> Joël Bastard, Des lézards, des liqueurs

Joël Bastard, Des lézards, des liqueurs

Par |2018-12-03T14:35:09+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Critiques, Joël Bastard|

Dès Beule, son pre­mier recueil, il était évident que Joël Bastard avait un lan­gage poé­tique ori­gi­nal, éton­nant et rare. Les titres qui ont sui­vi n’ont pas démen­ti cette impres­sion pre­mière. Le poète s’ébat joyeu­se­ment, ou sérieu­se­ment, ou iro­ni­que­ment, tout à tour, au milieu du mer­veilleux chaos de l’univers que ses poèmes nous res­ti­tuent fidè­le­ment, avec l’étrange « logique-illo­gique » qu’on lui connaît. D’une cer­taine manière, à la page 133 du livre, dans une sec­tion inti­tu­lées « Grigris et fic­tions » il nous décrit à sa façon, c’est à dire avec un humour poé­tique, com­ment « il uti­lise tou­jours les mêmes ingré­dients pour tam­bouiller son plat de résis­tance ». Si l’on consi­dère qu’un « beau désordre est un effet de l’art », il sera dif­fi­cile au lec­teur de trou­ver un plus bel effet de l’art que l’écriture de Joël Bastard.

Joël Bastard – Des lézards, des liqueurs , poèmes, Ed. Gallimard,
NRF, Coll. Blanche, 2018, 176 pages, 18, 50 €.

Non qu’il n’en existe d’égales, certes, mais son art d’écrire est d’une sorte de fonc­tion­ne­ment « har­mo­nique » inimi­table, tout en réso­nances inat­ten­dues, évo­ca­tions sug­ges­tives qui nous ouvrent des espaces insoup­çon­nés. Il n’est pas à pro­pre­ment par­ler sur­réa­liste, mais il en a l’audace et la fan­tai­sie. Il n’est pas phi­lo­sophe, mais il en a le sérieux et la pro­fon­deur, par éclairs, dans la réflexion sur la vie que tra­hissent ses pages, livre après livre. 

Il trans­fi­gure sans cesse le quo­ti­dien en lui conser­vant pour ain­si dire sa « quo­ti­dien­ne­té », il déba­na­lise poé­ti­que­ment son exis­tence sur terre jusque dans les plus infimes détails par­fois, lui qui est ter­rien et capable d’éprouver à l’égard de la nature le « sen­ti­ment du lièvre », puis en retire grâce au lan­gage ce que j’appellerai « l’essence de la bana­li­sa­tion », une parole où de façon indif­fé­ren­ciée s’entrelacent le concret et l’abstrait : ce qui se trans­met ain­si au lec­teur en est la ver­sion non-naïve mais enchan­tée et exem­plaire d’une exis­tence que la fée de la poé­sie a tou­chée de sa baguette. L’esprit qui entre en contact avec la viva­ci­té de cette écri­ture s’en trouve ins­pi­ré. Et s’il est vrai, comme le dit Joël que « nous n’aurons pas le temps de com­mettre l’infini », de livre en livre notre poète, à la fois fan­tasque et concen­tré, s’attache à com­mettre des éclairs d’éternité avec un bon­heur auquel sa manière de façon­ner la langue nous per­met de par­ti­ci­per. Je ne puis donc que recom­man­der, en repre­nant une for­mule du poète lui-même (page 123 de son recueil, si riche, si « sor­cier », si plein d’une inten­tion de par­tage) : « Prenez cette grâce, elle est seule,/consentante… » 

X