> NIMROD, J’aurais un royaume en bois flotté

NIMROD, J’aurais un royaume en bois flotté

Par |2018-01-03T21:30:36+00:00 19 octobre 2017|Catégories : Critiques|

À tout lec­teur de poé­sie, je conseille cette antho­lo­gie de Nimrod, un des rares poètes dont il me soit arri­vé en le lisant d’être jaloux, tant il est doué pour réno­ver poé­ti­que­ment notre regard sur ce qui nous était habi­tuel et évident au point d’en deve­nir banal et inaper­çu.

Nimrod est né le 7 décembre 1959 à Koyom, au sud du Tchad. Son père est pas­teur luthé­rien. Le milieu est poly­glotte par néces­si­té, plu­sieurs langues locales et l’anglais sont pra­ti­quées dans la famille. En 1966, l’enfant entre à l’école élé­men­taire, qui est en fran­çais. Et l’enfant s’éprend du fran­çais à tra­vers les réci­ta­tions de poé­sie. Désormais ce sera « sa langue ». Il lit avec une pas­sion dévo­rante. En 1987, alors qu’il enseigne en Côte d’Ivoire, il obtient sa maî­trise en phi­lo­so­phie. En 1991, il reçoit une bourse pour venir à Paris, y sou­tient une thèse, puis en 1998 avec Passage de l’infini, publie sont pre­mier recueil, qui reçoit le prix Louise Labé…

 

Ce qui est la carac­té­ris­tique inté­res­sante de la poé­sie de Nimrod, outre son émo­tion constante et pal­pable, c’est qu’elle ne joue pas spé­cia­le­ment sur le registre des autres poètes dont la « négri­tude » a été le thème majeur. Nimrod est un poète, par­fai­te­ment fran­çais, avec ses pro­blèmes et ses joies à lui, ses dif­fi­cul­tés exis­ten­tielles et ses satis­fac­tions, une per­son­na­li­té qui ne se renie nul­le­ment en tant qu’africain d’origine, mais n’en fait en rien un éten­dard.

NIMROD, J’aurais un royaume en bois flotté, (Anthologie personnelle 1989-2017 – NRF Coll. Poésie/Gallimard), 256 pages, 7, 30 €.

NIMROD, J’aurais un royaume en bois flot­té, (Anthologie per­son­nelle 1989-2017 – NRF Coll. Poésie/​Gallimard), 256 pages, 7, 30 €.

 La poé­sie de Nimrod est un témoi­gnage poé­tique sai­si sous l’angle à la fois per­son­nel et uni­ver­sel, qu’aucun « kitsch » spé­ci­fi­que­ment poli­tique ne trouble, sans pour autant que rien ne soit gom­mé de ce qui l’indigne et lui semble injuste : mais ce n’est pas du point de vue spé­ci­fique qui fit la gloire de ses pré­dé­ces­seurs Senghor, Césaire notam­ment, du « noir » et de « l’africain » voire du « des­cen­dant d’esclave vic­time de la bar­ba­rie de la traite », mais de l’être humain dans sa plus grande digni­té. On peut dire en quelque sorte, que la poé­sie de langue fran­çaise issue de plumes venues d’Afrique a atteint, avec Nimrod, à une matu­ri­té et un recul intel­lec­tuel qui l’égale sans besoin de folk­lore et d’exostime spé­ciaux, avec n’importe quelle autre grande poé­sie en langue fran­çaise.  Dans son éclai­rante pré­face, Bruno Doucey cite ce pas­sage d’un texte du poète (et roman­cier) : « Et que dire de l’écrivain afri­cain ? Tout se passe comme s’il devait pro­duire une lit­té­ra­ture exo­tique des­ti­née aux Européens et à lui-même, ce qui revient à vouer à la nos­tal­gie une Afrique qui a dis­pa­ru depuis long­temps. » Cette situa­tion théo­rique, le poète la refuse. Il déploie ses qua­li­tés à une per­cep­tion plus haute de son uni­vers. Non que Nimrod veuille gom­mer son exil et les maux dont souffre son conti­nent d’origine, mais c’est une réflexion dépour­vue, j’y insiste, des ingré­dients spé­ci­fiques de ce que l’Europe a vou­lu consi­dé­rer comme « signes de l’authentiquement afri­cain ». Nimrod parle de son des­tin, homme par­mi les hommes. Et ses poèmes sont sim­ple­ment un emploi, – magni­fique d’expressivité, de jus­tesse, d’élégance, de pudeur, – de la langue qu’il a adop­tée : et l’on sait que la filia­tion élec­tive peut faci­le­ment avoir davan­tage de force dans l’amour que la filia­tion bio­lo­gique. D’où cette poé­sie, à laquelle on s’attache vite, et qui ins­pire à la fois empa­thie et res­pect. Nimrod fait un don mer­veilleux à la langue fran­çaise, qu’ici je salue avec bon­heur. Il faut vrai­ment lire cette antho­lo­gie dont chaque page est une réus­site, avec la gra­vi­té, l’humour, le tra­gique, etc… bref, l’épaisseur la vie regar­dée par le « don­ner à voir » d’un poète fra­ter­nel, inten­sé­ment poète et sim­ple­ment pro­fond.

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