> Adonis ou l’épopée contemporaine

Adonis ou l’épopée contemporaine

Par |2018-01-02T15:12:32+00:00 2 mars 2013|Catégories : Adonis, Essais & Chroniques|

En 2007, Adonis publiait le pre­mier volume d’al-Kitâb, Le Livre, entrée en matière d’un monstre poé­tique excep­tion­nel, dans lequel se lisait tout l’art poé­tique du poète et de l’homme, comme aus­si ses enga­ge­ments per­son­nels en dedans et en dehors du monde dit ara­bo musul­man. Il nous donne main­te­nant le second opus de cette extra­or­di­naire aven­ture poé­tique et livresque, une paru­tion qui pour nous vient comme un écho aux reven­di­ca­tions expri­mées il y a peu en nos pages par notre ami Christophe Morlay.

Adonis, al Kitâb, Le Livre, Ed. Seuil

Adonis, al Kitâb, Le Livre, Ed. Seuil

Opinion et reven­di­ca­tions que je viens plu­tôt pro­lon­ger ici que dis­cu­ter, même si le regard de Morlay et le mien sur l’évolution de « l’occident » sont dif­fé­rents, et sans doute en grande par­tie oppo­sés. Ce livre va, de notre point de vue, connaître une vie rare et impor­tante pour un ouvrage poé­tique car il ren­contre ou entre en réso­nance avec l’histoire concrète du monde. Ici, Adonis réécrit l’épopée du monde ara­bo-musul­man en un temps de Printemps arabes dont per­sonne ne peut encore dire sur quoi ils débou­che­ront. Et cette vision poé­tique de ce même monde dit plus sur les uni­vers ara­bo-musul­mans, et mal­heu­reu­se­ment isla­miques (au sens poli­tique de ce mot) que bien des « com­men­ta­teurs » dont le seul titre de gloire est l’ignorance crasse, igno­rance deve­nue motif d’ascension sociale dans cer­tains médias. Il suf­fit d’écouter une radio comme France Inter, le matin en par­ti­cu­lier, ou à cer­tains autres moments de la jour­née, pas tous heu­reu­se­ment, pour prendre conscience du niveau d’inculture atteint par nombre de « com­men­ta­teurs » de l’actualité, y com­pris cultu­relle ou intel­lec­tuelle. Ce qui ame­nait il y a peu, Fabrice Lucchini, sur ce même média, à dire com­bien il était urgent pour tout un cha­cun d’éviter d’être « France-inté­ri­ser ». Il a rai­son, Lucchini. Et de s’interroger, et nous avec lui, sur les méthodes de recru­te­ment de tels ignares. Sans doute existe-t-il des voies que plu­sieurs par­mi nous ignorent.

Si l’on veut pen­ser ce qui se passe dans le monde musul­man, on évi­te­ra donc ce genre de médias, et on lira des poètes tels qu’Adonis. On le lira parce que la poé­sie a, sur le long terme, plus à dire sur la souf­france humaine que le jour­na­lisme conjonc­tu­rel ; parce que, aus­si, ces mêmes conjonc­tures, si elles sont dou­lou­reuses, n’en sont pas moins pro­vi­soires : per­sonne ne se sou­vient des affres poli­tiques de la Mésopotamie ancienne mais tout un cha­cun pense à Gilgamesh. Cela peut sem­bler une opi­nion facile concer­nant une strate ancienne de l’histoire uni­ver­selle ? Peut-être ! Je mets cepen­dant au défi la majo­ri­té de mes lec­teurs de citer le nom d’un pré­sident de la IIIe République fran­çaise, tan­dis que cha­cun aura aisé­ment une dizaine de poètes de l’époque à l’esprit. Il est des choses impor­tantes dans la vie. La poé­sie est de celles là. Les élu­cu­bra­tions poli­tiques et le fatras pro­pa­gan­diste per­ma­nent qui va avec…

Le Livre, donc. L’épopée écrite par un homme déten­teur du prix Goethe, à l’instar de Pina Bausch, Ingmar Bergman, Jünger ou Thomas Mann. Des artistes dont le regard sur le monde dans lequel ils évo­luent ou évo­luaient est pour le moins acé­ré. Une épo­pée qui est d’évidence l’une des œuvres par­mi les plus ambi­tieuses de la poé­sie de notre époque. Une œuvre dont le souffle rap­pelle Dante, mais alors un Dante plon­gé dans notre enfer. Notre ici-bas contem­po­rain. Toutes les vies humaines, depuis l’origine de l’Homme, sont infer­nales. La parole d’Adonis apporte donc beau­coup à son lec­teur, car Adonis n’est pas seule­ment poète, il est aus­si né en Syrie, ce qui en 2013 n’est pas une mince affaire. Il a tôt pris posi­tion pour cri­ti­quer le deve­nir isla­miste des Printemps arabes, reçu moult cri­tiques à ce pro­pos. Il semble bien qu’il ait cepen­dant eu en grande par­tie rai­son. J’ai du reste un point d‘accord per­son­nel avec son ana­lyse de l’islamisme : il ne s’agit pas là d’un cou­rant reli­gieux mais bel et bien d’une uti­li­sa­tion poli­tique du reli­gieux, uti­li­sa­tion fas­ciste et à visées tota­li­taires. Les causes de l’islamisme poli­tique, du sou­tien de popu­la­tions à ce tota­li­ta­risme, importent peu ; elle n’importe pas plus qu’autrefois les causes du sou­tien en par­tie popu­laire au nazisme. Ce qui importe, c’est la nature de ce pan du Politique. Et cette nature est fas­ciste. Toute forme de sou­tien, en par­ti­cu­lier occi­den­tal, et encore plus quand il pro­vient d’une gauche qui res­semble de plus en plus aux enfants per­dus de Peter Pan, est action d’idiots utiles. L’histoire et les pro­cès futurs feront le tri. Adonis a aus­si cri­ti­qué l’idée d’une inter­ven­tion occi­den­tale en Syrie, mal­gré les appels de l’opposition com­bat­tante. A pre­mière vue, cette cri­tique fort peu poli­ti­que­ment cor­recte est dis­cu­table. Mais… que, ou plu­tôt qui s’agit-il de sou­te­nir ? La ques­tion mérite d’être posée sans pour autant être immé­dia­te­ment consi­dé­ré comme un sou­tien du pou­voir tota­li­taire en place en Syrie. N’en déplaise à l’ambiance « jour­na­lis­tique » contem­po­raine, où tout le monde semble « spé­cia­liste » de tout et apte à pos­sé­der une « opi­nion légi­time » sur tous les sujets, au nom de concep­tions pour le moins étranges de la démo­cra­tie (laquelle ne me paraît pas être, en théo­rie, la prise de pou­voir géné­ra­li­sée de la médio­cri­té), en déplaise à cette doxa insup­por­table, le monde contem­po­rain ne sau­rait être pen­sé en blanc et noir. C’est pour­tant cette façon obs­cu­ran­tiste de conce­voir les choses qui paraît pré­do­mi­ner dès qu’une révolte ou une révo­lu­tion secoue un Etat dic­ta­to­rial. Les révol­tés seraient par essence dans le camp du Bien. Si la pen­sée en est là, c’est à déses­pé­rer.

Au fond, les posi­tions d’Adonis sont claires : une forme de mys­ti­cisme athée fon­dé sur un huma­nisme asso­cié à un refus du colo­nia­lisme sous toutes ces formes. C’est aus­si cela qui res­sort du Livre. L’homme et cette épo­pée en cours d’écriture sont abso­lu­ment insé­pa­rables, et c’est pour­quoi il est impos­sible de par­ler de l’un sans évo­quer l’autre. Car, choi­sis­sant la sil­houette de Mutanabbî, sou­vent consi­dé­ré comme le plus grand poète arabe clas­sique (lire le récent essai de P. Mégarbané, Mutanabbî, le pro­phète armé, Actes Sud, 2013), Adonis écrit, depuis le regard du poète clas­sique, une autre his­toire du monde arabe. Et fina­le­ment, un autre « Livre sacré » que le Coran. Quel poète, aujourd’hui, est plus entré en confron­ta­tion poé­tique avec le réel ? Personne. Alchimie, kab­bale, mys­tique, magie… Violence. Adonis réécrit l’histoire réelle des hommes, une his­toire mas­quée sous les lam­beaux d’une fausse his­toire maté­ria­liste domi­nante et se pré­sen­tant comme réa­li­té unique. Et cette œuvre est excep­tion­nelle.

On entend ici et là, aux détours de l’un ou l’autre col­loque pari­sien, de petits poètes de la « capi­tale », vague­ment en charge de col­lec­tions mori­bondes, qui se plaignent de la « mort de la poé­sie », ou du fait de… « ne pas avoir de suc­ces­seurs ». Pour qu’il y ait des « suc­ces­seurs », il fau­drait encore, mes­sieurs, qu’existe quelque chose à quoi suc­cé­der. Il s’agit là de gros­sières erreurs de pers­pec­tive. Ils n’ont pas de suc­ces­seurs autres que leurs clones insi­pides ces tout petits « poètes », cela est cer­tain. Mais il est tout aus­si cer­tain qu’ils ne savent pas ou plus lire. Sans quoi ils pro­non­ce­raient moins d’âneries. Et liraient Adonis.

 On écou­te­ra Adonis ici :

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Antoine de Molesmes

Antoine de Molesmes est jour­na­liste indé­pen­dant et écri­vain

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