Brigitte Mugel, Le soleil pour unique chapeau et Blancs

Par |2020-06-21T13:40:48+02:00 21 juin 2020|Catégories : Brigitte Mugel, Critiques|

Com­ment dire sans mémoire, com­ment écrire le ressen­ti du nais­sant, du bébé, avec les mots appris plus tard ?

C’est la gageure du pre­mier recueil de Brigitte Mugel, Le soleil pour unique cha­peau. Il faut inven­ter, elle invente, elle, la fille déjà, avec des mots trou­vés dans la besace à mots que son frère, ses deux sœurs, sa mère et son père trans­portent dans leur quo­ti­di­en. Elle emprunte ces let­tres appris­es qu’elle assem­ble joli­ment pour dire que les chats rient avec elle. En pleu­rant aus­si, sous leurs masques. Cette phrase est majeure pour servir d’éclairage à ce réc­it d’enfance : c’est Bon­jour tristesse revis­ité en creux, ce livre d’une autre, si loin­taine, si proche. Que se passe-t-il, quelle pas­sion se des­sine sous les draps qui sen­tent bon les draps pro­pres ? Le quo­ti­di­en va et tous s’y retrou­veront. Presque tous. Car l’enfance de la fil­lette se déroule « nor­male­ment », avec ce qu’il faut d’amour pour que les lende­mains puis­sent coif­fer le soleil pour cha­peau. L’effrayante force de cette prose est de nous trans­porter sans élan dans ce que la vie recèle au fond : sim­plic­ité, banal­ité des rites quotidiens…

Brigitte Mugel, Le soleil pour unique cha­peau, PhB, Paris, 2018, 81 pages, 10 euros

 

Mais l’imaginaire est là, qui s’immisce et pro­jette entre gestes mesurés la muséo­gra­phie exal­tante de tous les pos­si­bles ; tous ces pos­si­bles que l’on n’ose même pas nom­mer, qu’on ne sait pas nom­mer, qui sont des rêves plus forts que la meule de la vie qui ne sait que hoqueter ses heures ; la fil­lette grat­te la pre­mière croûte qui s’est for­mée sur un genoux après une chute, comme pour son frère et ses sœur avant elle, pareil ! C’est une mal­adie, quelque chose de puis­sant, l’irruption du désir. Alors on grat­te la croûte pour sen­tir ce ver­tige qui vous sort de l’ordinaire, on entre­tient la croûte qui devient la mal­adie de l’inconnu ; et lorsqu’elle tombe, la nou­velle peau déli­cate tein­tée de rose appelle une nou­velle vie. Est-ce bien cela ? Tant d’existences nou­velles dans âme et corps grâce aux croûtes de la vie ; et si cela était vrai ?

Le vide, dans sa poitrine, ouvre ses déserts. Ces derniers mots de l’ouvrage sig­nent cette attente que l’enfant nomme vide, il se résout dans ses déserts, les siens pro­pres que per­son­ne ne lui a fab­riqués. Il est essen­tiel alors d’ouvrir Blancs et de voir de quels déserts il s’agit : serait-ce ceux d’Isabelle Eber­hardt qui affronta le grand Sahara ? ou ceux de la méta­mor­phose, ceux de la nudité parée des soli­tudes immenses. Quels man­teaux de sable pour vêtir le corps trans­for­mé, quels oueds taris pour étanch­er la soif ?

Brigitte Mugel laisse la lumière décider seule de son ombre. Point n’est besoin pour cela de s’enfuir, le sen­ti­ment géo­graphique n’a pas cours. Le soleil en cha­peau frappe aus­si bien là qu’ailleurs ! Elle se sou­vient, adulte, du ques­tion­nement implaca­ble de la plage de sable immense cerveau nu/ou j’écris inlass­able­ment mon nom/et où inlass­able­ment la vague l’efface. Elle con­stru­it un trou virtuel sur cette plage Cerdagne, tel est le but, tel est le moyen, bien­tôt les choses se nom­ment. En baie de Rance cela va de même et à Paris elle creuse aus­si. La trace de l’homme dans le sable de ses rêves à demi accom­plis est trace douce : tes mains lour­des ont tracé leurs pas/dans mes blancs dans mes fis­sures fraîch­es.

 

C’est tout blanc, blanc. Il faudrait que sous la main cares­sante l’enfant d’hier chante mais ça n’est plus pos­si­ble. L’innocence est aus­si une mal­adie que l’hôpital peine à soign­er. Les oiseaux peut-être encour­a­gent l’innocence, on con­naît des exem­ples fameux. C’est bien cela, « il n’y a nulle part où aller qu’en dedans », décou­vre-t-elle dans Doris Less­ing ; la con­struc­tion se fait au cen­tre de soi. Et pour cela nul besoin d’aller dans le grand Sahara, les Cor­bières de son enfance sont un « désert » bien suff­isant pour descen­dre vers le haut. Mais c’est difficile.

 

Com­ment dire blanc sans que cela gêne les couleurs, com­ment pein­dre blanc lorsqu’on a soif du rouge des lèvres peintes, du sang de celui qui passe dans le vent de la bouche offerte. Com­ment être soi dans le trou creusé et voir, voir, est-ce pos­si­ble cela ?… Pourtant/le ciel/déjà/d’un bleu très sûr cou­vre les parois du gouf­fre de la pos­si­bil­ité d’un havre. C’est bien ce bleu, entre­vu, qui bous­cule Blancs.

Présentation de l’auteur

Brigitte Mugel

Brigitte Mugel est une poétesse française.

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Philippe Thireau

 Philippe Thireau vit en France. Il est régulière­ment pub­lié (essais, réc­its, poésie, théâtre… ) depuis 2008. Bib­li­ogra­phie : Le bruit som­bre de l’eau, Z4 édi­tions, La diag­o­nale de l’écrivain, 2018 Ben­jamin Con­stant et Isabelle de Char­rière, Hôtel de Chine et dépen­dances, Cabédi­ta, 2015 Le Voyageur dis­tant ou Bon­jour Stend­hal, adieu Beyle, Jacques André édi­teur, 2012 Le Sang de la République, Cêtre, 2008                          THÉÂTRE Cut, Z4 édi­tions, 2017 Mortelle faveur et J’entends les chiens, Z4 édi­tions, 2017                           POÉSIE Soleil se mire dans l’eau (pho­togra­phies Flo­rence Daudé), Z4 édi­tions, 2017                           REVUES Cio­ran ver­ti­cal (essai) in Les Cahiers de Tin­bad n° 3 et 4, Tin­bad, 2017 Le cireur de Par­quet in Les Cahiers de Tin­bad n° 6, Tin­bad 2018 En ton sein in FPM n° 18, Édi­tions Tar­mac, 2èmetrimestre 2018   Je te mas­sacr­erai mon cœur, PhB édi­tions, 2019 Melan­cho­lia, Tin­bad, 2020
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