Accueil> Aragon, La grande Gaîté suivi de Tout ne finit pas par des chansons

Aragon, La grande Gaîté suivi de Tout ne finit pas par des chansons

Par |2020-05-08T15:05:12+02:00 6 mai 2020|Catégories : Critiques, Louis Aragon|

Oser sol­li­ci­ter en lec­ture  le recueil d’Aragon La grande Gaîté,  c’est se heur­ter à un mythe. Celui d’Aragon, ce monstre cultu­ro-poli­tique tan­tôt adu­lé, tan­tôt décrié ; tan­tôt accu­sé de tous les maux poli­ti­co-artis­tiques,  tan­tôt réduit à son amour ful­gu­rant pour Elsa.

Un auteur pré­fa­bri­qué donc, défor­mé peut-être, trans­for­mé sans doute. Comment secouer tous les commentaires/​éloges accro­chés à l’auteur comme des tiques redou­tables ? Comment lire une célé­bri­té en toute inno­cence et  avec un mini­mum d’objectivité ?

 Un défi de plus avec cette fou­tue « gaî­té » (avec un accent cir­con­flexe) qui est aus­si – pour moi – une sta­tion de métro et un théâtre lyrique ! Qui est donc ce joyeux drille Aragon ?  Dans ce recueil com­po­site, il n’est ni l’Aragon com­pas­sé fabri­cant d’alexandrins, ni le sup­pôt d’idéologie. Non. Sa soi-disant « grande gaî­té » lui vient d’ailleurs… Tentons de la cer­ner ou de la déman­ti­bu­ler. Avant toute ébauche de réflexion, l’auteur en per­sonne nous sape l’herbe sous le pied cri­tique en s’auto-jugeant…

Aragon, La grande Gaîté sui­vi de Tout
ne finit pas par des chan­sons
, pré­face de

Marie-Thérèse Eychart, Poésie Gallimard

… En effet, il estime avoir car­ré­ment fait preuve de « vio­lence blas­phé­ma­toire » (1) ! Aye !  La lec­trice a  l’impression d’assister à un règle­ment de compte d’Aragon contre lui-même.  Alors cette « gaî­té » annon­cée est-elle une véri­té très vraie ou une anti­phrase très pro­vo ? On ne le contre­di­ra pas tout de suite, même s’il se vautre immé­dia­te­ment avec une jouis­sance fan­fa­ronne dans l’excrémentiel, le sexuel et l’obscène. Lance-t-il un défi déses­pé­ré à son propre déses­poir ?

En ce recueil si sca­to­lo­gique, l’inspiration com­mence  net­te­ment en des­sous de la cein­ture – et même très au-des­sous – dans une ambiance pipi-caca  très classe mater­nelle. Commençons donc par le pire créa­tif ! Sa « ber­ceuse » est d’abord un hymne au mot : « chie chie chie chie donc chie ». Par cette diar­rhée ver­bale sans vir­gule, elle évoque la « voix » mater­nelle : « Petit enfant chie/​Comme les  grands de la terre » (aus­si bien le maré­chal Pershing que l’écrivaine Lagerlöf) ». Au demeu­rant, l’éducation des sphinc­ters de baby Loulou Aragon se par­tage entre diverses dames : « Pour me faire faire pipi/​pisspiss disait ma nour­rice (…) Pour me faire faire caca/​Kakkak disait l’infirmière ».  Malgré ces inter­ven­tions fémi­nines, le bam­bin s’estime « réfrac­taire » ! Quant à l’enfant, il se laisse aus­si aller à un « petit suin­te­ment de pipi hors des langes ».

Ce popo-poète per­sé­vère et consacre jusqu’au lieu où les excré­ments s’évacuent.  Ainsi les toi­lettes sont tan­tôt des « cabi­nets d’aisance », tan­tôt des « cha­lets de néces­si­té ». Qui cir­cule là, si ce n’est le «  flai­reur de bidet » ou les « gens qui pètent » ?

Interview de Louis Aragon, 17 décembre 1958 (UEC de Lille).

Dans ce bas du corps si ins­pi­rant, git  en outre son ins­tru­ment char­nel à érec­tion : tan­tôt exal­té néga­ti­ve­ment en « lamen­table qué­quette », tan­tôt objet d’appropriation «  Ma zizi » (pour par­ler d’une amante), tan­tôt qua­li­fié de « bite » de façon tra­di­tion­nelle (en conver­sa­tion plus qu’en poé­sie !). Au fil de sa vie, ce peau-poète dis­tingue « ceux qui bandent » et ceux qui ne bandent pas » (dont lui). Certains ont même « une bouche ruis­se­lante de foutre »,  Au demeu­rant, le mar­mot (lui ?) jugé  comme une « chiure abo­mi­nable », se « branle » déjà l’œil dans le  vague. Ailleurs, les visi­teurs  (dont un mys­té­rieux fian­cé et/​ou « assas­sin »)  se « bran­lotent » devant une « vierge morte ». Lequel assas­sin est cari­ca­tu­ré – ni plus ni moins –  en « gode­mi­ché » de familles « appar­te­nant à la bonne bour­geoi­sie » !  Comparaison qui est sans doute un ves­tige des ami­tiés ou ran­cœurs sur­réa­listes !

Les acti­vi­tés pos­sibles de ce bas ventre pri­vi­lé­gié sont com­mu­né­ment nom­mées « les choses du sexe ». Avec une cer­taine pudi­bon­de­rie (affec­tée ?), l’auteur pré­tend : « Je m’attendais à tout/​mais aucu­ne­ment à ces mots-là ». Il n’empêche qu’il en fait quand même un poème, certes assez court ! De sur­croît, par­mi tout ce qu’un « gar­çon » (sans doute de bis­trot)  ne refuse pas de ser­vir se trouvent les cure-dents et les coups de tor­chon,  aux­quels s’ajoute « Une capote anglaise/​ C’est pour l’armée fran­çaise » ! Encore un pied de nez assez bas pla­cé !

Dans sa pano­plie des êtres humains, se trouvent  des « cons », par­fois qua­li­fiés de «  sale con »,  voire de « con à mous­tache ». Ce der­nier con spé­ci­fique béné­fi­cie d’une des­crip­tion humo­ris­tique virile : « Il y aurait à dire des moustaches/​ Qu’elles sont à l’honneur d’une nation qui n’en a pas d’autres/ Le superbe bal­da­quin comme il sur­monte élégamment/​ L’égout des lèvres et le petit fes­sier du men­ton ». Pas besoin d’insister pour qu’on ima­gine ce bourge là !

Sur le plan de la forme, Aragon a des audaces ortho­gra­phiques, façon détour­née de jouer avec le son et le sens. Il  modi­fie l’orthographe de l’adjectif : « hin­di­gné ». A lire ce mot, on hausse le ton sur la pre­mière syl­labe mar­quant l’attitude du pré­ten­tieux ou du con-bourge… empe­sé. Ailleurs il évo­que­ra ma « pauche » (cad poche), fai­sant entendre à la lec­trice un accent pro­vin­cial ou bri­tish.

Interview d’Elsa Triolet et de Louis Aragon, le 28 octobre 1954 (UEC Lille)

 Il a des audaces gram­ma­ti­cales dans les répé­ti­tions d’un mot plu­tôt cru (ex : chie….). Voila qui sug­gère éven­tuel­le­ment la lente attente des fèces. Ailleurs la répé­ti­tion du mot main – certes plus ordi­naire – a une autre fonc­tion pos­sible : « La main qui dessine/​ La main qui étreint » s’écrit en vers penta­syl­la­biques. Le déca­syl­labe qui suit fait tout sim­ple­ment la somme des deux acti­vi­tés. (décli­ner, étreindre). L’interversion en hémis­tiche croise ensuite les deux actions manuelles, annon­çant que ce qui « domine » ni plus ni moins ce texte est sa pro­prié­té intrin­sèque : « Ma  main ». Bref,  il s’agit de la main du poète, la ou les siennes qu’il voit remuer dans la glace. Ce poème-miroir n’est certes pas génial, mais il a pro­ba­ble­ment dis­trait quelques minutes le poète aux abois amou­reux.

 Aragon ins­crit ensuite dans les mots le rythme du tan­go-folie : à deux temps,  mais avec trois redites : « toutes toutes toutes » ! Dans son  Art poé­tique esquis­sé (si tou­te­fois c’est un art), il coupe car­ré­ment les mots en allant à la ligne : « C’est pour une raison/​ Véritablement indigne/​ D’être cou/​ Chée par écrit ».  Une coupe gram­ma­ti­cale au tran­chet… Cet « art » se fait moqueur en réponse à une ques­tion idiote posée par tous les imbé­ciles ou les admi­ra­teurs : Pourquoi allez-vous à la ligne ? Or l’annonce de cette ques­tion (de si  médiocre inté­rêt ?) est jus­te­ment pré­sen­tée en allant à la ligne : « Pourquoi de temps en temps je vais à/​ la ligne » ! Reste à glis­ser une faute d’orthographe, dont on se demande si elle est volon­taire dans sa Partie fine : « C’est mal fou­tu paraît-il/ En temps que poème ». Nul ne sau­ra si c’est une coquille de l’éditeur ou si cela prouve jus­te­ment par l’exemple que le poème est vrai­ment mal fou­tu. Bref, on  pré­fère Aragon quand il évoque « la clique des têtes à claques », en cette même par­tie si «  fine » qu’il advient un pro­dige : une femme très belle et très nue, etc. Ce qui n’a pas l’heur de lui déplaire.

Au terme de notre par­cours en terre ara­go­nesque, la grande gaie­té n’est pas si « grande », ni si « gaî­té » que cela. Elle ne semble pas pure­ment ludique, mais relève plu­tôt d’une espèce de défou­loir un tan­ti­net agres­sif.  Aragon veut paraître pire qu’il n’est, se vau­trer dans la fange poé­tique en l’exhibant.  Pour apai­ser son colère ou son dépit ? Il n’est pas impos­sible – et c’est peut-être même sûr – que cet ensemble soit l’effet de sa mésa­ven­ture et de sa rup­ture avec la richis­sime Nancy Cunard. Lui, le ludion poète n’était pas à la hau­teur des frais impo­sés par la fré­quen­ta­tion de cette femme éprise des bavar­dages des riches glan­deurs et des aven­tu­riers de par le grand monde. Pour tenir le coup finan­ciè­re­ment, il vend son  tableau de Braque à Noll, mal­gré le mécé­nat per­sis­tant de J. Doucet. Il fera en outre une ten­ta­tive de sui­cide.

Aragon  ne sait d’ailleurs pas où  ni quand il a écrit  ses propres textes (1927-1928). Sa volon­té secrète de réca­pi­tu­ler lieux et dates (sans y par­ve­nir) témoigne plus d’une ébauche d’anamnèse que d’un rem­plis­sage d’agenda. Sait-il donc ce qu’il a écrit ou ce que l’inconscient a écrit pour lui ? Son Poème à crier dans les ruines  donne une clé de l’énigme : « Crachons tous deux/​Sur ce que nous avons aimé ensemble ». Bref, sur l’amour et sur­tout la mémoire de l’amour. Oui, mais ce phti­sique du sen­ti­ment se nomme Aragon et bégaie des « Aima c’est au passé/​ Aima aima aima aima aima ».  Des  tous­so­te­ments  réité­rés ? Son amour défunt (ou en train de défaillir !) s’inscrit déjà en des yeux, une bouche (2) de femme.  Néanmoins son cra­chat de dépit ne peut s’empêcher d’être esthé­tique dans  Gobi 28 : « Plus rien  ne m’est cher pas même l’amour/Et quand je dis l’amour ce mot comme une mer/​ Etoiles étoiles qu’êtes/ Vous/​ Devenues/​ Vous ne niez pas l’existence du vent/​ Pourquoi s’interroger sur son exis­tence à soi-même/ Et si je nie l’existence du vent ».  Ainsi ce Gobi sym­bo­lique du titre reste bien le fameux désert mon­gol, en cette année 1928 ! Qu’importe,  le poème emporte l’âme. Ouf !

Pour en finir, moquons-nous – bête­ment, je l’accorde – de cette entrée subrep­tice et sub­jec­tive des chiffres et dates en poé­sie. Aragon a alors 31 ans, comme il le signale dans le titre d’un autre poème 1897-1928 ! 1897 est sa date de nais­sance, inutile de le pré­ci­ser. Occasion rêvée pour qu’il se mette sur son « trente-et-un » (3) pour …écrire ses poèmes de crise affec­tive.  Il se fait nar­quois ou lucide : puisque les « petits cochons »  ne l’ont pas encore man­gé, les « grands cochons » ulté­rieurs le man­ge­ront. Ce que les ogresses-truies-lec­trices n’hésiteront pas à faire.

Notes

(1)  Dans sa réca­pi­tu­la­tion Tout ne finit pas par des chan­sons.

(2)  Les yeux de l’aimée défaillante Nancy-Nane sont déjà des « étoiles », alors que ceux d’Elsa se mue­ront car­ré­ment en « soleils ». Chez Nancy, les dents occu­paient, elles, la place du soleil ! Bref, les dames incitent ce poète à consul­ter les astres.

(3)  Autrement qu’il enfile de beaux vête­ments poé­tiques.

 

Présentation de l’auteur

Louis Aragon

Textes

Louis Aragon est un poète, roman­cier et jour­na­liste fran­çais, né pro­ba­ble­ment le 3 octobre 1897 à Paris et mort le 24 décembre 1982 dans cette même ville. Avec André Breton, Tristan Tzara, Paul Éluard, Philippe Soupault, il fut l’un des ani­ma­teurs du dadaïsme pari­sien et du sur­réa­lisme.

Bibliographie (sup­pri­mer si inutile)

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Aragon, La grande Gaîté suivi de Tout ne finit pas par des chansons

Oser sol­li­ci­ter en lec­ture  le recueil d’Aragon La grande Gaîté,  c’est se heur­ter à un mythe. Celui d’Aragon, ce monstre cultu­­ro-poli­­tique tan­tôt adu­lé, tan­tôt décrié ; tan­tôt accu­sé de tous les maux poli­­ti­­co-artis­­tiques,  tan­tôt [...]

mm

Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@​free.​fr - voir aus­si : http://​legue​de​lange​.over​-blog​.com/