Voici le qua­trième et le plus mas­sif des vol­umes d’Adonis pub­liés par Gal­li­mard dans la petite col­lec­tion Poésie. C’est dire à la fois l’abondance créa­trice du poète Ado­nis, et l’intérêt que lui porte le pub­lic, dou­blé sans doute d’une curiosité pour la poésie de langue arabe. D’emblée, je dirai qu’il est impos­si­ble ici, et de faire tant soit peu le tour de la ques­tion, que ce soit de la per­son­nal­ité du poète, ou de ce que véhicule sa poésie, en par­ti­c­uli­er par rap­port à la lit­téra­ture poé­tique dans les langues qui utilisent l’arabe pour écri­t­ure, et dont pour toutes, plus ou moins, les thèmes et la vision d’un monde se sont « lit­térarisées » par l’apport cul­turel de l’Islam et de la langue du Coran.

Ain­si, Ado­nis écrit en arabe, con­naît une vaste pop­u­lar­ité dans les pays qui ont accès à cette langue, ou la pra­tiquent couram­ment, mais par bien des côtés, sa poésie fait écho à de grands précurseurs tels que Hafiz ou, pour la pen­sée, à des Ibn Ara­bi ou des Sohravar­di, par exem­ple. En lisant ce Lex­ique amoureux, on ne peut s’empêcher de songer aux divers aspects de la notion du « coeur » telle qu’on peut la lire chez les Soufis et dans le Coran. Cepen­dant, Ado­nis se dit occu­per une sit­u­a­tions para­doxale en laque­lle une forme d’athéïsme n’est pas incom­pat­i­ble avec les con­cepts de la mys­tique musulmane.

Ado­nis, Lex­ique amoureux,  traduit de l’arabe par Vénus Khoury-Gata, Issa Makhlouf et Houria Abde­loua­hed. Col­lec­tion NRF Poésie/GALLIMARD- 510 pp.

Il s’ensuit une œuvre d’une richesse extra­or­di­naire par son dia­logue poé­tique entre la moder­nité du penseur, qui n’ignore rien de la pen­sée « cartési­enne », et l’abondance cul­turelle des sym­bol­es issu de la tra­di­tion. Ain­si tout dans Ado­nis est extrême­ment pluri-sig­nifi­ant, ce qui évidem­ment est dif­fi­cile à faire percevoir dans une tra­duc­tion en français dont le vocab­u­laire n’évoque aucune­ment les « atom­es lex­i­caux de sig­nifiés » que le mot arabe cor­re­spon­dant pro­duit dans une con­science de cul­ture arabe. On n’a donc essen­tielle­ment, il faut l’avouer, qu’un « aperçu », dont la face dis­ons de « cul­ture européanisée » est for­cé­ment en français la plus sen­si­ble : cepen­dant que des tra­duc­tions moins adap­ta­tives (ou davan­tage « mot à mot ») seraient ter­ri­ble­ment réduc­tri­ces, car on peut dire facile­ment en arabe, sur les sen­ti­ments les plus divers et les plus sub­tils, des choses qui en français paraî­traient ridicule­ment sen­ti­men­tales, et dis­ons « mal-com­préhen­si­bles ». Il est de fait, en ce sens, que la com­préhen­sion méta­physique du cos­mos, que ce soit pour un athée ou un croy­ant, dans la langue du Coran – qui con­stitue le fonde­ment de l’expression et de la pen­sée en arabe clas­sique – reste bien plus spon­tanée que dans le monde pure­ment occi­den­tal. De là découle que par la super­po­si­tion incon­sciente des sig­nifiés déno­tat­ifs, con­no­tat­ifs et sym­bol­iques « empilés », le principe de non-con­tra­dic­tion (le fameux « tiers-exclu ») aris­totéli­cien est déjoué. L’espace dans lequel se meu­vent les idées du monde moyen-ori­en­tal est essen­tielle­ment pla­toni­cien. C’est ce que l’on con­state sim­ple­ment par exem­ple avec la façon d’écrire : l’occidental écrit de gauche à droite parce que ce qui l’intéresse au pre­mier chef est de voir la matéri­al­i­sa­tion de ce qu’il a écrit, sa réal­i­sa­tion. Lorsqu’on a écrit on a le tracé d’encre sous les yeux, on peut donc « véri­fi­er » à mesure ce qui est tracé et qui suit l’acte de la main. En revanche en arabe, on écrit de droite à gauche, la main cache ce que l’on vient immé­di­ate­ment de trac­er, parce que c’est moins ce qu’on a écrit qui importe que ce que l’imagination pro­jette inces­sam­ment d’écrire encore. Ce n’est donc pas tant la réal­i­sa­tion que l’élaboration des idées qui compte. De même, dans la monde moyen-ori­en­tal, la démarche dans les dis­cus­sions est très dif­férente de celle de l’Occident : pour informer, on va s’étendre longue­ment sur les cir­con­stances, puis on expli­quera le résul­tat d’un événe­ment ou d’un acte, puis on expli­quera ce qui s’est passé, et enfin on désign­era ce qui en a été la « cause ». Et on débat­tra longtemps, avec une sorte de men­tal­ité « juridique », de l’exact degré de respon­s­abil­ité de cette cause à par­tir de l’ensemble des infor­ma­tions préal­ables sur ses con­séquences et l’influence des cir­con­stances. De même, en con­ver­sant sur un pro­jet, on finit par décider de ce qui sera « bon ». Puis les choses en restent sou­vent là, puisque l’essentiel est dit, et que la matéri­al­i­sa­tion est sec­ondaire. En lisant la poésie d’Adonis, j’entends, de façon glob­ale et syn­thé­tique, il me sem­ble que les choses s’y passent quelque peu de la même façon : chaque recueil accu­mule et présente au lecteur d’abord une masse de faits, puis peu à peu au cours du livre, ils for­ment une sorte de « paysage men­tal » d’ensemble. Et finale­ment l’essentiel est don­né, com­pact, et évi­dent. Par exem­ple (page 379) le pro­logue d’ « His­toire qui se déchire sur le corps d’une femme » pro­pose quelques don­nées qui inter­ro­gent sur un événe­ment et ses cir­con­stances. Ensuite, le choeur, la femme, le nar­ra­teur, racon­tent les mille frag­ments d’une his­toire. À la fin, à la page 500, un court poème ramasse en quelques vers tout le mes­sage, ici le prob­lème de la posi­tion et de l’action du poète qui est au coeur de tout le livre… D’autant que l’Islam n’aime pas trop les poètes, craig­nant qu’on en fasse des prophètes !

On m’excusera de ne rien citer en par­ti­c­uli­er, et d’inviter le lecteur intéressé à acquérir le livre, car pour dévelop­per ma thèse…  il y faudrait, non pas quelques poèmes cités, mais un livre entier au moins, qui n’est pas de mise ici, d’autant que nous ne par­lons que de la ver­sion en français qui, si soigneuse­ment traduite qu’elle soit par trois tra­duc­teurs dévoués et incon­testable­ment valeureux, n’autorise pas beau­coup de justes com­men­taires. En français, s’imprégner à la longue du poème d’Adonis en fréquen­tant sa poésie bien traduite est le mieux qu’on puisse faire pour approcher son œuvre, de réso­nance universelle.

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Xavier Bordes

Xavier Bor­des, né le 4 juil­let 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var)…

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