> Sur la disparition de Wislawa Szymborska, ou l’être poème.

Sur la disparition de Wislawa Szymborska, ou l’être poème.

Par | 2018-05-23T13:00:08+00:00 5 avril 2012|Catégories : Essais|

« Je demande par­don de tout car je ne puis être par­tout »

[Sous une seule étoile]

 

Née en 1923, Wislawa Szymborska nous a quit­tés le 1er février der­nier. Elle avait reçu le prix Nobel de lit­té­ra­ture en 1996, peu de temps après la rup­ture de la Pologne d’avec le com­mu­nisme en lunettes noires. Au sein du Recours au Poème, nous ne ces­sons d’être impres­sion­nés – au sens qua­si pho­to­gra­phique, à l’ancienne évi­dem­ment, du terme – par des vies telles que celle de la poète, de ces vies ayant tra­ver­sé le 20e siècle, ici entre indé­pen­dance de la Pologne post-pre­mière guerre mon­diale, folie nazie, des­truc­tion des camps de la mort, libé­ra­tion /​ occu­pa­tion sous Staline… Chute du gla­cis et retrou­vailles avec une Europe sec­ta­ri­sée par l’obsession de la divine crois­sance éco­no­mique. On peine à croire qu’une seule et même per­sonne ait pu vivre tout cela.

 Et pour­tant.

Le pre­mier poème de Szymborska a paru en 1945, elle s’y lan­çait « À la recherche d’un mot », ce qui en poé­sie n’est pas ano­din, la recherche ou la quête qua­si ini­tia­tique d’une espèce de parole sinon per­due, du moins éga­rée par les hommes. En 1949, son pre­mier recueil est sous presse mais cette époque est la (courte) période du « réa­lisme socia­liste » à la polo­naise et le livre ne paraît pas. Bien sûr, le contrôle et la cen­sure pour­sui­vront leur triste che­min après cette période, en Pologne comme par­tout à l’Est, mais dans des condi­tions dif­fé­rentes, offrant une cer­taine « liber­té » (rela­tive) aux poètes. Szymborska était jeune alors, idéa­liste sans doute : elle fut membre du par­ti com­mu­niste local jusqu’aux années 60, bien que dis­tante dès les années 50, par­ti­ci­pant par­fois (rare­ment) à de tristes paro­dies, ain­si cette péti­tion qu’elle a recon­nu avoir signée, péti­tion qui condam­nait des prêtres pour… Pour quoi fina­le­ment ? Pour le fait d’être prêtre, sans plus. Un délit de sale gueule en somme. Évidemment, nous pou­vons juger cela… Juger, nous le pou­vons tou­jours. C’est chose aisée. Sous réserve d’admettre un juge­ment du même ordre concer­nant cha­cun de nous, dans un siècle ou deux, rela­ti­ve­ment à notre pré­sence à l’immonde pré­da­tion contem­po­raine qui se nour­rit de la vie et de l’âme de nos contem­po­rains. Nous n’en jouis­sons pas, sans doute, quoi que… Nous vivons néan­moins en assez bonne conscience pour la plu­part d’entre nous. Elle ? Ses pre­miers pas de dis­si­dente la conduisent à éta­blir des rela­tions avec la revue Kultura, éta­blie à Paris dans les années 50.

Et vous ?

Au fond, son véri­table pre­mier recueil est cet Appel au Yeti où, en  1957, elle assi­mi­lait Staline à l’étrange bête invi­sible et cepen­dant aux longs poils. Il y a son poème Atlantide aus­si, poème qui annonce une grande par­tie de l’œuvre en ce qu’il donne vie à sa pré­oc­cu­pa­tion, celle du doute au sujet du réel de l’existence et de l’existant. Car la poé­sie de Szymborska est une œuvre du doute. Vient ensuite son recueil de mon point de vue le plus « fort » : Sel, en 1962. Un recueil qui pour­suit le tra­vail de mise en ten­sion, de quête d’un équi­libre, comme sur un pré­ci­pice, entre le doute et la pré­sence. Les deux n’étant pas incom­pa­tibles, nais­sant plus l’un de l’autre que se com­bat­tant, res­pi­rant en somme. Oui, c’est cela, la femme poète que j’ai eu la chance de croi­ser une fois à Paris, à proxi­mi­té de la rue des Saints-Pères était une res­pi­rante. On est par­fois déçu par l’homme ou la femme dont on admire l’œuvre (j’ai bu un café une fois avec Kadaré, on en sort moins bou­le­ver­sé) ; avec Szymborska non, juste un face à face entre votre silence et son élan inté­rieur. Cela donne de l’humilité, du recul sur ses propres vel­léi­tés d’écriture. Sa poé­sie ordon­nait un sur­gis­se­ment ou un resur­gis­se­ment de la pré­sence de l’Être parce qu’elle-même vivait ce rap­port onto­lo­gique en elle-même. Szymborska était un être poème.

Il y avait un lien direct entre la pro­fon­deur de l’être Szymborska et celle de l’univers. C’est cela, un poète ; ceux qui s’essaient à écrire des poèmes sans prendre conscience de cet état de l’être qu’est le poète dans l’univers, ceux-là singent des choses qu’ils ne mesurent pas. Il y a beau­coup d’inconscience à se vou­loir poète sans se connaître poète. Szymborska avait ce « savoir », le mot dit peu de la chose, comme tous les êtres enga­gés non pas en poé­sie mais bel et bien dans le Poème. Ce qui forme recours pour nos exis­tences. Particulièrement main­te­nant. Pour nous. Comme pour elle après 1945, et peut-être même avant. Car le poème dit le miracle de tout ce qui est. Ce que cha­cun oublie à chaque ins­tant en regar­dant le monde, sauf les poètes. Nous sommes un miracle en-dedans d’un miracle et cela sou­vent nous échappe semble dire Szymborska. Et avec quelle rai­son ! Maintenant comme hier, honte sur l’humain.

Honte.

Tout est pen­sée de ce qu’est le réel, en poé­sie, mal­gré les appa­rences. C’est une autre leçon de l’œuvre de Szymborska. À la lire, il m’arrive de pen­ser à… Philip. K. Dick et à cette façon qu’il avait de vou­loir une écri­ture de nos vies de per­son­nages dans la vie par d’autres mains que les nôtres, de nous vou­loir en-dedans d’un roman archi­tec­tu­ré de façon mys­té­rieuse. Eh bien, il me semble que c’est aus­si cela que la poète polo­naise vou­lait dire quand elle ima­gi­nait le pos­sible de vies humaines, les nôtres, aux fils tirés par d’autres êtres, der­rière le voile. Une poé­sie du dévoi­le­ment, oui, sans aucun doute. Quelle poé­sie véri­table n’est pas cela ? Mais ce dévoi­le­ment n’est pas une fuite dans un mys­ti­cisme de bazar : l’œuvre se fait dans le quo­ti­dien. Elle se tra­vaille hic et nunc. Dans l’étonnement, un autre mot essen­tiel dans le poème de Szymborska, l’étonnement de chaque ins­tant. Et c’est la sai­sie de l’indicible de cha­cun des ins­tants de tout ins­tant qui donne ce que nous nom­mons « poé­sie », quelque chose qui en des temps un peu plus grecs que les nôtres évo­quait l’idée d’une recréa­tion inces­sante du crée. Ce n’est pas rien, la poé­sie. Les appa­rences don­nées par les médio­cri­tés pré­sentes, en ce pays en par­ti­cu­lier, mais pas seule­ment, ne doivent pas nous trom­per. Ce sont jus­te­ment les appa­rences qui sont de fort peu d’importance. Tandis que la poé­sie… La poé­sie !

Szymborska obtient une sorte de consé­cra­tion lit­té­raire, dans son pays, puis en Europe, par­ti­cu­liè­re­ment en Allemagne, dès le début des années 70. Nous lui devons au moins dix-sept recueils de poèmes.

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