Depuis ses com­mence­ments, la con­cep­tion de la poésie chez O. Elytis est liée à la lib­erté. Une lib­erté véri­ta­ble, qui con­sent si elle juge bon de con­sen­tir, et ne con­sent pas, si ce con­sen­te­ment est com­pro­mis­sion de la pureté poé­tique. C’est dans cette dernière alter­na­tive qu’en­tre en jeu la résis­tance, et chez Elytis elle com­mence avec les poètes du Sur­réal­isme français, avec les événe­ments his­toriques et poli­tiques, avec la pro­fondeur du passé, et face aux dif­fi­cultés du quo­ti­di­en : c’est une résis­tance qui a des aspects stoï­ciens, mais qui émane aus­si, comme dit le poète, de «l’e­sprit d’op­po­si­tion» : dont le poète lui-même pré­cise qu’il est moins le trait d’une indi­vid­u­al­ité que celui – «affleu­rant d’on ne sait quelle pro­fondeur» — de la com­mu­nauté hel­lénique à laque­lle le poète appartient.

            Cette résis­tance de la com­mu­nauté hel­lénique, les habi­tants de Cor­fou l’ont exprimée en mainte occa­sion, mal­gré les envahisse­ments suc­ces­sifs, les bom­barde­ments de la Pre­mière et Sec­onde Guer­res Mon­di­ales, et tant d’autres qui ont jalon­né son his­toire. On pense à Costas Geor­gakis, qui émut l’Eu­rope, deux ans après les événe­ments de Mai 68 en France. Aupar­a­vant, dans un autre reg­istre, en 1937, Élytis entre à l’É­cole des Officiers de Réserve de Cor­fou, et en sort en sep­tem­bre comme offici­er du 1er Rég­i­ment d’In­fan­terie. Trois ans plus tard, le général Métaxas dira «Non !» à Mus­soli­ni… D’une façon ou d’une autre, en assim­i­lant ou en reje­tant, sans quit­ter leur langue, les Grecs ont tou­jours résisté, aux étrangers aus­si bien qu’à eux-mêmes !  Il se pour­rait que ce soit en songeant entre autres au sym­bole que fut son séjour à Cor­fou, qu’É­lytis con­sid­érait que «l’e­sprit d’op­po­si­tion » que j’évo­quais, est un trait typ­ique de la men­tal­ité héllénique.

             

            «La Loi que je suis, ne me soumet­tra pas». Cette sen­tence du poète, dans son para­doxe, résume bien l’idée qu’il se fai­sait de la «résis­tance». En écho, dans Maria Nefe­li, lui fait face une autre sen­tence : «Tant d’heureuse gaucherie, démasque-la, c’est : Dieu !» Pour quelle rai­son ? Si l’on y réflé­chit, lorsque la Loi que nous sommes nous soumet, on peut con­sid­ér­er qu’en nous plus rien ne résiste. Ce qui se traduit par une forme d’adap­ta­tion soumise au monde où nous vivons. Il n’y a donc plus d’inhab­ileté pos­si­ble. Mais c’est au prix d’avoir renon­cé à notre part créa­tive, à notre part d’en­fance, à cette part d’ «heureuse» mal­adresse, cette divine gaucherie que la société attribue à la vision dérangeante de l’in­di­vidu créa­teur, qui ne se range pas aux caté­gories pré-entérinées de la vision générale, de la vision «adap­tée» et «habile».

            Or cette forme de gaucherie, généra­trice «d’er­reurs»           par résis­tance à la con­cep­tion générale de la société, est la seule qui ouvre la porte à une pos­si­bil­ité de créa­tion, d’ap­pari­tion nou­velle : celle d’un univers en état d’ «Annon­ci­a­tion», c’est-à-dire débusqué de sa banal­ité, débar­rassé du masque d’habi­tude qui l’af­fublait d’un sens telle­ment con­venu, et depuis si longtemps, qu’il ne sus­ci­tait plus guère notre atten­tion. À l’im­age de ces femmes aux­quelles, le matin au petit déje­uner, les maris habitués préfèrent leur jour­nal ou la télé, parce que la belle présence de leur com­pagne, à force de quo­ti­di­en­neté, ne les émeut plus. Quel qu’en soit le domaine, la créa­tiv­ité de quelqu’un se mesure, en quelque sorte, au nom­bre et à la qual­ité de ses «erreurs».

                Chez les artistes, comme chez les poètes, la société prend ces erreurs appar­entes en mau­vaise part. Face à des créa­tions puis­sam­ment neuves, le pub­lic réag­it sou­vent mal et a l’im­pres­sion que l’oeu­vre pub­liée ou exposée a un car­ac­tère agres­sif, qu’elle insulte à la vision com­mune et donc au «sens com­mun», autrement dit, à ce que l’on con­sid­ère nor­male­ment comme le «bon sens». La cité se sent out­ragée par le miroir qu’une créa­tion neuve lui ren­voie. Une créa­tion qui résiste par divers aspects à la con­ve­nance, à ce qui est con­venu et con­ven­able, et dont l’or­don­nance­ment dis­sim­u­lait tout ce que le fait qu’une société oblig­a­toire­ment évolue et change pou­vait, lorsqu’on n’en détourne pas incon­sciem­ment le regard, com­porter de déplaisant, de désagréable : et seule­ment, par­fois, à cause de l’émer­gence de la nou­veauté, qui boule­verse un état que la société eût voulu con­serv­er inchangé.

            En effet, il est humain que les gens ne regar­dent pas d’un bon œil ce qui tendrait à mod­i­fi­er les règles, le fonc­tion­nement de la Cité, quand ils pen­saient être enfin par­venus en tant que citoyens à s’y adapter, à y avoir trou­vé le com­pro­mis d’un «bon­heur suff­isant». Évidem­ment, un jour ou l’autre cette résis­tance pas­sive ren­con­tre la résis­tance active des citoyens lucides et créat­ifs, qui aperçoivent les pre­miers que l’é­tat des choses ne peut plus per­dur­er sans nuire forte­ment à la col­lec­tiv­ité. Et qu’il faut donc oeu­vr­er aux muta­tions indis­pens­ables, en procé­dant à des ajuste­ments qui ne sont pas des insultes à l’or­dre ancien, ni out­rages aux aïeux, mais l’e­spérance d’une marche vers un réa­juste­ment du fonc­tion­nement de la Cité que le malaise latent de la société, de moins en moins dis­sim­u­la­ble, rendait absol­u­ment néces­saire. Une marche à l’é­toile pour ain­si dire, ana­logue à celle des mages qui, ayant détec­té des signes avant tout le monde, se sont mis en route les pre­miers vers la grotte où était né celui qui incar­n­erait un change­ment de leur monde.

            Cela même qui apparut à la société, dans la lit­téra­ture ou les arts, comme un «out­rage», comme insul­tant, s’avère égale­ment ce qui rece­lait une «étoile». Cette phrase peut sem­bler obscure, je l’il­lus­tr­erai donc par des exem­ples : celui de Picas­so d’abord, qui eut avec Elytis grâce à Téri­ade, la rela­tion que l’on con­naît. À cette époque, celle de la revue Mino­tau­re des Sur­réal­istes, après le cubisme et le dadaïsme qui avaient déjà sus­cité un créa­teur scan­daleux comme Mar­cel Duchamp,  il était courant d’en­ten­dre dans toutes les couch­es de la société des juge­ments péremp­toires sur le pein­tre de Guer­ni­ca : «Il se moque du monde. Il fait n’im­porte quoi, pour de l’ar­gent, et ça marche. C’est laid. Et puis un enfant en ferait autant…»

            Or, il est tout à fait évi­dent aujour­d’hui que les créa­tions de Picas­so ne sont pas n’im­porte quoi, qu’elles sont pleines de vie et de lib­erté, qu’elles ne sont pas laides, et qu’en revanche, le pein­tre à résisté à toute répro­ba­tion en pour­suiv­ant sa tra­jec­toire per­son­nelle et en faisant éclater tous les académismes. Il a changé ce qui sem­blait un out­rage aux juge­ment esthé­tiques de la société de son temps, en une marche à l’é­toile, et cette étoile, comme celle de Duchamp d’ailleurs, brille pour nous aujour­d’hui d’un éclat incon­testé. Ce que les gens pre­naient pour nég­li­gence, mal­adresse, fumis­terie, non­cha­lance, mépris, voire escro­querie,  s’est révélé comme eut dit Elytis «revir­gin­i­sa­tion» de l’art pic­tur­al, accès par un pein­tre adulte et con­scient à la joie for­mi­da­ble de la créa­tion lorsqu’elle se man­i­feste avec la pro­fu­sion de l’en­fance, avec la fameuse «divine gaucherie» que nous évo­quions plus haut.

            Le sec­ond exem­ple que je choisir­ai, c’est celui d’un autre pein­tre pour lequel Élytis a mil­ité, je veux dire Théophi­los. Cha­cun sait que de son temps, sa pein­ture pré­ten­du­ment «naïve et mal­adroite» était con­sid­érée par les gens d’un œil un peu api­toyé, comme la marotte d’un orig­i­nal du même genre qu’en Suisse les tableaux de ce per­son­nage qu’on a appelé le Déser­teur. À tra­vers son opus­cule sur Théophi­los, grâce à Téri­ade aus­si, Élytis a mon­tré que Théophi­los, fig­ure sin­gulière d’un art grec pop­u­laire, n’é­tait pas du tout un benêt mal­adroit. Qu’il y avait une pen­sée et une «heureuse gaucherie» créa­tri­ces dans ses œuvres. Chose qui désor­mais n’est plus guère con­testée, puisqu’il a un musée à son nom, et qu’on retrou­ve aujour­d’hui des repro­duc­tions de ses pein­tures dans les cham­bres d’hô­tels qua­tre étoiles pour touristes fortunés.

            Sim­ple­ment, ce qui était l’ap­par­ente gaucherie de Théophi­los, ce qui fai­sait que les «gens bien» de la société grecque de son temps regar­daient (quand il arrivait qu’ils les regar­dent) ses pein­tures comme d’af­fligeantes et anachroniques descrip­tions du monde hel­lénique juste bonnes à décor­er les tav­ernes pop­u­laires, ce qui fai­sait que ces gens de la bonne société en souri­aient, n’y voy­ant qu’une représen­ta­tion peu flat­teuse et de l’his­toire hel­lénique et de la société de l’époque con­tem­po­raine, ces «défauts» qui empêchaient alors qu’on prenne Théophi­los au sérieux, sont les mêmes qui sont apparus depuis comme de bril­lantes qual­ités : nous y décou­vrons toute une vital­ité de l’e­sprit hel­lénique, la vigueur d’une représen­ta­tion qui donne accès à l’âme d’un peu­ple, et qui nous la racon­te qua­si directement.

            Cette âme a résisté pré­cisé­ment à tra­vers divers­es œuvres de cette sorte, qui ont jalon­né l’his­toire de la cul­ture grecque. Tout en con­nais­sant naturelle­ment divers­es méta­mophoses. Élytis dis­ait être d’une faible capac­ité au patri­o­tisme, et avoir «pro­fondé­ment aimé la Grèce». C’est sans doute cette résis­tance à deux faces, celle à la pro­pa­gande nation­al­iste, et celle du refus de l’ef­face­ment de son pays dans une Com­mu­nauté Européenne floue et englobante, qui lui a per­mis ce regard sur son pays, un regard qui détec­tait ce qui con­sti­tu­ait l’ex­pres­sion d’une human­ité par­ti­c­ulière, depuis Homère et l’art archaïque,  Cnos­sos, Mycènes, en pas­sant par Byzance, etc… jusqu’à son temps. Tous les artistes, les poètes en pre­mier lieu, se recréent ain­si une fil­i­a­tion cul­turelle orig­i­nale qui écrète, sélec­tionne, dans la cul­ture de leur pays, de loin en loin, à tra­vers le temps, des som­mets remar­quables mais peu fréquen­tés. Et ce qui sem­blait jusque-là œuvres gauch­es et plus ou moins tombées dans l’ou­bli, appa­raît avec le lus­tre de «l’An­non­ci­a­tion», révélant par cet éclat retrou­vé com­bi­en par­fois un pays est capa­ble de s’ou­bli­er lui-même dans cer­taines de ses qual­ités les plus essentielles !

           

            Dans la droite ligne de cette insoumis­sion (qui est un trait pass­able­ment accusé du peu­ple grec selon le poète), nous trou­vons d’autres sen­tences qui sont des recom­man­da­tions liées à la «résis­tance indi­vidu­elle», par exem­ple dans Maria Nefe­li, «Gère ta vie privée en toute Effronterie».

Bien sûr, il s’ag­it en pre­mier lieu de la vie sen­ti­men­tale que les sociétés générale­ment se sont effor­cées de pli­er à des insti­tu­tions, et des activ­ités per­tur­ba­tri­ces liées aux désirs inspirés par le jeune Éros. Cepen­dant, comme d’une cer­taine façon tout s’y trou­ve relié dans la psy­cholo­gie humaine, cette cul­ture d’une vie privée jalouse de sa lib­erté, qui affronte et com­bat effron­té­ment les ten­ta­tives de la vie publique cher­chant à empiéter sur son domaine, nour­rit l’élan vital de la poésie con­sid­érée comme à plac­er hors de la cité, comme cela a été dit et répété, par Pla­ton. D’où cette page dans le Pho­to­den­dron, titrée « De la République», où appa­raît la fig­ure du figu­ier, sym­bole de volon­té de survie, de la terre natale, de la richesse naturelle : il prend racine dans la moin­dre fente de rocher pour y trou­ver l’eau indis­pens­able pour tenir. Par analo­gie le figu­ier incar­ne le courage, la force éro­tique, l’in­tel­li­gence, la volon­té sans lesquelles une expéri­ence sur la terre est vouée à l’échec.

            Tout le poème est donc un éloge de la résis­tance, à l’altéra­tion de l’âme (par la con­struc­tion du tem­ple), à l’op­pres­sion dic­ta­to­ri­ale («ce qu’on appelle pen­sée dans le salaire du raisin noir frap­pait à tout cass­er»), au con­trôle des rêves édéniques par une pres­sion exces­sive de la col­lec­tiv­ité. C’est dans ce con­texte que le poème s’achève sur une image qui asso­cie au « corps du figu­ier » un moment de jouis­sance éro­tique, un moment d’écri­t­ure, puis l’ap­pari­tion sym­bol­ique des «îles» tachant les feuilles de l’ar­bre, et enfin la fig­ure de l’am­bi­tion de la pen­sée hel­lénique matéri­al­isée par le mou­ve­ment d’élé­va­tion «plus haut dans les éthers» selon «toutes les façons qu’ont les oiseaux de vol­er degré par degré jusqu’à l’in­fi­ni». Ce tis­su inex­tri­ca­ble qu’anime l’élan éro­tique de la Physis, où ce qui est  psy­chique et ce qui est physique sont indis­tincts, est le nœud d’une pen­sée grecque datant des Pré­socra­tiques, notam­ment d’Anax­i­man­dre : chez Élytis, la pen­sée poé­tique est tou­jours liée à l’ἀρχή – le sur­gisse­ment orig­inel per­ma­nent, et à l’ἀπειρον – ce qu’on traduirait som­maire­ment en français par “l’in­fi­ni”. Ain­si le “tem­ple” du poème “De la République” est-il fait que “qua­tre pier­res” (quatre=vérité, pierre=origine, “sur cette pierre je bâti­rai mon église” dit le nou­veau tes­ta­ment), et “d’un peu d’eau de mer” (la mer fig­u­rant de façon con­crète, visuelle, ce qui n’a pas de lim­ite, l’in­fi­ni.)

            Pour Élytis, résis­ter, c’é­tait avant tout résis­ter à toute dis­so­ci­a­tion en élé­ments, philosophique­ment séparés, de la per­son­ne humaine, et de ses rela­tions avec l’u­nivers. D’où l’om­niprésence de l’Éros dans toute sa poésie ; mais pas du tout à la manière de l’en­vahisse­ment pornographique dans la société occi­den­tale con­tem­po­raine, lequel est un envahisse­ment par la vul­gar­ité qui n’est aucune­ment mar­qué par l’e­sprit de résis­tance mais plutôt par la con­for­ma­tion à la société de con­som­ma­tion. Car à l’op­posé, dans la mesure où «un corps nu est le seul pro­longe­ment de la ligne invis­i­ble qui nous relie au mys­tère» (Maria Nefe­li : Ich sehe dich), l’Éros typ­ique­ment hel­lénique pro­pre à l’écri­t­ure d’É­lytis et qui relie mys­térieuse­ment l’être humain en tant qu’in­di­vidu (Rap­pelons :«Qui porte et sup­porte la soli­tude a encore en lui de l’hu­main».) au Tout, est fondé «depuis l’aube de l’His­toire jusqu’à ce jour,» sur «un corps lisse jeune nu : la justice.»

            Cette fig­ure fémi­nine éter­nelle de la jus­tice, «soleil men­tal», se traduit par la résis­tance, l’ir­ré­ductibil­ité du corps : «Il n’est pas encore né, le Mag­el­lan d’une rose», déclare joli­ment notre poète. Il faudrait à ce pro­pos relire tout le poème «Étude de nu» pour apercevoir cette indis­so­cia­bil­ité entre le corps, le monde, la jus­tice, la nature (rose), car­ac­téris­tique, où «l’éveil de l’e­sprit cristallise en un corps réel de jeune fille», présen­té dans un poème con­stru­it à la façon d’un paysage sur­réal­iste. Résis­ter à pour but chez Elytis de «déchiffr­er les lois de (sa) cité imag­i­naire, et de décou­vrir qu’elle est le siège de l’in­no­cence» (Chap. Avant tout, d’Anich­ta Char­tia.) Dans «La chan­son du poète», à la fin de la sec­onde sec­tion de Maria Nefe­li, il pré­cise lui-même qu’au long de sa vie, il a  pour­suivi l’in­sai­siss­able, et qu’il était «d’une espèce intraitable». 

            J’e­spère que jusqu’i­ci ce que j’ai ten­té de décrire comme site orig­inel, — indis­tincte­ment pays, con­cept philosophique, corps féminin, éros, jus­tice, etc… — aura per­mis d’apercevoir la rela­tion «en étoile» (dont le négatif, en une «époque con­traire» à la poésie, serait out­rage, honte et anathème) qu’en­tre­tient l’élan de résis­tance du poète par rap­port à son monde. À présent, en m’ap­puyant sur ce fonde­ment, la résis­tance poé­tique indi­vidu­elle, avec pour lien de juge­ment éthique de dis­crim­i­na­tion entre ce qui doit être con­servé et ce qui doit évoluer — la «Jus­tice» -, je voudrais évo­quer un moment la façon dont le poète nous présente la résis­tance de l’homme libre, le jeune grec «Left­éris» d’Axion esti, par exem­ple, dans la sit­u­a­tion, fort ana­logue à celle des artistes en général et des poètes en par­ti­c­uli­er, de devoir faire face à une col­lec­tiv­ité plus puis­sante que lui et directe­ment oppressive.

             

            Pour cela je me référ­erai donc à To Axion Esti. Plus pré­cisé­ment à la qua­trième «lec­ture» titrée «Le ter­rain aux orties». Ici, l’ex­em­plar­ité du jeune Left­éris con­siste à mon­tr­er com­ment, en jetant sans faib­lir sa vie dans la bal­ance, on peut impos­er une résis­tance capa­ble de trans­former la faib­lesse en force. Par oppo­si­tion à la lâcheté de Judas et à son triple reniement au chant du coq, Left­éris ne se renie pas lorsqu’il affronte l’Être au Vis­age d’Om­bre. Le garçon sait qu’il incar­ne l’âme de son pays : «Il leva seule­ment les yeux, lente­ment, et les fixa d’un coup si loin – si loin dans son avenir – que l’autre en ressen­tit un choc…» Lorsque le poète mon­tre Left­éris fix­ant son avenir, il est clair que le jeune Grec a déjà prévu ce qui va arriv­er. L’avenir que fixe Left­éris au-delà de sa fin per­son­nelle, c’est celui du peu­ple hel­lénique dont il fait par­tie. Et c’est bien ain­si que le Grand Étranger galon­né, le Nazi qui pilote toute l’opéra­tion, inter­prète ce qui se passe entre Left­éris et le traître cagoulé, le «col­labo» devenu enragé face à un futur mar­tyr inflexible. 

            Il ne dit pas «Regardez-le, ce pau­vre type, etc…» Mais : «Regardez-les, regardez-les bien, les hommes qui croient pou­voir chang­er la face du monde ! » De sorte qu’il désin­di­vid­u­alise l’acte de résis­tance du seul Left­éris, pour y inclure tous les résis­tants du peu­ple dont il fait par­tie. Et sen­tant l’ir­ré­ductibil­ité, l’in­traitabil­ité des jeunes par­ti­sans, «aveuglé par le mai­gre suc­cès qu’avait la force entre ses mains», décon­certé par cette faib­lesse qui ne capit­u­lait pas, il n’a plus qu’à amorcer sa perte en com­met­tant l’ir­ré­para­ble, en exé­cu­tant Left­éris à bout por­tant. Car dès lors, il sait que la par­tie est per­due. Que tôt ou tard, si une bande de jeunes gens désar­més ou à peine armés réag­it comme Left­éris, ce sera un peu­ple entier qui se soulèvera devant l’hor­reur du mas­sacre gra­tu­it de jeunes civils insoumis. Dès lors, il est à con­sid­ér­er comme prob­a­ble que d’autres peu­ples réa­giront de la même façon, et que l’op­presseur n’y résis­tera pas éternellement !

            Le par­al­lèle avec le reniement de St Pierre dévoile ce que je pour­rais appel­er l’aspect «chris­tique» (et non «mes­sian­ique», qui n’im­plique pas de sac­ri­fice) de la sit­u­a­tion pro­pre au poète en général, et bien sûr à Elytis en par­ti­c­uli­er. Il s’ag­it que la parole, moyen de la résis­tance (comme le silence en d’autres cas), soit le moyen de chang­er la faib­lesse en force. Non pas à la façon des harangues dém­a­gogiques des dic­ta­teurs, qui agi­tent les foules et les pré­cip­i­tent dans une direc­tion ou une autre à brève échéance, pour une péri­ode éphémère. Mais à la «façon du poé­tique», c’est-à-dire de l’ex­péri­ence indi­vidu­elle con­sis­tant à faire du lan­gage-écrit-en-poèmes le témoin de l’af­fron­te­ment entre notre résis­tance per­son­nelle et la résis­tance du monde qui s’ef­force, pour des raisons éthique qui ne sont pas tou­jours mau­vais­es, de nous impos­er des règles. Ce témoignage ne peut offrir de vision qu’à long terme, dans la mesure où la force poé­tique ne peut pra­tique­ment jamais s’ex­ercer dans l’immédiateté.

            L’a­van­tage en est que ses effets durent au-delà de la dis­pari­tion de l’in­di­vidu, de même que l’ex­em­ple puis­sant de Left­éris s’ex­ercera au-delà de sa mort per­son­nelle, et inspir­era une foule d’autres jeunes gens courageux qui devien­dront résis­tants. Dans cette per­spec­tive que j’ai qual­i­fiée de «chris­tique», le sym­bole du Pho­to­den­dron, («l’ar­bre lucide», «lucidus», lumineux matérielle­ment et spir­ituelle­ment), est limpi­de : à la fin de la sec­tion II du poème Pho­to­den­dron pro­pre­ment dit, on lit ceci : «…Et fassent rage les désas­tres alen­tour / péris­sent les êtres humains / arrive des tré­fonds de l’Ag­neau vague après vague l’é­cho long de la guerre /  broutilles / cela / mar­quait un instant le pas pour tester si ses forces allaient suf­fire  //  Et har­di / pro­gres­sait de plus belle au sein de la lumière / comme Jésus-Christ et tous les amoureux.»

            Ain­si, la ligne résis­tance-jus­tice-amour se des­sine-t-elle, autour de laque­lle effec­tive­ment cherchent l’équili­bre den s’af­frontant les puis­sances du monde et celles de l’in­di­vidu, et cette ligne est dans le pro­longe­ment de la Dikè telle que la con­ce­vait Anax­i­man­dre, plus haut évo­qué. Cette Dikè est indépen­dante des dieux, elle est une sorte de règle éclairante uni­verselle. Sur­volant les siè­cles, on voit ain­si que cette ligne se pour­suit avec Pla­ton. Cela explique l’in­térêt qu’E­lytis a porté à Pro­tago­ras*, le seul des sophistes pour lequel Pla­ton gar­dait de la con­sid­éra­tion. (Du reste, cer­tains spé­cial­istes ont même sug­géré de restituer à Pro­tago­ras l’essen­tiel de la pater­nite de La République.)

            Car Pro­tago­ras, — aus­si bien qu’E­lytis dans Axion Esti, Pho­to­den­dron, Maria Nefe­li, — pose le prob­lème de l’inso­cia­ble-socia­bil­ité des êtres humains, selon la for­mule de Kant. La con­tra­dic­tion entre la néces­saire sol­i­dar­ité col­lec­tive, et la qua­si-inévitable com­péti­tion et lutte entre les indi­vidus, est pour Pro­tago­ras l’oc­ca­sion d’une inter­ro­ga­tion majeure, que le philosophe veut résoudre par la con­vic­tion opti­miste que tous les humains ont en eux, au-delà de la pul­sion «naturelle» (tou­jours présente) d’affron­te­ment mor­tel, des apti­tudes à un com­porte­ment «poli­tique». C’est-à-dire de vie en société. De vie, dis­ons pour sim­pli­fi­er, «arti­fi­cielle».

            Ain­si, la poésie appa­raît pour Elytis un lieu de bat­te­ment, de con­stante oscil­la­tion entre l’homme inclus dans la physis, celui qui est issu de la Nature et par­tie prenante de la Nature, et un homme excé­dant la sim­ple physis, un homme de l’art, de la cul­ture, de la poli­tique. On pour­rait dire que dans sa poésie se pour­suit con­stam­ment le dia­logue pla­toni­cien où Pro­tago­ras (et dans le Gor­gias, Cal­li­clès), débat­tent en parte­nar­i­at avec Socrate. Cal­li­clès appor­tant le point de vue selon lequel les con­ven­tions, «les lois, l’é­d­u­ca­tion ne sont que des liens qui empris­on­nent et frus­trent l’in­di­vidu». La valeur accordée aux lois par cer­tains ne serait que le signe d’une faib­lesse naturelle de ceux qui en ont besoin. La Nature, elle, fonc­tion­nerait par com­péti­tion hiérar­chisante, pour­rait-on dire. Et dans cette affaire, l’éthique arti­fi­cielle, poli­tique, des humains fausserait ce fonc­tion­nement naturel, dont la Dikè, le «juste équili­bre», la jus­tice de l’U­nivers, n’est pas la nôtre. Dans la lignée d’Anaxagore, l’u­nivers étant chaos, c’est l’e­sprit humain qui y instau­re un ordre à son usage. Une pen­sée qu’Odysseas Elytis n’est pas loin de repren­dre à son compte, avec un côté cré­tois nar­quois, lors qu’il écrit dans Maria Nefe­li que « la vérité s’échafaude exacte­ment comme le mensonge ».

            Par oppo­si­tion, Pro­tago­ras sou­tient que l’homme pos­sède en lui davan­tage qu’une sauvagerie iné­d­u­ca­ble. Que l’homme n’a pas à con­sen­tir à ce que ce soit la nature qui régisse les humains, et qu’on peut l’é­du­quer de manière à vivre dans la cité : édu­ca­tion qui sera éthique et poli­tique. Bien enten­du se posent immé­di­ate­ment la ques­tion du mal, de la ver­tu, de la jus­tice. Mais chez Élytis, le con­stat que la part sauvage, la part irré­ductible du poète, existe, n’est pas le refus d’être un humain, n’est pas refus d’ap­pren­dre, d’être éduqué, mais accep­ta­tion que sa part résis­tante, sa part intraitable, fasse de lui un humain exilé «au cœur de la lumière», — tan­dis que Maria, l’autre moitié de la per­son­nal­ité du poète (au sens général) s’ex­ile, elle, «par­mi les humains» pour quit­ter la lucid­ité qui con­traint à apercevoir les «tous les noirs démons incon­jurés du monde».

            À la fin du dia­logue du Pro­tago­ras, rien n’est véri­ta­ble­ment tranché. Con­traire­ment au point de vue sou­vent soutenu, qui pré­tendrait que Socrate écrase l’ar­gu­men­ta­tion du Sophiste, on voit bien que ce n’est pas exacte­ment le cas ! Pla­ton dans son dia­logue écrit : «…La con­clu­sion de notre entre­tien s’élève con­tre nous, et se moque de nous, comme ferait une per­son­ne; et  si elle pou­vait par­ler, elle nous dirait : Socrate et Pro­tago­ras, vous êtes l’un et l’autre bien inconséquents. 

            Toi, qui dis­ais d’abord que la ver­tu ne peut s’en­seign­er, voilà que tu t’empresses de te con­tredire, t’at­tachant à démon­tr­er que toute ver­tu est sci­ence, et la jus­tice et la tempérance et le courage : ce qui con­duit man­i­feste­ment à ce résul­tat, que la ver­tu peut être enseignée. En effet, si la ver­tu était autre chose que la sci­ence, comme Pro­tago­ras s’ef­force de le prou­ver, il est évident qu’elle ne pour­rait s’en­seign­er : au lieu qu’il serait étrange qu’elle ne le pût pas, s’il était prouvé qu’elle est une sci­ence, comme tu tra­vailles, Socrate, à le démon­tr­er. Pro­tago­ras, de son côté, après avoir posé pour cer­tain qu’elle peut s’en­seign­er, paraît faire à présent tout ce qui est en son pou­voir pour mon­tr­er qu’elle est toute autre chose que la sci­ence ; et de cette sorte elle ne serait point de nature à être enseignée. Pour moi, Pro­tago­ras, à la vue du trou­ble et de la con­fu­sion extrême qui règne en cette matière, je souhaite pas­sionnément de la voir éclair­cie ; et je voudrais qu’après la dis­cus­sion où nous venons d’en­tr­er, nous allas­sions jusqu’à exam­in­er quelle est la nature de la ver­tu, pour voir ensuite si elle peut s’en­seign­er ou non…» *

            Le dia­logue cepen­dant cessera ici, Pro­tago­ras et Socrate con­venant ensem­ble de le pour­suiv­re à une autre moment, tous deux ayant des ren­dez-vous urgents. Une façon pour le (jeune) Pla­ton de ne pas tranch­er véri­ta­ble­ment sur ce sujet déli­cat. La seule dif­férence avec la posi­tion implicite du poète mod­erne qu’on devine notam­ment dans le Pho­to­den­dron, c’est que pour Elytis, l’af­faire de la Ver­tu est ambiva­lente. À la fois elle est native, inscrite dans les gènes de l’être humain en quelque sorte, et comme telle chez cer­tains provoque un com­porte­ment intran­sigeant qui ne cède à rien et mène éventuelle­ment à la sain­teté, et à la fois pour s’é­panouir, un cer­tain enseigne­ment, une trans­mis­sion entre humains lui est prop­ice, et même le plus sou­vent nécessaire.

            Il y a ain­si dans sa poésie un mys­tère du mal qui résiste au ques­tion­nement: «…l’autre face des meur­tri­ers l’in­vis­i­ble vis­age / le petit «pourquoi» qui sera demeuré sans réponse…» mais il existe égale­ment une pro­gres­sion pos­si­ble vers le bien, par l’é­tude et la médi­ta­tion soli­taire : «…la retraite du loup qui change / sa gueule en face d’homme et celle-ci en face d’ange / les neuf éche­lon qu’un à un Plotin sut escalad­er…»

            Pour Elytis volon­tiers hér­a­clitéen, même la capac­ité de l’homme à faire le mal est un enseigne­ment éventuel : «…La main [qui] ren­tre à l’aube rouge encore / d’un  meurte effroy­able et [qui] sait désor­mais / quel est en vérité le monde qui est le plus fort…» Toute sa vision s’or­gan­ise donc de part et d’autre de cette ligne de démar­ca­tion qu’est l’at­ti­tude de résis­tance. Et con­stam­ment, cette fron­tière est le lieu d’une con­tre­bande entre le bien et le mal, qui échangent leurs car­ac­tères quand un élan vital les fait pass­er d’un côté ou de l’autre. De sorte que toute résis­tance prend un aspect ambigu, selon ce qu’elle com­bat. Ce que fig­ure le «Jardin d’Arse­main» (la main brûlée), lorsque, dans le Pho­to­den­dron, après le pas­sage par le «Print­emps» qui a cro­qué l’en­fant, le poète devenu adulte se retrou­ve «debout» (image de celui qui résiste) «avec une main brûlée ici en l’ex­trémité où l’ont rejeté les infor­tunes… à com­bat­tre le Non et l’Im­pos­si­ble de ce monde.»       

            Le poème où Élytis ain­si se fig­ure, se pro­jette, dans un per­son­nage soli­taire, debout, résis­tant un peu à la façon de Vic­tor Hugo qui dis­ait «S’il n’en reste qu’un je serai celui-là !», est évidem­ment celui du poème des Héthérothali, «Mort et résur­rec­tion de Con­stan­tin paléo­logue.» Que l’on pour­rait d’ailleurs com­pléter par la fig­ure de l’E­ly­tonèse du même recueil, l’im­age sym­bol­ique de l’île grecque qui tient tête à l’in­nom­brable assaut de la mer, comme Con­stan­tin, sur la muraille de Con­stan­tino­ple, lutte «con­tre mille, avec [pour unique aux­il­i­aire] sa soli­tude» le 29 Mai 1453 face aux ottomans, la «Sub­lime Porte». On se sou­vien­dra ici du tableau de Théophi­los — «Con­for­mé­ment à son image» lit-on dans le poème — mon­trant Con­stan­tin XI chargeant sur son cheval blanc les Turcs à la Porte d’Or.

            Or le poème s’ap­pelle mort et résur­rec­tion. Ici, cette résur­rec­tion est celle d’un sym­bole de l’âme grecque, sa per­sis­tance à tra­vers la cul­ture, et pré­cisé­ment la poésie. Élytis s’ap­puie sur la légende du retour du dernier empereur byzan­tin lié au sym­bole de la Porte d’Or, pour affirmer la résis­tance créa­trice, impal­pa­ble mais tou­jours présente, qui ani­me la nation grecque depuis les temps les plus reculés. Par­mi les car­ac­téris­tique du por­trait de Con­stan­tin, toutes sig­nifi­antes mais sur lesquelle il serait long de s’at­tarder, on relèvera le «cha­grin», la «spécu­la­tion sur le Par­adis», la hau­teur de vue : «…son regard pas­sait un peu au dessus des hommes», le choix de la pureté – l  Mer — et de la vérité – le soleil — que l’on trou­ve dans l’autre soi-même, le «Vrai, celui sur lequel la mort [n’a] pas de prise…»

            Tout cela qui cor­re­spond aux soucis immé­mo­ri­aux et irré­ductibles de l’hel­lénisme : l’éthique, la pen­sée philosophique, la cor­re­spon­dance avec la nature grecque, la spécu­la­tion sur la démoc­ra­tie, le cha­grin d’une patrie tou­jours molestée, envahie, et dont pour­tant la langue a tenu bon, Con­stan­tin n’ayant auprès de lui que «ses mots les plus fidèles qui mêlaient toutes leurs couleurs en lais­sant dans sa main une lance de lumière blanche…», face aux inva­sions et occu­pa­tions divers­es : par oppo­si­tion, on peut songer à la langue gauloise, dev­enue le roman par dom­i­na­tion du latin, puis imprégnée d’arabe par l’oc­cu­pa­tion sar­ra­sine de la moitié sud de ce qui devien­dra la France, provence et langue d’oc, ou encore à l’anglais, mix­ture de français et de sax­on résul­tant de l’in­va­sion de Guil­laume le Conquérant.

            Si en effet la langue hel­lénique a con­nu cer­taines altéra­tions puis restau­ra­tions, il demeure que l’essen­tiel des racines des mots grecs est demeuré. Que l’al­pha­bet est demeuré. Dans un pays dont la pop­u­la­tion a tou­jours été, en ce qui con­cerne le ter­ri­toire tra­di­tion­nel, pass­able­ment inférieure à celle des empires et roy­aumes voisins. Cette dis­pro­por­tion-même, qui fait per­sis­ter l’âme hel­lénique en tant qu’i­den­tité à tra­vers toutes les vicis­si­tudes, Élytis la présente ain­si dans Anich­ta Char­tia : «La Grèce, j’en suis arrivé depuis longtemps à cette con­clu­sion qu’elle est une sen­sa­tion con­crète […] dont l’analyse, l’ex­plo­ration des traits struc­turaux dans tous les secteurs, repro­duit automa­tique­ment et à chaque instant son his­toire, sa nature, sa physionomie…»

            Et plus loin il pour­suit : «C’est une «clef» qui […] aide bien plus effi­cace­ment que la sci­ence à com­pren­dre com­ment une chose comme le Parthénon est arrivée ou com­ment la langue a résisté qua­tre cents années de servi­tude durant, pour ne pas dire que cela offre un pré­texte à soutenir – et me par­don­nent les réal­istes ! — que ce petit pays et les autres petits pays ne sont nulle­ment une seule et même chose.» De ce point de vue, on pour­rait con­sid­ér­er qu’il y a une forme d’in­su­lar­ité fon­da­men­tale, dans la con­cep­tion qu’É­lytis nous trans­met de la Grèce à tra­vers sa poésie, c’est à dire «au pays de sa langue».

            Cette con­cep­tion, le poème Ély­tonèse en fait le résumé par les sen­sa­tions et images qui, comme dans les Laudes d’Ax­ion Esti, com­posent l’é­ter­nité de ce qui par nature, fût-ce à tra­vers larmes et méta­mor­phoses, représente la vérité résis­tante de tout ce qui est impliqué dans ce qu’on a pu appelée «gréc­ité». Il faut relire ces poèmes d’É­lytis, ce qu’i­ci le temps ne nous per­met pas. Ils allient énig­ma­tique­ment sen­sa­tion et pen­sée dans un lan­gage poé­tique intem­porel et orig­i­nal. Cette col­lu­sion est frap­pante aux yeux du lecteur étranger. Elle fait appa­raître comme une évi­dence ce qui n’ap­pa­raît sans doute pas aus­si claire­ment à celui qui est né grec : la sin­gu­lar­ité splen­dide de son pays, et de tout ce qu’il a engen­dré au cours des siè­cles, en com­para­i­son du reste de la planète, cou­vert de pays physique­ment plus vastes et con­sid­érable­ment plus puissant.

            Ce qu’on a pu appel­er le «mir­a­cle grec» jadis en songeant aux mer­veilles d’une cul­ture, de sa pen­sée, de ses arts, de sa civil­i­sa­tion aux épo­ques antiques, certes est chose réelle. Mais je con­sid­ère comme chose encore plus réelle que ce mir­a­cle ait résisté si puis­sam­ment au temps, que ses ves­tiges boule­versent encore tout être humain qui s’y trou­ve con­fron­té, même sous forme de ruines ou de stat­ues mutilées. Et plus encore, que ce pays ait pro­duit par la suite, jusqu’à l’époque con­tem­po­raine, nom­bre d’autres écrivains inou­bli­ables par leur sin­gu­lar­ité iden­ti­taire, et par­mi ceux-ci, un poète aus­si cohérent, mag­nifique, pro­fond — et pro­fond à la façon hel­lénique, autrement dit à la fois «locale» et «plané­taire» -, qu’Odysseas Élytis, qui se dis­ait «d’une faible capac­ité patri­o­tique», tout en ayant écrit une œuvre à la fois sen­suelle, austère, admirable, d’une archi­tec­ture infin­i­ment riche et diverse, et quoique n’ig­no­rant rien de la moder­nité, imprégnée de son pays et de tout ce qui per­dure de son essence, au plus haut point : fierté et capac­ité de résis­tance venant en pre­mier lieu.

            C’est sur ce refus de l’im­pos­si­ble, et ce refus du refus, cette atti­tude du Grec «debout» libre dans son para­doxe — tel que Theophi­los a représen­té Con­stan­tin Paléo­logue à la porte d’Or, seul face aux Turcs, et tel qu’E­lytis a relayé le pein­tre pour représen­ter en mots la fig­ure du «Dernier des Grecs», — que je veux clore cet exposé. Comme celle de Picas­so dans un autre con­texte cul­turel, l’oeu­vre de Théophi­los a intéressé le poète, attaché à Mytilène, par son côté direct et solaire de con­ser­va­tion / trans­for­ma­tion des formes pop­u­laires et légendaires de la «gréc­ité» : le mes­sage du poète est que l’ir­ré­ductibil­ité, l’in­traitabilité du vrai résis­tant peut le con­duire au sac­ri­fice de sa vie, mais insuf­fle un esprit qui per­dure dans l’âme col­lec­tive du peu­ple auquel il appar­tient, qui trans­forme les choses et qui devient l’une des com­posantes de cette âme. J’a­jouterai que le passé hel­lénique, sa lutte pour la démoc­ra­tie et la lib­erté, n’est pas sans avoir inspiré, on le sait, la Révo­lu­tion Française. Rap­pelons que Dumouriez jeune général face à 180.000 Prussiens et alliés, dis­ait vouloir faire de Valmy et l’Ar­gonne les «Ther­mopy­les de la France, mais que la fin en soit plus heureuse que celle de Léonidas ». Et ses sol­dats ont résisté et rem­porté la vic­toire ! J’en con­serve la leçon que Français et Grecs ne doivent pas repouss­er cette prox­im­ité d’e­sprit, ce lien de sen­si­bil­ité dont nous étions aus­si, Odysseas Elytis et moi-même, un secret exemple.

             J’en ter­min­erai ici. Mer­ci de votre attention.

 

Xavier Bor­des

Paris- Antibes, août 2013.

* Note : «Οἶδα γὰρ ὅτι {τούτου φανεροῦ γενομένου μάλιστἂν κατάδηλον γένοιτο ἐκεῖνο περὶ οὗ }ἐγώτε καὶ σὺ μακρὸν λόγον ἑκάτερος ἀπετείναμεν, ἐγὼ μὲν λέγων ὡς οὐ διδακτὸν ἀρετή, σὺ δὡς διδακτόν. Καί μοι δοκεῖ ἡμῶν ἄρτι ἔξοδος τῶν λόγων ὥσπερ ἄνθρωπος κατηγορεῖν τε καὶ καταγελᾶν, καὶ εἰ φωνὴν λάβοι, εἰπεῖν ἂν ὅτι « Ἄτοποί γἐστέ, }Σώκρατές τε καὶ Πρωταγόρα· σὺ μὲν λέγων ὅτι οὐ διδακτόν ἐστιν ἀρετὴ ἐν τοῖς ἔμπροσθεν, νῦν σεαυτῷ τἀναντία {σπεύδεις, ἐπιχειρῶν ἀποδεῖξαι ὡς πάντα χρήματά ἐστιν ἐπιστήμη, καὶ {δικαιοσύνη καὶ {σωφροσύνη καὶ ἀνδρεία, τρόπῳ μάλιστἂν διδακτὸν φανείη ἀρετή. Εἰ μὲν γὰρ ἄλλο τι ἦν ἐπιστήμη ἀρετή, ὥσπερ Πρωταγόρας ἐπεχείρει λέγειν, σαφῶς οὐκ ἂν ἦν διδακτόν· νῦν δὲ εἰ φανήσεται ἐπιστήμη ὅλον, ὡς σὺ {σπεύδεις, }Σώκρατες, θαυμάσιον ἔσται μὴ διδακτὸν ὄν. Πρωταγόρας δαὖ διδακτὸν τότε ὑποθέμενος, νῦν τοὐναντίον ἔοικεν {σπεύδοντι ὀλίγου πάντα μᾶλλον φανῆναι αὐτὸ ἐπιστήμην· καὶ οὕτως ἂν ἥκιστα εἴη διδακτόν. » Ἐγὼ οὖν, Πρωταγόρα, πάντα ταῦτα καθορῶν ἄνω κάτω ταραττόμενα δεινῶς, πᾶσαν προθυμίαν ἔχω καταφανῆ αὐτὰ γενέσθαι, καὶ βουλοίμην ἂν ταῦτα διεξελθόντας ἡμᾶς ἐξελθεῖν καὶ ἐπὶ τὴν ἀρετὴν ὅτι ἔστιν, καὶ πάλιν ἐπισκέψασθαι περὶ αὐτοῦ εἴτε διδακτὸν εἴτε μὴ διδακτόν» (Pla­ton - Pro­tago­ras)

 

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Xavier Bordes

Xavier Bor­des, né le 4 juil­let 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var)…

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