> Luis De GÓNGORA, Fable de Polyphème et Galatée

Luis De GÓNGORA, Fable de Polyphème et Galatée

Par |2018-12-17T20:21:07+00:00 27 janvier 2017|Catégories : Critiques|

 

Il ne me semble guère utile de faire l’éloge des tra­duc­tions du poète Jacques Ancet. Elles sont, en ce qui concerne la langue espa­gnole, telles qu’un lec­teur moderne exi­geant est en droit de les sou­hai­ter. Un tra­duc­teur peut allu­mer dans la langue d’arrivée la grâce poé­tique, comme en d’autres cas, quand il n’a pas de poé­sie en lui, si com­pé­tent qu’il soit, l’éteindre. C’est ce que j’ai pu consta­ter encore dans quelques récents livres de tra­duc­tions, en les­quelles la jus­tesse du ton était sacri­fiée à l’exactitude déno­ta­tive. Il en résulte des écrits sem­blables à des papillons épin­glés dans une boîte de col­lec­tion. Les teintes sont pas­sées, la poudre d’or envo­lée, la vie avec elle, et il ne reste que l’équivalent de ces fleurs des­sé­chées qu’on retrouve apla­ties entre les pages d’un vieux livre. Évidemment, lorsqu’un poète-tra­duc­teur par­vient à asso­cier le ton et la jus­tesse du sens, cela devient vrai­ment de la véri­table tra­duc­tion poé­tique, qui est davan­tage qu’une simple trans­mis­sion d’informations au ras des pâque­rettes ! En poé­sie, la capa­ci­té à la magie du ton et des visions que la langue d’arrivée doit appro­cher fait par­tie – c’est sou­vent oublié ou négli­gé ! – de la « com­pé­tence »… Dans le cas de Luis de Góngora, la dif­fi­cul­té pour Ancet se double de l’alchimie qu’a intro­duite le poète anda­lou dans son poème. Longtemps, l’on a par­lé à ce sujet de « pré­cio­si­té ». Il s’agissait d’époques où la « poé­tique » ne s’était pas libé­rée comme après son entrée dans la période dorée du Baroque, temps des méta­mor­phose de la socié­té, de la culture, de la civi­li­sa­tion, temps d’accélérations « plas­tiques » de la pen­sée, dont, sans même le savoir, quelqu’un comme Arthur Rimbaud pro­fi­te­ra. Cette période se carac­té­rise, proche en cela de la nôtre, par une sorte de chaos impli­cite de la socié­té et de la pen­sée, qui pousse chaque indi­vi­du vers une vision aven­tu­rée des choses, et les auteurs vers une sorte de tra­vail de renais­sance de l’écrit et de la vision, quand même ce soit encore à tra­vers des formes tra­di­tion­nelles. Feu d’artifice créa­tif, c’est une période qui met « l’imagination au pou­voir », avec bien sûr des for­tunes diverses. Entre Titus Andronicus (baroque anglais) – d’une cruau­té d’un goût assez dou­teux – et  la Fable de Polyphème et Galatée (baroque aris­to­cra­tique espa­gnol), d’une élé­gance aris­to­cra­tique, l’époque connaît tous les degrés vers les extrêmes. Or l’extrême de la poé­sie de Góngora se tra­duit par l’usage, pour­rait-on dire « immo­dé­ré », selon l’expression des sur­réa­listes, du « stu­pé­fiant image ». Sur ce plan, les poèmes de Gongora, comme le fai­sait remar­quer Federico Gracia Lorca qui s’y connais­sait mieux que qui­conque, n’ont rien à envier aux futurs Surréalistes. Mais il existe aus­si dans cette poé­sie tout une archi­tec­ture sym­bo­lique occulte dont les rami­fi­ca­tions ne sont gra­ti­fiantes que pour celui qui prend la peine de péné­trer plus pro­fond dans la culture syn­chro­nique à la vie du génial Cordouan. Sur ce point, Jacques Ancet a docu­men­té remar­qua­ble­ment, notam­ment par une ample pré­face, le texte de Gongora, tra­duit et pré­sen­té en regard de sa ver­sion ori­gi­nale, de sur­croît accom­pa­gné d’une glose, une sorte de tra­duc­tion en prose semi-expli­ca­tive adap­tée d’un auteur espa­gnol, Dámaso Alonso. L’ensemble donne à ce livre un inté­rêt par­ti­cu­lier et donne des cou­leurs et de la richesse à l’image de Gongora, assez pâle et confi­den­tielle en France jusqu’à pré­sent.

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