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Adonis : Lexique amoureux

Par |2018-12-11T20:26:54+00:00 5 décembre 2018|Catégories : Adonis, Critiques|

Voici le qua­trième et le plus mas­sif des volumes d’Adonis publiés par Gallimard dans la petite col­lec­tion Poésie. C’est dire à la fois l’abondance créa­trice du poète Adonis, et l’intérêt que lui porte le public, dou­blé sans doute d’une curio­si­té pour la poé­sie de langue arabe. D’emblée, je dirai qu’il est impos­sible ici, et de faire tant soit peu le tour de la ques­tion, que ce soit de la per­son­na­li­té du poète, ou de ce que véhi­cule sa poé­sie, en par­ti­cu­lier par rap­port à la lit­té­ra­ture poé­tique dans les langues qui uti­lisent l’arabe pour écri­ture, et dont pour toutes, plus ou moins, les thèmes et la vision d’un monde se sont « lit­té­ra­ri­sées » par l’apport cultu­rel de l’Islam et de la langue du Coran.

Ainsi, Adonis écrit en arabe, connaît une vaste popu­la­ri­té dans les pays qui ont accès à cette langue, ou la pra­tiquent cou­ram­ment, mais par bien des côtés, sa poé­sie fait écho à de grands pré­cur­seurs tels que Hafiz ou, pour la pen­sée, à des Ibn Arabi ou des Sohravardi, par exemple. En lisant ce Lexique amou­reux, on ne peut s’empêcher de son­ger aux divers aspects de la notion du « coeur » telle qu’on peut la lire chez les Soufis et dans le Coran. Cependant, Adonis se dit occu­per une situa­tions para­doxale en laquelle une forme d’athéïsme n’est pas incom­pa­tible avec les concepts de la mys­tique musul­mane.

Adonis, Lexique amou­reux,  tra­duit de l’arabe par Vénus Khoury-Gata, Issa Makhlouf et Houria Abdelouahed. Collection NRF – Poésie/​GALLIMARD– 510 pp.

Il s’ensuit une œuvre d’une richesse extra­or­di­naire par son dia­logue poé­tique entre la moder­ni­té du pen­seur, qui n’ignore rien de la pen­sée « car­té­sienne », et l’abondance cultu­relle des sym­boles issu de la tra­di­tion. Ainsi tout dans Adonis est extrê­me­ment plu­ri-signi­fiant, ce qui évi­dem­ment est dif­fi­cile à faire per­ce­voir dans une tra­duc­tion en fran­çais dont le voca­bu­laire n’évoque aucu­ne­ment les « atomes lexi­caux de signi­fiés » que le mot arabe cor­res­pon­dant pro­duit dans une conscience de culture arabe. On n’a donc essen­tiel­le­ment, il faut l’avouer, qu’un « aper­çu », dont la face disons de « culture euro­péa­ni­sée » est for­cé­ment en fran­çais la plus sen­sible : cepen­dant que des tra­duc­tions moins adap­ta­tives (ou davan­tage « mot à mot ») seraient ter­ri­ble­ment réduc­trices, car on peut dire faci­le­ment en arabe, sur les sen­ti­ments les plus divers et les plus sub­tils, des choses qui en fran­çais paraî­traient ridi­cu­le­ment sen­ti­men­tales, et disons « mal-com­pré­hen­sibles ». Il est de fait, en ce sens, que la com­pré­hen­sion méta­phy­sique du cos­mos, que ce soit pour un athée ou un croyant, dans la langue du Coran – qui consti­tue le fon­de­ment de l’expression et de la pen­sée en arabe clas­sique – reste bien plus spon­ta­née que dans le monde pure­ment occi­den­tal. De là découle que par la super­po­si­tion incons­ciente des signi­fiés déno­ta­tifs, conno­ta­tifs et sym­bo­liques « empi­lés », le prin­cipe de non-contra­dic­tion (le fameux « tiers-exclu ») aris­to­té­li­cien est déjoué. L’espace dans lequel se meuvent les idées du monde moyen-orien­tal est essen­tiel­le­ment pla­to­ni­cien. C’est ce que l’on constate sim­ple­ment par exemple avec la façon d’écrire : l’occidental écrit de gauche à droite parce que ce qui l’intéresse au pre­mier chef est de voir la maté­ria­li­sa­tion de ce qu’il a écrit, sa réa­li­sa­tion. Lorsqu’on a écrit on a le tra­cé d’encre sous les yeux, on peut donc « véri­fier » à mesure ce qui est tra­cé et qui suit l’acte de la main. En revanche en arabe, on écrit de droite à gauche, la main cache ce que l’on vient immé­dia­te­ment de tra­cer, parce que c’est moins ce qu’on a écrit qui importe que ce que l’imagination pro­jette inces­sam­ment d’écrire encore. Ce n’est donc pas tant la réa­li­sa­tion que l’élaboration des idées qui compte. De même, dans la monde moyen-orien­tal, la démarche dans les dis­cus­sions est très dif­fé­rente de celle de l’Occident : pour infor­mer, on va s’étendre lon­gue­ment sur les cir­cons­tances, puis on expli­que­ra le résul­tat d’un évé­ne­ment ou d’un acte, puis on expli­que­ra ce qui s’est pas­sé, et enfin on dési­gne­ra ce qui en a été la « cause ». Et on débat­tra long­temps, avec une sorte de men­ta­li­té « juri­dique », de l’exact degré de res­pon­sa­bi­li­té de cette cause à par­tir de l’ensemble des infor­ma­tions préa­lables sur ses consé­quences et l’influence des cir­cons­tances. De même, en conver­sant sur un pro­jet, on finit par déci­der de ce qui sera « bon ». Puis les choses en res­tent sou­vent là, puisque l’essentiel est dit, et que la maté­ria­li­sa­tion est secon­daire. En lisant la poé­sie d’Adonis, j’entends, de façon glo­bale et syn­thé­tique, il me semble que les choses s’y passent quelque peu de la même façon : chaque recueil accu­mule et pré­sente au lec­teur d’abord une masse de faits, puis peu à peu au cours du livre, ils forment une sorte de « pay­sage men­tal » d’ensemble. Et fina­le­ment l’essentiel est don­né, com­pact, et évident. Par exemple (page 379) le pro­logue d’ « Histoire qui se déchire sur le corps d’une femme » pro­pose quelques don­nées qui inter­rogent sur un évé­ne­ment et ses cir­cons­tances. Ensuite, le choeur, la femme, le nar­ra­teur, racontent les mille frag­ments d’une his­toire. À la fin, à la page 500, un court poème ramasse en quelques vers tout le mes­sage, ici le pro­blème de la posi­tion et de l’action du poète qui est au coeur de tout le livre… D’autant que l’Islam n’aime pas trop les poètes, crai­gnant qu’on en fasse des pro­phètes !

On m’excusera de ne rien citer en par­ti­cu­lier, et d’inviter le lec­teur inté­res­sé à acqué­rir le livre, car pour déve­lop­per ma thèse…  il y fau­drait, non pas quelques poèmes cités, mais un livre entier au moins, qui n’est pas de mise ici, d’autant que nous ne par­lons que de la ver­sion en fran­çais qui, si soi­gneu­se­ment tra­duite qu’elle soit par trois tra­duc­teurs dévoués et incon­tes­ta­ble­ment valeu­reux, n’autorise pas beau­coup de justes com­men­taires. En fran­çais, s’imprégner à la longue du poème d’Adonis en fré­quen­tant sa poé­sie bien tra­duite est le mieux qu’on puisse faire pour appro­cher son œuvre, de réso­nance uni­ver­selle.

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