> Carole Carcillo Mesrobian et Jean Attali, Le sursis en conséquence

Carole Carcillo Mesrobian et Jean Attali, Le sursis en conséquence

Par | 2018-01-26T15:10:15+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Carole Carcillo Mesrobian, Critiques, Jean Attali|

Les mots nous sont un peuple par­fois sou­mis, par­fois rebelle ;  par­fois fra­gile, par­fois violent. Nous fris­son­nons en leur com­pa­gnie, prêts à les reje­ter, les aimer, les inté­grer, etc..

Ils sont tou­jours les mêmes et néan­moins tou­jours nou­veaux, por­teurs cha­cun de leur empreinte, de leur écho, de leur tra­duc­tion men­tale. Que lit  le lec­teur en sa langue propre ? Que cherche-t-il ? De simples mots ? Des amis ? Des amants ? Des enne­mis ?  Il n’y a jamais de vraie réponse, d’où l’intérêt de la ques­tion à poser avant de tour­ner les pages du pré­sent ouvrage. Le seul titre Le sur­sis en consé­quence, lu et relu, porte son énigme intrin­sèque : de quoi ce sur­sis-là est-il la consé­quence ? S’agit-il d’une caté­go­rie de sur­sis par­mi d’autres, les­quels pour­raient être – pour­quoi pas ? –  Le sur­sis en ses pré­misses ou en sa condi­tion ou….? De  sur­croît, il ne s’agit pas d’un sur­sis par­ti­cu­lier, mais du sur­sis en géné­ral (« le »). Qu’est-ce qui est donc ajour­né, repous­sé, bous­cu­lé au point que le coupable/​responsable ne sau­rait accom­plir sa peine ? Le vivre, l’aimer, le mou­rir, le par­ler, l’écrire… Mystère. Les mots d’emblée s’annoncent insou­mis. Le déran­ge­ment sus­ci­té s’intègre et jus­ti­fie le pro­ces­sus créa­tif. N’est-il pas ques­tion d’ « ana­mnèse », de remon­tée au fond de la/​sa mémoire, au fil de ce par­cours poé­tique n’offrant aucune place à la ponc­tua­tion 1 et se déve­lop­pant ain­si comme un souffle sans fin ? Haletant.

Carole Carcillo Mesrobian et Jean Attali, Le sursis en conséquence, Les éditions du littéraire, 92 p, 2017, 15€

Carole Carcillo Mesrobian et Jean Attali, Le sur­sis en consé­quence, Les édi­tions du lit­té­raire, 92 p, 2017, 15€

L’ouvrage de Carole Mesrobian, poé­tesse, se veut une conju­ra­tion de « l’aphasie » du lan­gage, du moins en qua­trième de cou­ver­ture. A nous de décou­vrir si ce trouble est par bribes ou est inté­gral ; s’il s’évoque de l’intérieur (un mutisme conçu par l’esprit/le cœur) ou se constate de l’extérieur (une socié­té par­fai­te­ment ou impar­fai­te­ment mutique). Qui sont les conju­rés ? L’autrice ou les auteurs ? Le peintre Jean Attali dont les esquisses/​dessins rythment si oppor­tu­né­ment ce recueil, par­lant à leur façon de dérai­son et dés­équi­libre ? Les deux croi­sés (sans C majus­cule), Mesrobian et Attali ? Les trois avec la pré­sente lec­trice qui achève le recueil par son regard en biais ? Autant d’alliés vir­tuels qui s’ignorent ou se mécon­naissent, mais che­minent ensemble au long de ce sur­sis conçu avec « sa course »,  avec « sa peur » ou comme « sur­sis de sa toile ».

Premier constat de l’œil : les carac­tères de la police la plus esthé­tique et exi­geante qui soit (Garamond, ver­sion 13 !) glissent sur un bel papier ivoire, mais pour révé­ler – deuxième constat de l’esprit – un monde émo­tion­nel, bri­sant volon­tiers  et volon­tai­re­ment toute logique. Les mots inat­ten­dus n’engendrent pas ce qui les suit, créant un constant dépay­se­ment. Un peu comme si ces récal­ci­trants se révol­taient contre eux-mêmes, contre l’usage que nous osons en faire.  Cette variable œil/​esprit est curieu­se­ment confor­tée par la pré­sence réité­rée du terme « apo­rie », phi­lo­so­phique s’il en est. De fait, cette apo­rie (trois emplois) est tan­tôt en « apo­ries pleines/​non extra­va­guées d’impuissance » (elles se suf­fisent pro­ba­ble­ment à elles-mêmes), tan­tôt la « source de nos bouches » (au sens figu­ré l’embarras éven­tuel de nos paroles), tan­tôt l’« apo­rie du sablier » (dont la durée iden­tique écarte la perpétuité…perpétuelle !). Le pro­mo­teur des apo­ries, Zénon d’Elée, on s’en sou­vient, niait obs­ti­né­ment le mou­ve­ment par son rai­son­ne­ment (facé­tieux?). Que nie  C. Mesrobian ? Nie-t-elle ou ne nie-t-elle pas ? Le lec­teur – d’évidence beso­gneux – se place en situa­tion d’aporie ambu­lante (!), à la fois incer­tain de tout sens abso­lu­ment sen­sé et ravi par la dif­fi­cul­té d’accéder à une cer­ti­tude trop récon­for­tante.

 Qui sommes-nous à tra­vers ce recueil de poèmes exempts de titres ? Une « cage de chair » et un « car­can » des « âmes » ? Façon de décrire notre sta­tut de  « reclus » à l’intérieur du corps et de l’esprit, de pri­son­nier – ajou­te­rais-je – éven­tuel­le­ment en « sur­sis »… Qu’en est-il des sen­ti­ments ? Dans « le monde affu­blé » du « cœur », les êtres aux « visages de papier » ne sont peut-être que des pages : « tu es le désert au nord/​et moi la dune sous la gelée ». Autre façon de dire – peut-être – que ce « tu » et ce « je » – humains ou pen­sées, dune ou désert –  sont tous deux gla­cés. Un tel froid est-il lié à la soli­tude de « l’éternel sin­gu­lier du verbe de s’aimer » ?

Les mots assem­blés par la poé­tesse ont des conni­vences impré­vues qui per­turbent, tout en offrant le conten­te­ment de décou­vrir un monde. Ainsi en est-il de l’ « our­let du silence », un silence cou­su main.  Ainsi en est-il de la « rai­nure des nuits », une entaille dans laquelle s’engouffrent nos effrois. Ainsi en est-il de « la flamme béante de s’aimer », un abysse de lumière affec­tive. Ce monde-là est un ver­tige qui révèle « le froid des abeilles dépos­sé­dées de fleurs », les roses « dému­nies de rosiers » ou « les fleurs plan­tées à recu­lons ». Vertige que conforte une méta­phy­sique de l’absence créa­trice : « Rien ne mord plus l’éternité », « Comme au soleil on va sans ombre/​devenu »,  laquelle conduit à « et la pous­sière arrê­tée la pous­sière ».

Comment che­mi­ner dans ce refus de l’aphasie ? Pourquoi ne pas se livrer au hasard d’une page. Ainsi sur la page 13 (mal­gré l’absence de pagi­na­tion) se lit : «  Que l’aune à la bou­gie peine au soleil d’été ». Cette fou­tue « aune », habi­tuel­le­ment évo­quée dans l’expression « à l’aune de », mesure l’objet annon­cé. Or ici, c’est la bou­gie qui se mesure comme une aune, nous lais­sant d’autant plus per­plexe que cette aune-là « peine » sous un soleil esti­val. Notre pen­sée lec­trice s’acharne à vou­loir sai­sir (son pire défaut) ce qu’évoque ce poème-là. Acharnement d’autant plus vif que sont « affables », « avides à miroi­ter » et « cois » des grillons « dépe­cés » par l’hiver. Ce drôle de « cois » res­semble d’abord à une faute d’orthographe, eh bien non : la tran­quilli­té cou­tu­mière  de tout ce qui est « coi » ou coite se vit ici au plu­riel. Ainsi trans­for­ma­tion ou dépla­ce­ment du mot dans la phrase embar­rasse en sti­mu­lant l’esprit.

Certains termes révèlent, par la répé­ti­tion, une volon­té res­ca­pée de s’accrocher à un sens recon­nu. Qu’en est-il ain­si de l’empan ? Ce mot, certes peu employé dans la conver­sa­tion, l’est ici à trois reprises : l’« empan de mes heures », « l’empan des che­veux » et « à l’empan, mesu­ré au cercle des nuages ». Révèle-t-il un simple inté­rêt pour son allure bis­cor­nue (à mon goût !! en-pan) qua­li­fiant la mesure ? Un attrait pour les mots rares (comme les terres ?) ? Une pré­cio­si­té intel­lec­tuelle ? Certes le temps peut se mesu­rer en heures, l’espace en lon­gueur de che­veux ou en posi­tion­nant la main ouverte aux doigts écar­tés (l’empan) devant les stra­tus. Un sens pos­sible émerge, pétille en étin­celles de bâton­net pyro­tech­nique.

Faut-il lire autre­ment ? se demande-t-on au terme d’un sur­sis si consé­quent. Faut-il obser­ver par­fois un rap­pel de Mallarmé : abo­li (« il ne rit que l’espace où l’absence abo­lit ») ou ina­ni­té (« l’inutile l’anecdotique l’inanité »), par­fois  même du Rimbaud de « elle est retrou­vé quoi l’éternité ». Faut-il se foca­li­ser sur le périple syn­taxique du « même » qui déam­bule dans le même poème  comme nom ou adverbe : « le même… », « même endor­mie »  ou  qui se place car­ré­ment devant une pré­po­si­tion : «  même malgré/​même contre la mer à marée qui recouvre ». Faut-il se pen­cher sur le signi­fiant par­fois sans signi­fié, sur la phrase qui s’arrête en son début (« Que déjà »). Faut-il fal­loir ?

 Faut-il enfin ne pas oublier les trou­blantes esquisses d’Attali qui entor­tille, cou­ture, fait vaciller et ror­scha­chise 2 – par­fois –  les corps (sou­vent des femmes) pour mieux les renou­ve­ler ? La lec­trice dans le miroir est presque cer­taine d’être aus­si com­po­site qu’elles !


Notes

  1. Ni au titrage !![]
  2. Néologisme déri­vé de Rorschach qui n’est pas seule­ment un test à l’encre[]

mm

Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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