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Jean-Pierre Bobillot , Dernières répliques avant la sieste

Par |2021-03-05T20:47:37+01:00 5 mars 2021|Catégories : Critiques, Jean-Pierre Bobillot|

Jean-Pierre Bobillot nage dans une lueur plus légère que l’eau

Voyage au bout de la lueur, ce recueil de mots, d’étranges mor­ceaux de chairs tra­duits en mots, engage sur le sen­tier de la fin déjà adve­nue. Car la fin n’est jamais finie mais tou­jours vivante avant la vie. C’est dire que tout est « pro­vi­soi­re­ment définitif »

Si le poème est noyé dans la page et rêve d’en sor­tir pour Bernard Heidsieck et Sylvie Nèves, il doit être action­né, agi­té (fou ?) lit­té­ra­le­ment, mis en geste, pour Jean-Pierre Bobillot. Pas ques­tion d’enfermer le vers dans la page, mais page il y a ! Alors, fai­sons sor­tir la page de sa mise en page, appli­quons-lui une forme de sénes­cence avant la lettre et appe­lons ça la sieste, ou avant la sieste, ce qui est la même chose.

On pour­rait pen­ser qu’il y a urgence pour Bobillot à écrire dans le fou­toir hale­tant de Dernières répliques avant la sieste, que cette somme hérétique/​poétique est le der­nier râle consom­mé du poète, une sorte de déver­soir pour expul­ser la poé­sie de l’enfermement du corps qui est une page d’écriture. Urgence ? Ces mor­ceaux courent sur toute une vie (presque) de Bobillot ! Réponse : la vie est une urgence et les temps long et court s’agrègent en un ins­tant. Telle est la façon du trait de plume sur la page, cette inven­tion carcérale.

Jean-Pierre Bobillot, Dernières répliques avant le sieste, Editions Tinbad, 2020.

Dans ces notes sur le risible II et III, la mise en scène de l’exergue, exergue qui est une mise en abîme d’un texte, une ten­ta­tive de le réduire en un point autant que le gran­dir, donc, cette mise en scène hurle de plai­sir : « La mort est la plus moderne des choses » pour Jean-Pierre Schulh dans Rose pous­sière ; et encore « Morz, va m’a çaus que d’amors chantent » du sublime moine/​mort/​Picard, Hélinand de Froidmond (1160-1229 ?) dans Vers la mort.

Pour un poète, cette ques­tion lan­ci­nante posée sur la langue : com­ment ordon­ner la mort (au sens de l’ordination reli­gieuse) et l’ordonnancer au sens lit­té­raire : « S’agit pas d’rater sa rature ! », trouve-t-on page 61 du livre. Le retrait du trait, le retrait du monde semblent bien être la grande manière de manier l’écriture du vide qu’appelle de ses vœux le poète pro­lixe, qui crève d’écrire encore et encore. Ah !  si seule­ment tous les poètes pou­vaient se nom­mer un seul. Si ? Il s’appellerait Isidore Ducasse, sûre­ment (par­tie 1) ; il souf­fri­rait comme le jeune Werther de Goethe (par­tie 2). Point, et puis rien. Mieux ain­si vau­drait mou­rir de rire qu’angoisser la mort : « Les souf­frances du jeune Vertèbre » qui a « ni père ni cieu ». L’étrange X a dis­pa­ru comme pour ouvrir un pos­sible nou­veau dans le trou de vers qui doit bien exis­ter quelque part tout près, près de la Voie lac­tée ? J’imagine.

 Les apho­rismes qui rythment la poé­tique de Bobillot se laissent boire comme une der­nière goutte de vie : « Pourquoi des poètes ? L’humanité est faite de plus de mots que de vivants. » ; « Il paraît que je ris 6’ par jour en moyenne, /​ Bien moins qu’il y a un siècle ! »

Et pour en finir avec la vie mal­gré les siècles, ce : « Ah !… le derme… » ; eh ! « répon­dez » (sur la page 55, 114 répon­dez halètent + un ré poi­gnant ) angoisse le poète à la socié­té de som­ma­tion. Allo ! quoi ? qui est au bout du fil hurle Bobillot ras­sem­blant les bouts, comme autant de mor­ceaux de choix sur l’étal du bou­cher. Que je découpe encore, encore. Et pour finir, cet aveu de taille du poète : « La mise en page [de cet ouvrage] a été spé­cia­le­ment conçue en vue de la pré­sente édi­tion – que l’on peut de ce fait consi­dé­rer comme pro­vi­soi­re­ment défi­ni­tive. » Un livre explose, un livre miné par les mots explosés.

Présentation de l’auteur

Jean-Pierre Bobillot

Certifié en Lettres clas­siques et agré­gé de Grammaire, il est doc­teur d’État ès Lettres & Sciences humaines, à l’Université de la Sorbonne nou­velle (Paris-III).

Maître de Conférences en sty­lis­tique à l’Université Jean-Moulin (Lyon III), de 1992 à 1999, il est, depuis 1999, pro­fes­seur (ensei­­gnant-cher­­cheur) à l’Université Stendhal (Grenoble III), ensei­gnant en langue et lit­té­ra­ture (fran­çais moderne et lit­té­ra­ture des XIXe et XXe siècles, prin­ci­pa­le­ment poésie). 

Il a tenu de nom­breuses confé­rences et par­ti­cipe à l’Université popu­laire de Lyon depuis sa création. 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Philippe Thireau

 Philippe Thireau vit en France. Il est régu­liè­re­ment publié (essais, récits, poé­sie, théâtre... ) depuis 2008. Bibliographie : Le bruit sombre de l’eau, Z4 édi­tions, La dia­go­nale de l’écrivain, 2018 Benjamin Constant et Isabelle de Charrière, Hôtel de Chine et dépen­dances, Cabédita, 2015 Le Voyageur dis­tant ou Bonjour Stendhal, adieu Beyle, Jacques André édi­teur, 2012 Le Sang de la République, Cêtre, 2008                          THÉÂTRE Cut, Z4 édi­tions, 2017 Mortelle faveur et J’entends les chiens, Z4 édi­tions, 2017                           POÉSIE Soleil se mire dans l’eau (pho­to­gra­phies Florence Daudé), Z4 édi­tions, 2017                           REVUES Cioran ver­ti­cal (essai) in Les Cahiers de Tinbad n° 3 et 4, Tinbad, 2017 Le cireur de Parquet in Les Cahiers de Tinbad n° 6, Tinbad 2018 En ton sein in FPM n° 18, Éditions Tarmac, 2èmetrimestre 2018   Je te mas­sa­cre­rai mon cœur, PhB édi­tions, 2019 Melancholia, Tinbad, 2020
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