Olivier Barbarant, Séculaires, Poèmes

Par |2022-10-21T11:05:27+02:00 21 octobre 2022|Catégories : Critiques, Olivier Barbarant|

D’Olivier Bar­barant, on a pu lire chez Gal­li­mard (hors ses forts recueils édités par Cham­p­val­lon) les Odes dérisoires et autres poèmes, une antholo­gie pub­liée en 2015 dans la petite col­lec­tion poésie. Ce poète frappe par une car­ac­téris­tique singulière. 

Que pour moi résumerait de façon per­cu­tante ce haïku en métrique française 6/8/6 (le haïku japon­ais, c’est 5/7/5) inti­t­ulé « Écri­t­ure » (p.46) :

Du bout de son groin d’or
Le sty­lo cherche dans la neige
Une lumière noire

 

On dirait en effet qu’à l’inverse de beau­coup de poètes qui par­tent de la matière, obscure, con­sti­tuée de lumière minérale intra-atom­ique met­tons, pour des élans qui dévoil­eraient quelque intime, invis­i­ble archi­tec­ture cos­mique, Olivi­er Bar­barant tente con­stam­ment d’atteindre avec les mots un univers matériel qui se dérobe. Il part de l’esprit pour ten­ter d’approcher la réal­ité de la matière, par un proces­sus assez voisin du sci­en­tifique cher­chant à véri­fi­er une hypothèse en l’expérimentant sur l’univers matériel dont il voudrait ren­dre compte.

Olivi­er Bar­barant, Sécu­laires, Poèmes , Gal­li­mard, NRF, 130 pages.

Mais non pas un univers matériel « mort », sec, à l’exemple de la « craie de l’école », mais une matière organique, char­nelle, vivante, qui puisse ori­en­ter notre façon de nous con­stru­ire, grâce au détail des mots qui « don­nent à voir » (Élu­ard), un monde qui ait une âme, enten­dons une « ani­ma » au sens latin, un élan vital col­lec­tif à détecter à tra­vers le pal­pa­ble, le con­cret. En ce sens, le poète s’obsède de ce que j’appellerais le matéri­au vivant, cela qui recèle le mys­tère grâce auquel les êtres humains « font monde » à tra­vers leur rela­tion à ce qui est ; con­fèrent à ce qui est une exis­tence qui se voudrait physique. Ain­si écrit-il (p.51) :

Met­tons que je crie, que j’écris tou­jours comme à la craie pour ten­ter de retrouver, 
dans celle des mots, la chair des choses.

 

Une démarche au cours de laque­lle le lan­gage poé­tique implicite­ment enreg­istre les indices d’un con­flit entre le sub­jec­tif et l’objectif. Le para­doxe étant que plus ses mots visent à l’objectivisation du sub­jec­tif — retrou­ver la chair des choses -, plus la sub­jec­tiv­ité du poète se reflète dans l’énoncé de son poème ! Plus la réal­ité dite appa­raît fugace, plus dans les mots elle s’éternise. Désor­mais « sécu­laire », du con­flit sur­git alors une beauté inso­lite, qui ne se refuse rien (surtout pas ce que com­muné­ment l’on jugerait apoé­tique) et dont les for­mules auréo­lent tel trait qui hyp­no­tise (p.13) : 

[…] À ce moment je ne vois plus qu’un détail
Sous chaque ais­selle révélée un bou­quet de poils noirs qui retient le regard
Avec ce mélange de gêne et d’insistance cepen­dant par quoi l’on se sent fasciné  
Cette tache ani­male faisant d’un coup pass­er la par­faite pein­ture dans le monde                               
                                                                                                                               [des corps
Comme le rêve dans la vraie vie

 

Cette dernière phrase étant typ­ique de la quête de réal­ité d’un poète qui en quelque manière se sent comme en déficit de réel, et con­voque le lan­gage-en-poème pour y remédi­er, pour que son image peinte au miroir de la con­science rêveuse gagne en épais­seur con­crète, en présence. Par ce même besoin de réalis­er, le per­son­nage de la com­pagne aimée passe de l’irréelle aisance de la beauté sub­jec­tive à la réal­ité objec­tive, rude, con­som­ma­trice d’énergie, à quoi les années peu à peu nous accu­lent (p.26) :

Dans les rues à mon bras je sou­tiens une beauté si évidente. 
                que nul ne com­prend vraiment
com­ment la fraîcheur du teint l’éclat des yeux clairs s’allient
                à cette fatigue
et avec toi je fais sem­blant d’en rire

Nous mar­chons tous deux dans le parc à deux pas de notre maison
en avril tout y explose couleurs et bourgeons

            Tan­dis que nous pas­sons nais­sent les apparences[…]

Il y a quelque chose en effet d’une beauté trag­ique dans cet effort d’assigner à la poésie la tâche de « s’encrer » dans une réal­ité qui sem­ble évanes­cente, qui se dérobe dans sa sub­stance pro­fonde, sa tex­ture con­crète, je dirais presque : sa vérité. On en viendrait presque à par­ler de matéri­al­isme métaphysique !

C’est ce qu’on voit égale­ment à l’oeuvre dans le lucide « Por­trait à l’eau » qu’Olivier Bar­barant fait de lui-même. Cette sen­sa­tion d’un « moi » flu­ide, insuff­isam­ment réel, qui cherche à tra­vers la langue, à tra­vers « la fruition du lan­gage » (p. 51), sa trans­mu­ta­tion en être de fer­meté matérielle, que chaque sen­sa­tion énon­cée con­firmerait, s’y mon­tre claire­ment. Témoins, ces quelques extraits (pp. 34 & suivantes) :

Je suis par­fois comme la pluie
Par­fois comme l’ombre mai­gre que rogne midi au seuil des maisons[…] 

[…]Immo­bile par­fois je me crois comme lui [le jardin] tout par­cou­ru d’oiseaux                   

[…]Et j’ai plus sou­vent sem­blance d’averse

[…]De tout cela j’avoue rien ne tient bien longtemps. 
      […]Tout passe et glisse  
            J’ai le coeur fait de flaques
               De l’une à l’autre le pied sautant[…]     

Si bien qu’on se demande d’un jour à l’autre com­ment    
            [com­pos­er quelque chose comme un  vis­age   
                Quand on n’est que variété
         Avec l’effroi que sus­cite toute photographie
                Vous présen­tant tan­tôt l’oeil mort et l’air inepte du pois­son                                                
                    [sor­ti de l’eau par la cru­auté d’une ligne    
        Tan­tôt une façon d’herbe agitée heureuse et verte sous le vent 
               Quelque­fois une sil­hou­ette d’enfant
                Et d’autres fois un court vieil­lard strié de rides et de rires
               En se dis­ant qu’il est injuste d’avoir la tête de Voltaire quand
                     [on se pre­nait pour Rousseau

            Ne croyez pas d’ailleurs que le temps pas­sant offre quelque­fois        
                   [avan­tage                                                                                                                          

  […]Si bien qu’on accepte ce tohu-bohu qu’on finit par l’appeler.  
                  Moi
                 Comme tout le monde
                 En s’en plaig­nant mais en priant
                 Tout bas pour qu’il ne cesse pas

 

Dans un texte défini­tif, Le goût de la craie, (p.47) avec quelques pages dens­es de réca­pit­u­la­tion, le poète dévoile tout son attrait pour le davan­tage de cristalli­sa­tion qu’offre à sa vie ce qu’il écrit, par la ver­tu pro­pre du lan­gage. Le livre s’ouvre ensuite sur une sec­onde sec­tion, qui se présente comme une antholo­gie au cours de laque­lle des frag­ments de cette cristalli­sa­tion, mise en pra­tique année après année, de 1981 jusqu’en 2019, sont prélevés dans des énon­cés les moins lyriques pos­si­ble. S’y trou­vent remédités les visions, les croy­ances et les espoirs de la jeunesse, jusqu’à la borne mil­i­aire du « mil­lé­naire »… Autant de poèmes brefs, jetés comme des galets qui ric­ochent d’année en années sur l’éphanie du fleuve tem­porel, et jalon­nent ces dix-huit années de pier­res blanch­es ou noires. L’image de ces con­cré­tions, de ce cri à chair de craie – j’emprunte la for­mule même à Olivi­er Bar­barant – se résumerait entre autre dans des vers qui me servi­ront ici de con­clu­sion à ce livre de poèmes dif­fi­ciles à oublier :

 

[…]C’était comme si chaque pierre était un sable cristallisé
un morceau du pays mêlé à l’intime mémoire[…] 

En tant que lecteur, j’ai beau­coup appré­cié de jouer les Petit Poucet, en remon­tant la piste semée der­rière-lui par ce poète singulier.

                                                                      

Présentation de l’auteur

Olivier Barbarant

Enseignant, essay­iste et poète, Olivi­er Bar­barant après son bac en 1983 intè­gre les class­es pré­para­toires au lycée Hen­ri IV, avant l’agrégation de let­tres mod­ernes en 1989. Il est l’au­teur d’une thèse sur Aragon, dont il devien­dra un des spé­cial­istes reconnus. 

En 1992, il pub­lie son pre­mier livre, des poèmes, Par­quets du ciel, chez Champ Val­lon qui restera son édi­teur. Il a dirigé la pub­li­ca­tion de l’œuvre poé­tique de Louis Aragon dans la Pléiade.

© Crédits pho­tos Francine Bajande.

Bib­li­ogra­phie 

Poésie

  • Les Par­quets du ciel, Champ Val­lon,
  • Douze let­tres d’amour au sol­dat incon­nu, Champ Val­lon,
  • Odes dérisoires et quelques autres un peu moins, Seyssel, Champ Val­lon,  — Prix Tris­­tan-Tzara.
  • Essais de voix mal­gré le vent (poésie), Seyssel, Champ Val­lon,  — Prix Mallarmé.
  • Je ne suis pas Vic­tor Hugo (prose), Seyssel, Champ Val­lon, .
  • Élé­gies étran­glées, Seyssel, Champ Val­lon,
  • Odes dérisoires et autres poèmes (antholo­gie), Paris, Gal­li­mard, coll. « Poésie/Gallimard », 2016.
  • Aurélien, Paris/poésie Saint-Omer, Édi­tions Les Venterniers.
  • Un grand instant (poésie), Seyssel, Champ Val­lon, (ISBN 979–10–267‑0765‑3) — Prix Apollinaire.

Critique, essais

  • Temps mort: jour­nal impré­cis, 1986–1998, Seyssel, Champ Val­lon,
  • Louis Aragon, Œuvres poé­tiques com­plètes, Gal­li­mard, édi­tion d’O­livi­er Barbarant.
  • Je ne suis pas Vic­tor Hugo, Seyssel, Champ Val­lon,
  • Arthur Rim­baud, Une sai­son en enfer, Le Temps des ceris­es, 2011, pré­face d’Aragon (1930), post­face et appareil cri­tique d’O­livi­er Barbarant.
  • Le Paris d’Aragon, édi­tions Alexan­drines, 2016.
  • J’en­tends l’his­toire de moi-même — Trois vis­ages d’Aragon (col­lec­tif : O.Barbarant, F. Eychart, D. Mas­son­naud), édi­tions de la Fon­da­tion Gabriel Péri.
  • La juste couleur- chroniques poé­tiques, édi­tions Champ Val­lon, octo­bre 2021.
  • Sécu­laires, édi­tions Gal­li­mard,

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Xavier Bordes

Xavier Bor­des, né le 4 juil­let 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var)…

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