Accueil> Carole Carcillo Mesrobian, Fem mal

Carole Carcillo Mesrobian, Fem mal

Par |2020-02-06T08:51:30+01:00 5 février 2020|Catégories : Carole Carcillo Mesrobian, Critiques|

Intimité expul­sée pour retrou­ver la paix en soi. Lorsque l’autre, mal­fai­teur hur­lant dans les chairs tumé­fiées, est trop bien ins­tal­lé au cœur de la femmeoffrande, celle-ci vacille, tombe, mais conti­nue de par­ler pour dire l’amour encore un peu entre deux souffles, dire la dou­leur enchâs­sée par­tout où l’homme demeure.

Carole Carcillo Mesrobian livre sa véri­té dans FEM MAL, ouvrage rava­geur paru chez Transignum, et abon­dam­ment illus­tré par Wanda Mihuleac ; ce par­cours dans le kairos, le temps ver­ti­cal, moment du bas­cu­le­ment irré­mé­diable, ras­semble en un point l’urgence du cri face aux beu­gle­ments de la gorge, des poings de celui qui se pré­sen­tait, à l’aube de l’amour, comme un preux arthu­rien, et qui se révé­le­ra n’être qu’une armure vide forte seule­ment du fer de l’armure – un cri sal­va­teur tis­sé de nerfs, sang séché, peau déchi­rées, organes décou­pés, os broyés.

FEM MAL fait mal, femelle, femme et mâle, un titre oppo­si­tion hors de l’apaisement. La mise en pages de FEM MAL est conçue par la plas­ti­cienne Wanda Mihuleac et ren­force cette per­cep­tion : chaque double page grand for­mat est flan­quée des figures répé­tées et légè­re­ment modi­fiées de l’homme et de la femme, bouches ouvertes sur l’autre intru­sif, sur le texte disant les mots de l’une, les bor­bo­rygmes de l’autre.

Carole Carcillo Mesrobian, FEM MAL,
Les
Editions Transignum, 2019, 20€.

La puis­sance de ce mon­tage noir et blanc ren­force le dire de la femme/​Carole, le pro­pulse, l’aide à expul­ser le bébé/​homme mor­ti­fère. La der­nière double page est celle, non de l’apaisement qui ne pour­ra jamais adve­nir, mais celle de la réso­lu­tion du conflit dans la for­ma­tion d’un trou noir duquel rien n’échappe.

L’exceptionnel du tra­vail de Carole Carcillo Mesrobian (Carole Mesrobian en lit­té­ra­ture) tient dans ce trem­ble­ment à l’orée du trou noir : tu peux encore oser nos corps entre­mê­lés. Terrible aveu de celle qui tisse ses maux sur la ligne de fuite. Elle ajoute : séques­tra­tion, c’est fini ; puis,  dans un silence fabri­qué de sons : fait mal. En creux se révèle la per­son­na­li­té de celui qui était cen­sé por­ter la lumière : adul­tère, bru­tal, cal­cu­la­teur, arro­gant, faux, voleur de sen­ti­ments et de pièces son­nantes. On le devine aimant la musique qui braille et qui, en boucle, empêche toute com­mu­ni­ca­tion ; Carole Carcillo Mesrobian décrypte l’écriture de MAL : tu écris tant de choses, inima­gi­na­ble comme on peut écrire tant de choses sor­ties comme des guir­landes d’insectes nau­séa­bonds de ta tête ; ou encore : ta hargne part à la poste, tu calom­nies. MAL, scribe de la haine et de la for­fai­ture. Après ces pages, ces pages à vider le sac des viandes fai­san­dées par l’haleine du che­va­lier décou­su : “ta crasse, au propre corps mal­odo­rant au figu­ré broyeur de ciel”.

Ai-je bien tué le monstre qui était en moi, semble exhaler Carole Mesrobian, telle est l’hypothèse émise entre les lignes, celles du poète. Qu’est-ce que l’Art ? Sinon la pro­jec­tion de l’impen­sé du créa­teur – de l’entre-deux – dans l’œuvre ; œuvre qui pense par elle-même et révèle ce que le créa­teur croit cacher encore ; le poète est dans ce FEM MAL, entiè­re­ment impli­qué ; l’ouvrage est le jour­nal du kai­ros, celui de tous les jours comp­tés (contés) dans l’instant du jouir dans la dou­leur d’écrire la dou­leur. Encore. Mais comme l’écrit Carole Carcillo Mesrobian en conclu­sion de son poème en prose, ryth­mé, colo­ré, violent, cise­lé :

Je ne me tais pas.
Il faut que ça se tienne dans les pages
de quelque part,
cette dis­tance par­cou­rue au pays
d’une folie
dont j’ai accep­té per­méable la masse
épous­tou­flante comme d’une bombe
ato­mique les ravages.

Et cette accep­ta­tion est le signe que les deux monstres sont dis­tin­gués : MAL ne pou­vant se connaître lui-même est enfin expul­sé par la par­tu­riente ; FEM, déli­vrée par volon­té poé­tique (ce livre), voit dans son miroir son image inver­sée, monstre enfin connu et cares­sé. Plus ce monstre mour­ra par connais­sance, plus la mort douce s’approchera.

 

Présentation de l’auteur

Carole Carcillo Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence, Qomme ques­tions, à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., , ain­si que des publi­ca­tions dans les revues Libelle, et L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

Autres lec­tures

Carole Carcillo Mesrobian, Aperture du silence

Sous la cica­trice une bles­sure, sous la bles­sure, la peau du temps Toutes les fron­tières frois­sées, empa­rées, et cette pre­mière aube, cica­trice ouverte, bles­sure recon­nue dans « le creux du sillon vase femme… ». Carole [...]

Carole Carcillo Mesrobian, À part l’élan

Carole Carcillo Mesrobian, À part l’élan Poésie vivante comme le mot vivant vacille au cou­chant. Carole Merosbian offre, dans cet ouvrage fugueur décou­su recou­su, sa vision lit­té­raire pétrie d’analogies [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Ontogenèse des bris

Le lec­teur que je suis – dans ce domaine qui m'est si essen­tiel, à savoir la poé­sie – ne peut être qu'extrêmement sen­sible à un recueil qui renoue avec la fibre artau­dienne du [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Fem mal

Intimité expul­sée pour retrou­ver la paix en soi. Lorsque l’autre, mal­fai­teur hur­lant dans les chairs tumé­fiées, est trop bien ins­tal­lé au cœur de la femme-offrande, celle-ci vacille, tombe, mais conti­nue de par­ler pour [...]

mm

Philippe Thireau

 Philippe Thireau vit en France. Il est régu­liè­re­ment publié (essais, récits, poé­sie, théâtre... ) depuis 2008. Bibliographie : Le bruit sombre de l’eau, Z4 édi­tions, La dia­go­nale de l’écrivain, 2018 Benjamin Constant et Isabelle de Charrière, Hôtel de Chine et dépen­dances, Cabédita, 2015 Le Voyageur dis­tant ou Bonjour Stendhal, adieu Beyle, Jacques André édi­teur, 2012 Le Sang de la République, Cêtre, 2008                          THÉÂTRE Cut, Z4 édi­tions, 2017 Mortelle faveur et J’entends les chiens, Z4 édi­tions, 2017                           POÉSIE Soleil se mire dans l’eau (pho­to­gra­phies Florence Daudé), Z4 édi­tions, 2017                           REVUES Cioran ver­ti­cal (essai) in Les Cahiers de Tinbad n° 3 et 4, Tinbad, 2017 Le cireur de Parquet in Les Cahiers de Tinbad n° 6, Tinbad 2018 En ton sein in FPM n° 18, Éditions Tarmac, 2èmetrimestre 2018   Je te mas­sa­cre­rai mon cœur, PhB édi­tions, 2019 Melancholia, Tinbad, 2020