Accueil> Carole Carcillo Mesrobian et Alain Brissiaud, Octobre

Carole Carcillo Mesrobian et Alain Brissiaud, Octobre

Par |2021-01-06T03:13:04+01:00 5 janvier 2021|Catégories : Alain Brissiaud, Carole Carcillo Mesrobian, Critiques|

Octobre a pour titre un mois, celui qui « a épou­sé le déclin des ven­danges » (page 35). Il ouvre et ponc­tue plu­sieurs pages, comme un signe tem­po­rel et sym­bo­lique. Il marque le rythme et le sens du livre.

Entre la pre­mière phrase d’Octobre :

 

Tu dis que le rouge
Attrape les rêves
Et délie les lèvres sombres du doute  (page 9)

 

et la dernière :

 

Sinon plus rien n’existe ain­si que ne fut rien  (page 63)

Carole Carcillo Mesrobian et Alain Brissiaud, Octobre, PhB éditions, 2020, 63 pages, 10€.

se jouent et se livrent le corps-à-corps, le bouche-à-bouche, le mot-à-mot de deux poètes dont le che­mi­ne­ment amou­reux est empreint de lyrisme et de liber­té, de souf­france aus­si. Il engage la vie, comme tout amour qui vou­drait n’être que pas­sion mais se nour­rit autant de lumière que de ténèbres.

Carole Carcillo Mesrobian et Alain Brissiaud gardent mémoire – par et avec les mots – d’une errance sur des che­mins qui se croisent, se confondent, se super­posent, s’écartent, se coupent. Ils pénètrent les esprits et les corps, tra­versent les pay­sages, voilent la « nudi­té du jour » (page 59) et découvrent « l’obscurité sous l’étole de nuit » (page 63).

Écrire à l’autre, c’est écrire à soi-même.

Publier Octobre, c’est quit­ter les sen­tiers de l’intime pour emprun­ter la grande route qui conduit à la ville où habite un lec­teur incon­nu trou­vant dans ce livre jouis­sance de la poé­sie et médi­ta­tion sur l’amour.

Carole Carcillo Mesrobian et Alain Brissiaud inventent une rela­tion épis­to­laire tout en s’inscrivant dans l’héritage d’une tra­di­tion de la lit­té­ra­ture. Je songe à la cor­res­pon­dance de Simone de Beauvoir et Violette Leduc, à la com­pli­ci­té de Gustave Flaubert et Louise Colet, à la rela­tion dés­équi­li­brée de Guillaume Apollinaire et Louise de Coligny-Châtillon (Lou), à la sublime langue d’Héloïse et Abélard aus­si, que je cite avec émo­tion : « Vous savez, mon bien-aimé, et nul n’ignore tout ce que j’ai per­du en vous » (lettre deuxième d’Héloïse à Abélard, 1133).

Dans Octobre, la flui­di­té du texte res­pecte l’équilibre entre deux poètes en miroir qui écrivent avec sub­tiles varia­tions de voca­bu­laire et de registres, glis­se­ments incer­tains de la forme et du fond, pro­jec­tions d’images, face au risque – exal­tant et dan­ge­reux – de plon­ger dans l’abîme/abyme qui figure et défigure.

La poé­sie épis­to­laire de Carole Carcillo Mesrobian et Alain Brissiaud est une com­po­si­tion dis­con­ti­nue de frag­ments, comme autant d’éclats d’un dis­cours argu­men­ta­tif avec ses élans de démons­tra­tion, de per­sua­sion, son sub­strat de doute inté­rieur aus­si, qui mine et démine toute ten­ta­tive d’un sur-jeu narratif.

D’aucuns ver­raient en l’amour un sujet assé­ché. A tort, car il est inépui­sable. L’amour a cette fonc­tion puis­sante de mettre toute exis­tence en pers­pec­tive et en ques­tion. Il faut en avoir connu les joies, les transes, les dérives et les bles­sures pour por­ter avec jus­tesse la voix de celui-ci. Si Octobre est le fruit d’un dis­po­si­tif lit­té­raire – les auteurs ne dévoilent rien sur sa genèse, et ils ont rai­son –, il est aus­si, je n’en doute pas, un entre­mê­le­ment d’expériences vécues, obser­vées ou rêvées. C’est pour­quoi lire ce livre, dont la langue est belle, pro­voque en moi un authen­tique plaisir.

A la manière de Roland Barthes dans ses Fragments d’un dis­cours amou­reux (Éditions du Seuil, 1977), j’esquisserais une liste arbi­traire de quelques figures que je décèle dans Octobre : dis­pa­ri­tion (page 9), diva­ga­tion (page 16), silence (page 17), oubli (page 27, page 45), pas­sage (page 31), rêve (page 40), incen­die (page 61), et bien d’autres encore.

Écrire pour aller.
Écrire pour revenir.
Écrire pour s’en aller enfin.
Il ne reste que la poé­sie. Car tout poème est un acte d’amour.

Présentation de l’auteur

Carole Carcillo Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence, Qomme ques­tions, à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., , ain­si que des publi­ca­tions dans les revues Libelle, et L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie manifeste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

Autres lec­tures

A contre-muraille, de Carole Carcillo Mesrobian

Avez-vous déjà éprou­vé l'impression d'avoir plus ou moins bien lu un livre de poé­sie ? Pour ne pas dire l'avoir mal lu… Vous est-il déjà, arri­vé que l'insatisfaction (ou le hasard) vous amène [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Aperture du silence

Sous la cica­trice une bles­sure, sous la bles­sure, la peau du temps Toutes les fron­tières frois­sées, empa­rées, et cette pre­mière aube, cica­trice ouverte, bles­sure recon­nue dans « le creux du sillon vase femme… ». Carole [...]

Carole Carcillo Mesrobian, À part l’élan

Carole Carcillo Mesrobian, À part l’élan Poésie vivante comme le mot vivant vacille au cou­chant. Carole Merosbian offre, dans cet ouvrage fugueur décou­su recou­su, sa vision lit­té­raire pétrie d’analogies [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Ontogenèse des bris

Le lec­teur que je suis – dans ce domaine qui m'est si essen­tiel, à savoir la poé­sie – ne peut être qu'extrêmement sen­sible à un recueil qui renoue avec la fibre artau­dienne du [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Fem mal

Intimité expul­sée pour retrou­ver la paix en soi. Lorsque l’autre, mal­fai­teur hur­lant dans les chairs tumé­fiées, est trop bien ins­tal­lé au cœur de la femme-offrande, celle-ci vacille, tombe, mais conti­nue de par­ler pour [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Ontogenèse des bris

Dès son titre (oxy­mo­rique), Ontogenèse des bris - qui fait l'économie de l’article et ain­si se relie d’entrée aux textes ini­tia­tiques sou­le­vant depuis les lames de fond les « vagues vipé­rines » du Vivre en sa [...]

Présentation de l’auteur

Alain Brissiaud

Né à Paris en 1949. Librairie et édi­teur depuis 1973. Vit entre le Vaucluse et Paris. Le temps qui lui est aujourd’hui don­né est par­ta­gé entre l’écriture et la vie.

 

 

 

Alain Brissiaud

Autres lec­tures

Alain Brissiaud, Jusqu’au cœur

Au-delà des obé­diences, des écoles et des mou­ve­ments, des mesures et des règles édic­tées, des dis­cours et des gloses, existe la poé­sie. Elle échappe à toute ten­ta­tive d’exégèse, car mira­cu­leu­se­ment elle dis­tend le [...]

Carole Carcillo Mesrobian et Alain Brissiaud, Octobre

Octobre a pour titre un mois, celui qui « a épou­sé le déclin des ven­danges » (page 35). Il ouvre et ponc­tue plu­sieurs pages, comme un signe tem­po­rel et sym­bo­lique. Il marque le rythme et [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Alain Brissiaud, Octobre

« L’impossible dis­tance irré­duc­tible de l’existence » Un échange épis­to­laire poé­tique pour dire « l’impossible dis­tance irré­duc­tible de l’existence ». Là où des lettres de feu pour­raient suf­fire, et les exemples sont légion [...]

mm

Laurent Grison

Laurent Grison est poète, his­to­rien de l'art et cri­tique. Il a publié plus de soixante-dix livres et contri­bue à diverses revues. Passionné par le croi­se­ment des formes de créa­tion, il tra­vaille régu­liè­re­ment avec des artistes. Il est membre de plu­sieurs asso­cia­tions inter­na­tio­nales d'écrivains et de cri­tiques, dont la Maison des écri­vains et de la lit­té­ra­ture, le P.E.N. Club fran­çais, The Poetry Society (Royaume-Uni), l’Association Internationale de la Critique Littéraire et l’Association Internationale des Critiques d’Art. Ses textes, tra­duits en plu­sieurs langues, sont publiés en France et à l'étranger. www​.lau​rent​gri​son​.com
Aller en haut