Qu’on me par­donne, par­mi beau­coup de poètes, le poète belge Claude Raucy m’était jusqu’à pré­sent incon­nu. Voici com­blée une lacune, avec le petit recueil de cet authen­tique poète, à l’expression élé­gante, d’un sen­ti­ment sub­til, à la fois déli­cat et pro­fond. Cette pla­quette est un long thrène, une déplo­ra­tion sans ape­san­tis­se­ment super­flu dans l’émotion, sur la dis­pa­ri­tion (semble-t-il) d’un frère. Tout le livre a pour fil conduc­teur le rêve que Jean de La Ville de Mirmont for­mu­lait en disant : « J’ai de grands départs inas­sou­vis en moi » ; cet ima­gi­naire des « vais­seaux qu’on a aimés en pure perte », par­tis sans nous.

Claude Raucy, Sans équi­page, Dessins de Jean Morette, edi­tions Bleu d’encre.

C’est l’occasion pour le poète de nous faire revivre par petites touches sen­sibles les moments de com­pli­ci­té avec ce frère défunt, les aven­tures « cor­saires » de l’enfance, les « cartes et estampes » des gre­niers bau­de­lai­riens. Chaque vers est d’un ton juste, éco­nome, qui parle des rêves de longs périples mais aus­si, plus tard de la réa­li­té de brefs voyages dans les pays voi­sins. Ce mince recueil de regrets est tou­chant, et par­mi les der­niers poèmes qui évoquent la per­son­na­li­té de ce frère – aîné sans doute -, témoi­gnant des rap­ports admi­ra­tifs de son cadet avec lui, je veux finir la pré­sente petite note par celui-ci, sous-ten­du par la méta­phore du cer­cueil livré à la tem­pête qui emporte vers l’ailleurs :

 

tu aurais peur disais-tu
aurais-tu peur
seul avec moi dans les bour­rasques
sur quelques planches de chêne rustre
aurais-tu peur

je n’entendrai plus ta grosse voix d’océan
la marée fait l’indifférente
com­ment veux-tu que je rame
sans toi

une femme myope
fait la sainte col­lecte
pour des orphe­lins

 

Dans son émou­vant rôle de conso­la­tion-inter­ro­ga­tion sur la vie, par le sou­ve­nir d’un être cher, un indi­vi­du « par­ti­cu­lier » réus­sit à expri­mer grâce à la poé­sie une émo­tion où n’importe quel être humain « en géné­ral », se recon­naî­tra. Claude Rancy dans son modeste livre se montre très poète, et cela méri­tait d’être sou­li­gné.

 

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Xavier Bordes

Xavier Bordes, né le 4 juillet 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var)...

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