Aragon, La Grande Gaieté, sui­vi de Tout ne finit pas par des chan­sons

La figure du poète Aragon, si sa place dans la lit­té­ra­ture est bien éta­blie, demeure com­plexe, mul­tiple, par­fois contes­tée, comme son œuvre qu’on pour­rait dire variable et par­se­mée d’écrits inat­ten­dus. C’est que le lec­teur, confron­té à cha­cun d’eux,  s’y trouve dans un moment « de l’histoire d’une vie ».

Car, selon Aragon, tout poème est de cir­cons­tance, et sur cette affir­ma­tion, au demeu­rant évi­dente, l’on a pas­sa­ble­ment glo­sé. Or, si la cir­cons­tance est le déclen­cheur, ain­si que la teneur vitale, de l’affaire poé­tique, de la prise de parole qui devient le dire du poème, deux élé­ments en modi­fient la nature : d’une part le texte est écrits, de l’autre le lan­gage pour l’écrire est hors-temps ; je m’explique : mal­gré des blancs de page en page, des silences, des inter­rup­tions appa­rentes, on peut consi­dé­rer que « depuis l’humanité » le lan­gage en ses décli­nai­sons et colo­ra­tions en langues, conti­nue, et qu’il a tou­jours conti­nué. Nous nais­sons au sein d’une langue mater­nelle reçue. Simplement, un peu comme le monstre du Loch Ness dont les anneaux de loin en loin affleu­rant à la sur­face donnent l’impression qu’il est plu­sieurs, le dire du poète, à cause du vécu révé­la­teur, dû à un tem­pé­ra­ment exces­sif qui force le lan­gage à émer­ger de loin en loin à la sur­face de la page, donne un sen­ti­ment de diver­si­té et plu­ra­li­té, bref d’une hété­ro­gé­néi­té cir­cons­tan­cielle. Une fois recueillis en livre cepen­dant, la dis­con­ti­nui­té des textes poé­tiques par la lec­ture ima­gi­na­tive reforme une uni­té, rend sa conti­nui­té logique, émo­tive et sen­ti­men­tale, à un par­cours dont les poèmes ne sont en quelque sorte que les bornes.

Louis Aragon, La Grande Gaieté, sui­vi
deTout ne finit pas par des chan­sons, 
Editions Gallimard, col­lec­tion NRF Poésie.

C’est le cas de ce recueil d’Aragon dont le titre, d’une iro­nie déchi­rante, annonce la suite des poèmes qui sont la consé­quence d’amours finis­santes : il s’agit de la liai­son pas­sion­née, (exa­cer­bée par l’intensité d’un pre­mier amour, disons, « sérieux ») avec Nancy Cunard – héri­tière à la for­tune incom­men­su­rable -, et de la façon dont cette liai­son s’est déli­tée, du fait que l’amoureux sur­réa­liste « avant-gar­diste » s’est décou­vert des res­sorts psy­cho­lo­giques d’humain ordi­naire, c’est-à-dire jaloux de la manière de vivre, des rela­tions d’une femme sans entraves, avec laquelle de toutes façon l’arrière-plan était la pra­tique (pour Aragon rela­ti­ve­ment théo­rique après les idylles fugaces de l’effervescence sur­réa­liste) d’une libre sexua­li­té. Cette évo­lu­tion vers une jalou­sie lan­ci­nante et des­truc­trice n’est pas en soi tel­le­ment neuve, certes. En revanche, le témoi­gnage poé­tique des réac­tions d’Aragon à cette liai­son qui peu à peu le mine et l’attire vers l’autodestruction, prend le tour d’un lan­gage où la maî­trise fait jeu égal avec sa véri­té.  Le faux-sem­blant ici est vio­lem­ment ban­ni. La réa­li­té maté­rielle des choses s’y montre sans ces­ser d’être poème,  – « furie /​ qui dépasse le but et ne l’atteint pas » dit le poète, en un exact et remar­quable para­doxe. Dans ses paroxysmes, tout est lami­né, néan­ti­sé : le recueil est puis­sam­ment évo­ca­teur d’une expé­rience que la langue poé­tique d’Aragon lui a per­mis de che­vau­cher, jusqu’à peut-être consti­tuer l’inconsciente sou­pape de sécu­ri­té qui l’aura fina­le­ment empê­ché de réus­sir « à quit­ter cette vie », en dépas­sant for­te­ment la dose de toxique qui eût été mor­telle (comme il l’indique dans le com­men­taire pos­té­rieur inti­tu­lé Tout ne finit pas par des chan­sons » )… Le bilan en est que l’on res­sort de cette suite de poèmes, à l’humour grin­çant et sous-ten­dus par une vita­li­té débor­dante, avec le superbe « Poème à crier dans les ruines », sui­vi du long et conclu­sif « Rien ne va plus », cepen­dant que pour la poé­sie, on peut dire que « tout va tou­jours ». Le para­doxe est une fois encore que cette audace, à la fois ver­ba­le­ment crue et pour­tant digne, cet empor­te­ment rageur dans la ruine et la dépres­sion laisse le lec­teur – moi-même en tout cas – sur une expé­rience qui ragaillar­dit : l’expérience revi­go­rante d’une qua­si-noyade sous-ten­due par l’implicite pers­pec­tive (pour nous lec­teurs) qu’un coup de talon sal­va­teur contre le fond ramène à la sur­face. Ce qui se réa­li­se­ra avec le retour à l’oxygène que sera pour Louis la ren­contre, quelques temps plus tard, de la fameuse Elsa, ins­pi­ra­trice des célèbres poèmes d’amour que l’on sait. En somme après le temps de Nane-Lilith, fièvre et vac­cin, vien­dra l’Ève-Elsa baume d’une vie – qui ne tour­ne­ra pas pour autant à la rela­tion d’amour sereine et sans nuages, l’un comme l’autre étant res­tés mal­gré tout par­ti­sans d’une sexua­li­té ambi­guë. (Mais ceci, comme on dit, sera une autre his­toire.)

 

Michel Dunand, Au fil du laby­rinthe enso­leillé

Avec ce mince recueil au très beau titre, on fait la ren­contre d’un poète dis­cret, pétri de son­ge­ries pro­fondes, laco­nique et sou­cieux de l’essentiel. Une heu­reuse influence de la pen­sée du Zen, que l’on sent authen­tique et non effet de mode plus ou moins fre­la­té, imprègne le fil de ces pages, qui est mani­fes­te­ment d’Ariane, mais dans un laby­rinthe de vie à ciel ouvert, « ouvert à tout, à tous ».

Dans ces courts textes poé­tique – par­mi les­quels je sou­ligne que tel ou tel d’entre eux fait appa­raître Ramuz, roman­cier poé­tique de la terre valai­sanne au style puis­sant, ou Joe Bousquet, l’un des plus grands poètes (peu connus) du XXème siècle – se laisse décou­vrir une richesse et une diver­si­té qui veulent être rami­fi­ca­tions vers un vivre en joie, non en une joie exu­bé­rante et irré­flé­chie, mais en une sorte de fin « état de joie » pareil à celui du moine orien­tal quand il tra­vaille son jar­din. C’est le côté ter­ra­qué de ces nota­tions poé­tiques, entre­mê­lant géo­gra­phie, culture aus­si bien orien­tale qu’occidentale, dans une sorte de sagesse du dis­cours qui prend dans son champ la cor­ré­la­tion avec la pein­ture (Zao Wou Ki, Gauguin, notam­ment), les pay­sages de Chine, divers auteurs, diverses époques… Ce sont des traits fugaces, des allu­sions d’un mot, d’initié par­fois (mais aujourd’hui l’Internet ren­seigne sur tout ! ), tou­jours char­gés d’un arrière-plan éthique, mais qui ne cherche pas à s’imposer.

Michel Dunand, Au fil du laby­rinthe enso­leillé, 
Jacques André Editeur, col­lec­tion Poesie XXI.

Michel Dunand y cueille l’instant sans arrière-pen­sée mais dirais-je, avec une « arrière-réflexion » qui lui fait trier, conser­ver les seuls et rares mots suf­fi­sants pour ancrer l’instant tout en lan­çant des lignes vers des « ailleurs », tableaux, pay­sages, poèmes anciens, noms fameux qui sont un monde à eux seuls, lignes qui pour cha­cun hame­çon­ne­ront la part de rêve « enso­leillé » qui lui cor­res­pond, appro­fon­di­ront chez le lec­teur récep­tif sa conscience de l’Instant éter­nel, si l’on me par­donne cette expres­sion un peu gran­di­lo­quente… J’ajouterai que l’ensemble du livre est dédié à la mémoire de Jean-Vincent Verdonnet, poète consi­dé­rable du lien avec les choses et la nature, décé­dé en 2013, qui habite les courts textes d’une pré­sence inten­sé­ment ami­cale. Le recueil de Michel Dunand me touche aus­si par cette fidé­li­té à un proche ; et si le volume en soi paraît mince et léger, il est d’une den­si­té de joie et de « sen­ti­ment de la vie » qui est une belle, et récon­for­tante, leçon ? – non, pas leçon : disons plu­tôt humble et juste plai­doyer pour la face enso­leillée, secrè­te­ment émer­veillée, de l’existence, laquelle en notre temps est sou­vent en proie à l’ombre de gros nuages ora­geux…

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Xavier Bordes

Xavier Bordes, né le 4 juillet 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var)...

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