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Christine Durif-Bruckert, Le corps des pierres

Par |2019-12-22T08:28:49+01:00 20 décembre 2019|Catégories : Christine Durif-Bruckert, Critiques|

Un second ouvrage écrit par les mêmes auteurs sur le même thème engendre tou­jours un risque de lec­ture. La lec­trice se méfie de toute géné­ra­li­sa­tion hâtive – même la sienne – qui pour­rait sup­po­ser que tel nou­vel écrit est de qua­li­té (ou non) puisque le pré­cé­dent l’était (ou non).

Un sophisme à dénon­cer, même s’il fait ou défait les répu­ta­tions : un Pamuk n’est pas tous les Pamuk, un den­tiste n’est pas tous les den­tistes et … un lec­teur n’est pas tous les lec­teurs ! Ce pour­quoi Le corps des pierres est res­té lon­gue­ment posé sur une pile pro­pice de bureau. Il lui fal­lait être patient après la beau­té des Arbres au vent. Le temps que la lec­trice se désha­bi­tue de ses habi­tudes pour acqué­rir – si pos­sible – un regard neuf. De fait, le nou­veau recueil du duo Christine Durif-Brukert et Pascal Durif a la même pré­sen­ta­tion édi­to­riale (réus­sie par Pauline Bony) et la même construc­tion que le recueil pré­cé­dent, cumu­lant pho­tos et poèmes pour explo­rer la Nature. Le même peut-il engen­drer des dif­fé­rences ? Est-il condam­né à l’immuabilité ou à la ver­sa­ti­li­té de notre regard, néces­sai­re­ment égoïste ?

Les pho­tos sont tou­jours pro­duites par l’homme du duo, Patrick Durif. Elles rendent visible une approche à la Bachelard de ce qui émane, s’enfouit ou s’enracine sur le sol1.

Christine Durif-Bruckert, Le corps des pierres, pho­to­gra­phies de Pascal Durif, Editions Le Petit Véhicule, 25€

 Les ombres lumi­neuses com­posent avec des taches de lumière our­lées d’ombres en une sorte de tis­sage que le regard par­court. Les roches sont soit fos­si­li­sées dans leur état natu­rel en une ron­deur mas­sive ou en tuyaux basal­tiques, soit trans­for­mées pour l’usage (mur de pierres sèches, pont ancien) ou par un art brut en une tombe ou une croix rus­tique. Elles se conjuguent à deux reprises à leur propre reflet dans l’eau vive. L’eau en soli­taire y est pré­sente sous forme d’éclaboussures, de flaques de boue ou de cas­cade trou­blante :  le jeu du noir et du blanc force notre atten­tion pour res­sen­tir ou com­prendre ou ima­gi­ner ce qui est repré­sen­té. Une énigme en soi, même si l’eau est dite « triste » ou « trouble ». L’homme du ter­roir se glisse enfin sur la pho­to avec la pré­sence d’une main pay­sanne frois­sant des épis (Ardèche) ou d’une sil­houette cour­bée de pay­san (Queyras). Un vol d’étourneaux, de petits points noirs, enva­hi le ciel à la Hitchcock au-des­sus d’un che­min sinueux s’enfonçant dans le noir. Les pay­sages, ain­si pho­to­gra­phiés, signent au fond le lien que ce pho­to­graphe entre­tient avec lui-même, en une sorte de média­tion de soi à soi2.  Leur nos­tal­gie ou leur mélan­co­lie envoû­tante pré­lude ou suit une aven­ture duelle dont les pro­ta­go­nistes appa­rents (la Nature face au pho­to­graphe) ne sont pas néces­sai­re­ment les pro­ta­go­nistes réels (entre soi et soi) du pho­to­graphe péné­tré et enva­hi par le pay­sage pho­to­gra­phié. Un point de vue que conforte la dame du duo, Christine Durif-Brukert : « le dedans de soi /​au plus loin d’en soi /​ le dedans d’ici /​ s’est arrê­té de par­ler /​ le dedans fait rou­ler /​ ses lourdes pierres ». Au demeu­rant, ces pay­sages par­ti­cu­liers sont « ratu­rés », marque du tra­vail des artistes sur le monde exté­rieur.

La poé­tesse dit de maintes façons que la Nature (pierre et eau) lui est un corps, la conti­nui­té du sien. Elle découvre ain­si « les pau­pières du sol », les « pores de la terre mouillée » ou « les os aigui­sés » de cer­taines roches. Cette pré­sence d’un corps qui par­vient ou découle du sien propre est confor­tée au fil des poèmes : « La cou­leur /​ des pierres /​ tié­dit /​ entre nos doigts /​ fait des accrocs dans les lumières /​  loin /​ der­rière les mon­ti­cules du vent ». Les rico­chets et échos venus de cette matière qu’est la Nature se déve­loppent tous azi­muts :  ici « L’eau abreuve les peurs », là se découvre « la gra­vi­té de la lumière », là encore « la leçon de pierre ».  En consé­quence, le texte est-il « inache­vé » ?  N’est-il pas  « le début de toi-même » (cad de C. Durif). Ce qui est écrit « se dérobe /​ dans le san­glot /​ comme une ques­tion /​ la parole d’un arrière-pays /​  ton exil /​ un sou­rire à la déchi­rure de tes lèvres ».

Pourquoi ne pas reve­nir à Bachelard dont nous sommes spon­ta­né­ment par­tis ? Dans sa Préface à Je et Tu de Martin Buber, n’affirme-t-il pas qu’ « Il faut être deux – ou, du moins, hélas !, il faut avoir été deux, pour com­prendre un ciel bleu, pour nom­mer une aurore ». Ce qu’ont réa­li­sé les deux auteur​.es, sans doute en connais­sance de cause ! Tout, comme toute lec­ture qui ouvre géné­ra­le­ment sur un dia­logue (à tra­vers le dis­cours) se mue ici en tri­logue.

 

Notes

(1) Dans La terre ou les rêve­ries du repos, l’épistémologue per­çoit la vie sou­ter­raine à l’image du repos. Dans L’Eau et les rêves, il émane aus­si de l’eau maintes images.

(2) In Le génie du pay­sage, Luc Lefort, 2018.

 

Présentation de l’auteur

Christine Durif-Bruckert

Christine Durif-Bruckert est cher­cheuse en Psychologie sociale et Anthropologie, et poète.

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@​free.​fr