ri »).

Ce livre se pré­sente donc comme un iti­né­raire dis­crè­te­ment ini­tia­tique à une strate de la poé­sie chi­noise qui sous sa sim­pli­ci­té d’accès (et sou­vent sa briè­ve­té) recèle une forme de pro­fon­deur, un arrière-plan qua­si-mys­tique, dont la révé­la­tion pro­gres­sive conduit à une vision du monde riche d’enseignements : j’entends pour nos contem­po­rains occi­den­taux, géné­ra­le­ment peu au fait de la culture d’un des grands cou­rants de spé­cu­la­tions intel­lec­tuelles de l’Empire du Milieu, fon­dé sur l’idée de trans­for­ma­tion conti­nue.

L’association réci­di­viste de Patrick Carré, tra­duc­teur de La Montagne vide, une pre­mière antho­lo­gie des poèmes « médi­ta­tifs », avec Zéno Bianu, poète et écri­vain brillant, engendre une matière poé­tique dont lec­tures et relec­tures, au gré des humeurs, apportent constam­ment de nou­veaux sujets de réflexion. En nous par­lant de son monde, un poète chi­nois nous parle de l’homme sans avoir l’air d’y tou­cher, mais laisse une trace péné­trante. Les com­men­taires intro­duc­tifs à chaque sec­tion, mais aus­si par­fois pré­cé­dant le poète et ses poèmes, sont éclai­rants et per­mettent un appro­fon­dis­se­ment cultu­rel sub­til de la lec­ture… 

Pour ter­mi­ner, d’entre tous ces poèmes, à titre d’exemple, je choi­sis celui de Tou Fou (p. 219), qui vécut entre l’an 712 et 770, mais dont l’actualité est en quelque manière intem­po­relle :

 

 

                Nuit d’été

 

Parfums frais des bam­bous dans la chambre.
Au jar­din s’ensauvage le clair de lune.
Goutte à goutte, la rosée cris­tal­lise ;
L’une après l’autre les étoiles s’éclairent.

Étincelles dans le noir, une à une ;
D’une rive à l’autre les foulques s’interpellent ;
Là-bas, le monde entier est en guerre –
Seul sur mon lit, j’écoute et je médite.

 

*

 

 

J’aime les petits livres « ficelle » de Rougier. Ils sont tou­jours sur­pre­nants, et d’une qua­li­té esthé­tique qui fait rêver. S’il s’y ajoute une poé­sie immé­diate et simple, dont les nota­tions font mouche, et que de sur­croît le thème en est trois îles grecques fameuses, Sifnos, Makronissos et Ithaque, – et on sait comme la Grèce est chère à mon coeur – com­ment ne pas s’en délec­ter. Les quelques gra­vures illus­trant élé­gam­ment l’ensemble ont la même sim­pli­ci­té sug­ges­tive et pré­cieuse que les poèmes. Bien enten­du, ce plai­sant recueil est dis­crè­te­ment nour­ri de réfé­rences à la mytho­lo­gie, à la culture grecques. Elles sont uti­li­sées au pas­sage, sans peser, pour ren­for­cer une image, une sen­sa­tion sou­vent en forme de qua­si-haï­ku, comme celle-ci par exemple, superbe allu­sion, bien sûr, à la nais­sance fameuse d’Athéna :

  

          Montagne sou­ve­raine.

 

Ce matin
la clar­té est sor­tie
toute cas­quée de la tête du dieu                                                       

 

Ou encore ceci, jolie allu­sion au poème Ithaque de Cavafis, j’imagine :

 

         L’île aux hiron­delles.

 

À l’angle du toit
quatre becs ouverts
attendent au bord du nid.

L’île et l’hirondelle,
deux figures du retour.

 

Je ne déflo­re­rai pas davan­tage ce recueil dont la lumi­neuse atmo­sphère est par­fai­te­ment poé­tique, et pleine, vrai­ment, de justes coups d’oeil sur l’ambiance des îles. Il en dit davan­tage sur la vision intime de la Grèce insu­laire que beau­coup de guides tou­ris­tiques et j’en demeure enchan­té, quand bien même évi­dem­ment, y sont effleu­rées au pas­sage les traces d’heures his­to­ri­que­ment plus sombres, comme en ce qui concerne les sou­ve­nirs liés à l’île de Makronissos, ou d’autres moments contem­po­rains réa­listes, de la Grèce en dif­fi­cul­té actuelle. Mais la poé­sie reste tou­jours pré­sente et c’est une qua­li­té remar­quable de l’auteur(e).

 

*

 

                                                                     

 

 

                                                                     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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