> Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, La Matière de l’absence

Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, La Matière de l’absence

Par |2018-07-18T08:32:45+00:00 6 juillet 2018|Catégories : Critiques, Patrick Chamoiseau|

 

Le roman de Chamoiseau, Texaco, croi­sait diverses voix d’un peuple qui construit l’histoire en sa créo­li­té (Marie-Sophie, le Marqueur de paroles, etc…), dans un quar­tier insa­lubre autour des réser­voirs pétro­liers.

Dans L’Empreinte à Crusoé, la démarche oppo­sée ren­voie aux ori­gines mythiques d’un homme. Le nar­ra­teur nau­fra­gé – Robinson – naît en pleine soli­tude à « l’heure d’équinoxe » en une « île oubliée », entre ces lumières que sont « le bra­sille­ment de l’océan » et la « phos­pho­res­cence impla­cable de la plage ».

 

Patrick Chamoiseau,L’empreinte
à Crusoé,
 Editions Gallimard, 2013

 

Là, l’océan « se fra­casse » comme pour « ava­ler » cette île dont il fait le tour avant de décou­vrir une empreinte énig­ma­tique. Il part à la recherche de cet « intrus », l’Autre et l’Ailleurs abso­lus, allant et reve­nant plu­sieurs fois près de cette trace d’un « pied droit » , « Le tout pos­sible ».

Il s’adresse même à un vieux bouc « bien plus humain » que lui. Il arpente les grottes, croyant trou­ver par­tout celui qu’il cherche, jusqu’à la décou­verte d’une seconde empreinte. Il com­prend que c’est la sienne, comme l’était pro­ba­ble­ment la pre­mière, « J’étais seul, mille fois seul ». Il touche son corps, veut un miroir pour le mettre en face de sa « mémoire per­due », teste même une cas­se­role en fer blanc peu effi­cace. Il donne fina­le­ment un nom à ce visage ima­gi­né dans l’illusion : Dimanche, jour pro­bable de la semaine réelle. L’île devient alors une « infi­nie mosaïque de pré­sences » et se met à se mou­voir.

 

La vil­la métisse, l’atelier gale­rie
du peintre,
 Catherine Théodose.

Au terme de ce périple inté­rieur, il devient l’artiste (après l’idiot et la petite per­sonne). Son lien au monde a chan­gé : « J’étais deve­nu de même nature que les grands arbres, de même feu que les fleurs, de même fris­son que les herbes cou­pantes ». Il voit désor­mais l’ile avec la « trame de son esprit ». En ce lieu « de trouble et de souf­france », il se remet en mou­ve­ment. Il rejoint un pro­mon­toire pour attendre des cha­loupes sal­va­trices. Le capi­taine du bateau, dont nous consul­tons le car­net de bord, le retrouve ne peut accos­ter.

« L’écriture explore » dira Chamoiseau qui a créé ce Robinson éblouis­sant qui n’est « ni celui de Defoe, ni celui de Tournier ». « Chaque pas est une occa­sion de connais­sance », pré­ci­se­ra-t-il ensuite. Ainsi le roman­cier a « semé des pos­sibles », empreints de luxu­riance poé­tique en une nature envou­tante, qui sont un éblouis­se­ment pour l’esprit.

 

La Matière de l’absence

Le titre énig­ma­tique laisse croire à un trai­té phi­lo­so­phique. Il s’agit en fait d’un écrit ini­tia­tique ins­pi­ré. Porté par la houle de légendes suc­ces­sives, le lec­teur se laisse trans­for­mer. Patrick Chamoiseau per­çoit l’absence de la mort de sa mère telle une matière. Il mue ce vide en plein et la mort en vie. Cette muta­tion s’accompagne d’une muta­tion secrète entre la défunte et ses ancêtres esclaves, entre l’individu et ce peuple dépla­cé auquel il appar­tient. Il prend ain­si l’individualisme occi­den­tal à rebours.

L’ouvrage d’une ensor­ce­lante beau­té enclenche ses cha­pitres selon une struc­ture vol­ca­nique : impact, éjec­tat et cra­tère. L’ « impact », celui de la mort de la mère, s’inscrit d’emblée à l’intérieur d’un conte. Le conteur, « guer­rier de l’imaginaire », refuse de dépeindre pro­saï­que­ment le réel (l’homme, la mort) pour lui sub­sti­tuer la sug­ges­tion, le dire autre­ment (« trente douze mille cabi­nets » évoque une mai­son luxueuse). Il enfourche les images libé­rées du rituel funé­raire – laveuse de corps, maître des morts, conque de lam­bi – qui consti­tue le fait réel. La « trace » de cet impact là va pou­voir « inau­gu­rer » le récit.

L’éjectat* déploie les sou­ve­nirs des membres de cette tri­bu per­due qui font « grappe » autour de « man­man » la défunte Man Ninotte. Parmi eux, Chamoiseau alias le Négrillon et sa sœur alias la Baronne. Sans cette man­man, impos­sible de demeu­rer « encore des enfants ». Leur grappe, ce « brouillard de soli­da­ri­té », se retrouve élar­gie aux nègres esclaves et aux nègres mar­rons (fugi­tifs). 

Patrick Chamoiseau, La Matière
de l’absence,
 Seuil, 2016.

La mémoire d’absence de ce deuil de l’auteur ren­voie déjà à la grande absence de ces hommes afri­cains sans pas­sé : enfon­cés d’abord dans une cale, ils retrou­ve­ront d’autres grappes d’hommes sur les terres d’arrivée. Contes et récits de ces sur­vi­vants « esseu­lés » consti­tuent une « parole com­po­site ». La sin­gu­la­ri­té de l’un s’épanouit dans celle des autres. Que reste t-il à ces êtres mas­si­ve­ment arra­chés de leur sol , après avoir tour­né autour de « l’arbre de l’oubli » (sorte de Léthé du Bénin) ? Seule la mémoire du corps (danse, tam­bour, etc.) leur per­met de retrou­ver une huma­ni­té dans ce « déshu­main » de l’esclavage, ce géno­cide à l’échelle d’un conti­nent qui ne peut dire son non.

Le quo­ti­dien des pauvres émerge, zig­za­guant entre l’histoire de sa tri­bu-famille et de la tri­bu-peuple : les vête­ments (ceux de la case, de l’école, du dimanche), les bijoux, la fabrique de bon­bons pour la sur­vie, le tout empor­té – trans­cen­dé – par un puis­sant « sen­ti­ment de beau­té. » Au fil des pages, l’auteur révèle l’écologie spon­ta­né­ment déve­lop­pée lors de cette vie recom­men­cée ailleurs. Ces hommes et femmes dépla­cés inventent la « cir­cu­la­ri­té heu­reuse » du recy­clage d’objet, la méde­cine par les plantes du « jar­din créole », la récu­pé­ra­tion et réuti­li­sa­tion des objets.

Le « cra­tère » enfin, secré­té par les funé­railles, est décrit et appro­fon­di avec la même luxu­riance mémo­rielle. La Baronne fille et mère seconde, l’enterrement où le prêtre enterre deux défunts la fois par éco­no­mie litur­gique, etc. Au fond et à l’image de ce cra­tère qu’est l’écriture res­sur­git un autre « gouffre » d’effroi : la « cale » mau­dite des bateaux négriers où ont été jetés les Africains. Elle devient elle-même fon­da­trice d’une nou­velle genèse.

© Edouard Duval-Carrié

De cet uni­vers-là où règne l’indicible, l’impensable, l’indéfini en émerge un autre, celui de ce Tout-Monde ins­crit dans la pen­sée d’Édouard Glissant. « Tout est relié à tout ». La créa­tion de ce nou­veau monde est por­tée par une for­mi­dable volon­té de mise en « Relation » de per­sonne à per­sonne (choc, contact, échange, etc.). Alors… Ce livre devient un « océan » à la façon de Glissant : les lec­teurs s’y ren­contrent en ren­con­trant à la fois les mots de Chamoiseau et le Tout-Monde. Une Relation impré­vue s’instaure dans cette muta­tion des esprits et des cœurs.

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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