Les mots nous sont un peu­ple par­fois soumis, par­fois rebelle;  par­fois frag­ile, par­fois vio­lent. Nous fris­son­nons en leur com­pag­nie, prêts à les rejeter, les aimer, les inté­gr­er, etc..

Ils sont tou­jours les mêmes et néan­moins tou­jours nou­veaux, por­teurs cha­cun de leur empreinte, de leur écho, de leur tra­duc­tion men­tale. Que lit  le lecteur en sa langue pro­pre? Que cherche-t-il ? De sim­ples mots ? Des amis ? Des amants ? Des enne­mis ?  Il n’y a jamais de vraie réponse, d’où l’intérêt de la ques­tion à pos­er avant de tourn­er les pages du présent ouvrage. Le seul titre Le sur­sis en con­séquence, lu et relu, porte son énigme intrin­sèque : de quoi ce sur­sis-là est-il la con­séquence ? S’agit-il d’une caté­gorie de sur­sis par­mi d’autres, lesquels pour­raient être – pourquoi pas ? —  Le sur­sis en ses prémiss­es ou en sa con­di­tion ou….? De  sur­croît, il ne s’agit pas d’un sur­sis par­ti­c­uli­er, mais du sur­sis en général (« le »). Qu’est-ce qui est donc ajourné, repoussé, bous­culé au point que le coupable/responsable ne saurait accom­plir sa peine ? Le vivre, l’aimer, le mourir, le par­ler, l’écrire… Mys­tère. Les mots d’emblée s’annoncent insoumis. Le dérange­ment sus­cité s’intègre et jus­ti­fie le proces­sus créatif. N’est-il pas ques­tion d’ « anam­nèse », de remon­tée au fond de la/sa mémoire, au fil de ce par­cours poé­tique n’offrant aucune place à la ponc­tu­a­tion 1Ni au titrage !! et se dévelop­pant ain­si comme un souf­fle sans fin ? Haletant.

Carole Carcillo Mesrobian et Jean Attali, Le sursis en conséquence, Les éditions du littéraire, 92 p, 2017, 15€

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian et Jean Attali, Le sur­sis en con­séquence, Les édi­tions du lit­téraire, 92 p, 2017, 15€

L’ouvrage de Car­ole Mes­ro­bian, poétesse, se veut une con­ju­ra­tion de « l’aphasie » du lan­gage, du moins en qua­trième de cou­ver­ture. A nous de décou­vrir si ce trou­ble est par bribes ou est inté­gral ; s’il s’évoque de l’intérieur (un mutisme conçu par l’esprit/le cœur) ou se con­state de l’extérieur (une société par­faite­ment ou impar­faite­ment mutique). Qui sont les con­jurés ? L’autrice ou les auteurs ? Le pein­tre Jean Attali dont les esquisses/dessins ryth­ment si oppor­tuné­ment ce recueil, par­lant à leur façon de dérai­son et déséquili­bre? Les deux croisés (sans C majus­cule), Mes­ro­bian et Attali ? Les trois avec la présente lec­trice qui achève le recueil par son regard en biais ? Autant d’alliés virtuels qui s’ignorent ou se mécon­nais­sent, mais chem­i­nent ensem­ble au long de ce sur­sis conçu avec « sa course »,  avec « sa peur » ou comme « sur­sis de sa toile ».

Pre­mier con­stat de l’œil : les car­ac­tères de la police la plus esthé­tique et exigeante qui soit (Gara­mond, ver­sion 13 !) glis­sent sur un bel papi­er ivoire, mais pour révéler – deux­ième con­stat de l’esprit — un monde émo­tion­nel, brisant volon­tiers  et volon­taire­ment toute logique. Les mots inat­ten­dus n’engendrent pas ce qui les suit, créant un con­stant dépayse­ment. Un peu comme si ces récal­ci­trants se révoltaient con­tre eux-mêmes, con­tre l’usage que nous osons en faire.  Cette vari­able œil/esprit est curieuse­ment con­fortée par la présence réitérée du terme « apor­ie », philosophique s’il en est. De fait, cette apor­ie (trois emplois) est tan­tôt en « apor­ies pleines/non extrav­aguées d’impuissance» (elles se suff­isent prob­a­ble­ment à elles-mêmes), tan­tôt la « source de nos bouch­es » (au sens fig­uré l’embarras éventuel de nos paroles), tan­tôt l’« apor­ie du sabli­er » (dont la durée iden­tique écarte la perpétuité…perpétuelle !). Le pro­mo­teur des apor­ies, Zénon d’Elée, on s’en sou­vient, niait obstiné­ment le mou­ve­ment par son raison­nement (facétieux?). Que nie  C. Mes­ro­bian ? Nie-t-elle ou ne nie-t-elle pas ? Le lecteur – d’évidence besogneux – se place en sit­u­a­tion d’aporie ambu­lante (!), à la fois incer­tain de tout sens absol­u­ment sen­sé et ravi par la dif­fi­culté d’accéder à une cer­ti­tude trop réconfortante.

 Qui sommes-nous à tra­vers ce recueil de poèmes exempts de titres ? Une « cage de chair » et un « car­can » des « âmes » ? Façon de décrire notre statut de  « reclus » à l’intérieur du corps et de l’esprit, de pris­on­nier – ajouterais-je — éventuelle­ment en « sur­sis »… Qu’en est-il des sen­ti­ments ? Dans « le monde affublé » du « cœur », les êtres aux « vis­ages de papi­er » ne sont peut-être que des pages : « tu es le désert au nord/et moi la dune sous la gelée ». Autre façon de dire – peut-être – que ce « tu » et ce « je » — humains ou pen­sées, dune ou désert —  sont tous deux glacés. Un tel froid est-il lié à la soli­tude de « l’éternel sin­guli­er du verbe de s’aimer » ?

Les mots assem­blés par la poétesse ont des con­nivences imprévues qui per­turbent, tout en offrant le con­tente­ment de décou­vrir un monde. Ain­si en est-il de l’ « ourlet du silence », un silence cousu main.  Ain­si en est-il de la « rain­ure des nuits », une entaille dans laque­lle s’engouffrent nos effrois. Ain­si en est-il de « la flamme béante de s’aimer», un abysse de lumière affec­tive. Ce monde-là est un ver­tige qui révèle « le froid des abeilles dépos­sédées de fleurs », les ros­es « dému­nies de rosiers » ou « les fleurs plan­tées à recu­lons ». Ver­tige que con­forte une méta­physique de l’absence créa­trice : « Rien ne mord plus l’éternité », « Comme au soleil on va sans ombre/devenu »,  laque­lle con­duit à « et la pous­sière arrêtée la poussière ».

Com­ment chem­iner dans ce refus de l’aphasie ? Pourquoi ne pas se livr­er au hasard d’une page. Ain­si sur la page 13 (mal­gré l’absence de pag­i­na­tion) se lit : «  Que l’aune à la bougie peine au soleil d’été ». Cette foutue « aune », habituelle­ment évo­quée dans l’expression « à l’aune de », mesure l’objet annon­cé. Or ici, c’est la bougie qui se mesure comme une aune, nous lais­sant d’autant plus per­plexe que cette aune-là « peine » sous un soleil esti­val. Notre pen­sée lec­trice s’acharne à vouloir saisir (son pire défaut) ce qu’évoque ce poème-là. Acharne­ment d’autant plus vif que sont « affa­bles », « avides à miroi­ter » et « cois » des gril­lons « dépecés » par l’hiver. Ce drôle de « cois » ressem­ble d’abord à une faute d’orthographe, eh bien non : la tran­quil­lité cou­tu­mière  de tout ce qui est « coi » ou coite se vit ici au pluriel. Ain­si trans­for­ma­tion ou déplace­ment du mot dans la phrase embar­rasse en stim­u­lant l’esprit.

Cer­tains ter­mes révè­lent, par la répéti­tion, une volon­té rescapée de s’accrocher à un sens recon­nu. Qu’en est-il ain­si de l’empan ? Ce mot, certes peu employé dans la con­ver­sa­tion, l’est ici à trois repris­es : l’« empan de mes heures », « l’empan des cheveux » et « à l’empan, mesuré au cer­cle des nuages ». Révèle-t-il un sim­ple intérêt pour son allure bis­cor­nue (à mon goût !! en-pan) qual­i­fi­ant la mesure ? Un attrait pour les mots rares (comme les ter­res ?) ? Une pré­ciosité intel­lectuelle ? Certes le temps peut se mesur­er en heures, l’espace en longueur de cheveux ou en posi­tion­nant la main ouverte aux doigts écartés (l’empan) devant les stra­tus. Un sens pos­si­ble émerge, pétille en étin­celles de bâton­net pyrotechnique.

Faut-il lire autrement ? se demande-t-on au terme d’un sur­sis si con­séquent. Faut-il observ­er par­fois un rap­pel de Mal­lar­mé : aboli (« il ne rit que l’espace où l’absence abolit ») ou inanité (« l’inutile l’anecdotique l’inanité »), par­fois  même du Rim­baud de « elle est retrou­vé quoi l’éternité ». Faut-il se focalis­er sur le périple syn­tax­ique du « même » qui déam­bule dans le même poème  comme nom ou adverbe: « le même… », « même endormie »  ou  qui se place car­ré­ment devant une pré­po­si­tion : «  même malgré/même con­tre la mer à marée qui recou­vre ». Faut-il se pencher sur le sig­nifi­ant par­fois sans sig­nifié, sur la phrase qui s’arrête en son début (« Que déjà »). Faut-il falloir ?

 Faut-il enfin ne pas oubli­er les trou­blantes esquiss­es d’Attali qui entor­tille, cou­ture, fait vac­iller et rorschachise 2Néol­o­gisme dérivé de Rorschach qui n’est pas seule­ment un test à l’encre — par­fois —  les corps (sou­vent des femmes) pour mieux les renou­vel­er ? La lec­trice dans le miroir est presque cer­taine d’être aus­si com­pos­ite qu’elles !

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Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/

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