> Tristan Felix, Aphonismes

Tristan Felix, Aphonismes

Par | 2018-06-03T16:08:43+00:00 3 juin 2018|Catégories : Critiques, Tristan Felix|

La somme du dedans et du dehors égale zéro : Tristan Félix donne le branle au rêve

 

Tristan Félix, une voix obsé­dante, venue du fond de l’âge, une voix rava­geuse et mus­clée, musi­cale, embarque le monde dans un dé à coudre. Au tout début, rien, l’univers tient dans un dé à coudre. Et Tristan Felix se tient là, au bord, à la péri­phé­rie de rien, au centre déca­lé de la poé­tique.

Poète et pas seule­ment. C’est à dire tout. Tout est poète et Tristan Felix décline à sa manière la façon d’être tout. Son ouvrage, Aphonismes, paru chez l’éditeur (arti­sa­nal) Venus d’ailleurs, nous indique, à la fin de la fin, sur cette qua­trième de cou­ver­ture qui est pro­pre­ment une bou­teille d’encre jetée à la mer, que l’aphorisme, velu comme un turc, pérore à la tri­bune /​ l’aphonisme branle du chef au bras d’un faune eunuque il chante.

Sa façon d’être tout. Foin des péro­rai­sons, de la rhé­to­rique, de cet art des domi­nants qu’est l’aphorisme qui se pré­tend por­teur de véri­tés pro­fondes. Il n’y a pas de véri­tés pro­fondes, telle est la réponse. Tristan Felix, poète, clown déjan­té, pho­to­graphe, conteuse en langues obs­cures et ima­gi­naires (com­bien de langues ne sont pas nées qui auraient dû naître, belles et por­teuses d’un seul mot décli­né à l’infini : paix), poète et donc tout, ne pérore pas.

Sa façon d’être tout. Elle branle du chef pour aider un son à sor­tir. L’exercice est dif­fi­cile, la voix sort, éraillée, une voix de tête. L’eunuque, dont elle rap­pelle l’image, est cet être par­fait dans un monde impar­fait. Elle le chante, et agace, et porte le faux au sublime pour appro­cher le vrai.

 

Tristan Felix, Aphonismes, édi­tions Venus d’Ailleurs, 201796 p., 10 €


 

Quatre-vingt-seize apho­nismes ponc­tués d’autant de des­sins, à moins qu’il ne s’agisse de des­sins appuyés d’aphonismes. Le pre­mier d’entre eux, J’habite der­rière chez moi, est un paon gra­cieux. Ce texte pose l’ensemble : der­rière l’égo doit se cacher une véri­té. Mais quelle est-elle ? L’homme guer­roie /​ la queue emplit de Dieu /​ il ense­mence la mort /​ auréo­lé de glaire. L’important, ici, n’est pas de consta­ter que l’homme ense­mence la mort, ça, on le sait ; non, l’important, c’est la « glaire » en place de gloire. Il y a du Cioran dans Felix.

Aphonismes ne cache pas non plus son goût pour la répé­ti­tion en guise de rafale mor­telle avant l’heure. Le J’habite der­rière chez moi est répé­té plus loin, comme pour redire, plus loin redire que, déci­dem­ment, notre habi­tat est étrange à l’étranger de nous-même que nous sommes : J’ai fait trente-six fois le tour de ma mai­son /​ sans en retrou­ver l’huis /​/​ der­rière, mon lit porte en creux le trace /​ de ce que je fus. Seule la trace sub­siste ; mais elle ne dit rien d’une véri­té de l’être qu’on soup­çonne gîter dans le corps, le cœur et l’âme. Elle se contente, comme toute trace, d’être belle à celui qui regarde, une œuvre d’art. Une véri­té jamais connue, qui ne le sera jamais, jamais. Mais évo­quée, oui, dans la glaire por­teuse de vie (de rêve plu­tôt). Tristan refuse de la cher­cher. S’il y a une véri­té, elle est dans le manque de véri­té.

Pour illus­trer cette démarche, Tristan Felix se pare des habits de clown. Qu’une femme se déguise en clown, non, qu’un clown porte une femme, l’enfante dans la jus­tesse de son art (au sens de l’art du Juste), sa glaire, pour lui dire, à elle : Compte les bêtes : il n’en res­te­ra jamais assez pour les tuer toutes /​/​ mais compte sur toi, tu es de trop, voi­là la clef d’Aphonismes.

Pour être plus pré­cis encore, lisons : La pen­sée du monde rend aphone /​/​ tant mieux : plus per­sonne n’entend le monde. Personne ne peut entendre un monde impos­sible à pen­ser.

Cet ouvrage ouvra­gé de des­sins des­sine une ligne de fuite sur­réa­liste réduite à néant. Poursuivi par le doute /​ Il s’enfuit à l’intérieur du cercle /​/​ ou la somme du dehors et du dedans /​/​ égal zéro. Pointé.

 

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Philippe Thireau

Venant du monde du jour­na­lisme pro­fes­sion­nel, PHILIPPE THIREAU a dépas­sé les « soixante rugis­sants ». Il n’a jamais été aus­si en forme ! Il vit et tra­vaille à CHOUX, dans le Jura, un vil­lage de 144 âmes situé à près de 1000 mètres d’altitude. Il se consacre exclu­si­ve­ment à l’écriture. Il écrit des romans, des récits, des essais ; il est éga­le­ment auteur dra­ma­tique. Son écri­ture est ani­mée.

Il a publié trois ouvrages à compte d’éditeur :

LE SANG DE LA RÉPUBLIQUE chez Cêtre en 2008 ;
LE VOYAGEUR DISTANT OU BONJOUR STENDHAL, ADIEU BEYLE chez Jacques André édi­teur en 2012.
BENJAMIN CONSTANT ET ISABELLE DE CHARRIÈRE : HÔTEL DE CHINE ET DÉPENDANCES chez Cabédita (Suisse) en 2015.

Il appré­cie tout par­ti­cu­liè­re­ment, par­mi les auteurs contem­po­rains, les œuvres de Michel Chaillou, Pascal Quignard, Michel Houellebecq, Le Clézio, Bernard-Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce… Lire le jour­nal d’un écri­vain le pas­sionne. Il aime aus­si, ce n’est pas contra­dic­toire, le regret­té Bernard Clavel.

Quelques ouvrages à édi­ter :

AQUA MEMORIAE regroupe deux textes, l’un consa­cré à Ulysse et Calypso, et l’autre à la fuite de Guyane d’une troupe de dépor­tés à la fin du XVIIIe siècle ;

PÉRIPHÉRIE DE L’ÉTOILE, un roman sin­gu­lier sur le des­tin des êtres ;

des pièces de théâtre nom­breuses en cours de lec­ture.

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