Christine Durif-Bruckert, L’origine d’un monde

Par |2021-09-21T07:07:49+02:00 21 septembre 2021|Catégories : Christine Durif-Bruckert, Critiques|

Le long poème de Chris­tine Durif-Bruck­ert, suivi d’un bref essai sur Courbet et le paysage, « L’origine du monde dit l’amour de Courbet pour les paysages », est un ver­tig­ineux voy­age au cen­tre de l’univers com­pris comme tout infi­ni et indé­pass­able ; ce tout est donc le cen­tre de vie, alors le sexe de la femme est le cen­tre, et cela il faut le cacher comme révéla­tion trop matérielle. Et cela sera révélé, n’en déplaise.

Croisée récem­ment à Lyon et présen­tée par une amie com­mune, Chris­tine Durif-Bruck­ert me con­fia que l’éditeur de « L’origine d’un monde » lui déclara, man­u­scrit en main et saisi par le pro­pos, ne pou­voir se pass­er d’un livre sur le sexe de la femme écrit par une femme ; il y en eut pour­tant d’autres et il y en aura encore. Mais il fut sidéré que la poète s’attaquât au tableau de Courbet titré « L’origine du monde » en y met­tant son pro­pre corps, en vivant cette orig­ine en mod­èle & en voyeuse. Là était le sub­lime, un sec­ond dévoile­ment après le dévoile­ment du maître.

D’abord gag­née par le mal être en se plan­tant devant le tableau, il fal­lut un cer­tain temps à la poète pour qu’elle le regardât comme on regarde son image dans un miroir. Une vraie image de soi aupar­a­vant intime­ment cachée, tout juste prêtée. Mais surtout jamais représen­tée lumineuse­ment. Alors elle eut envie d’écrire le sexe de la femme pour se dépouiller de vête­ments décidem­ment bien pesants.

Chris­tine Durif-Bruck­ert, L’origine d’un monde, édi­tions inven­it, Lille, 2021, 112 pages, 14 euros.

Le tableau de Courbet pré­tend révéler « tout » ce qui est caché mais il ne laisse devin­er que ce qui est replié. Ain­si du sexe de la femme qui est repli. Toute la sub­til­ité est dans cette manière de Courbet de laiss­er entrevoir autre chose que la chose mon­trée et d’affirmer que tout est là, dans ces deux lèvres à peine esquis­sées. Si « L’Olympia » de Manet dit que sous la main de la femme nue, las­cive, cachant son sexe, il y a un monde qui doit rester incon­nu, Courbet, en un geste coupant, grave et cares­sant, en mon­tre l’entrée flu­ide. Juste ça et cela va au fond.

Seule face à l’image impens­able, en un poème déployé sur le corps univers, ver­tig­ineux, un corps sans vis­age, sans bras ni jambes et pour­tant achevé, Chris­tine Durif-Bruck­ert cherche à ouvrir le pas­sage, il faut bien sor­tir d’une frontal­ité aus­si abrupte. Je vois dans cette quête du pas­sage la même ques­tion posée par les philosophes et les astro­physi­ciens : l’univers ne serait-il qu’un passage ?

 

Com­ment résoudre le para­doxe d’être là
face à une image impensable
si vul­nérable.
Peut-être jouer à l’emmener vers son point le plus extrême
réveiller les espaces mutiques
encore inac­ces­si­bles.

 

Ce long poème n’est pas le poème de l’imaginaire, il aurait plus à Clé­ment Ros­set, c’est le poème de la chute réelle dans le mythe du sexe per­du en pro­fonde forêt. Dans la car­na­tion est la chute. Mais ni Dieu ni Satan n’habitent ces vers : j’appelle le fond, mais il ne vient pas. Le fond est dans la forme, c’est là qu’on doit le trou­ver ; à cha­cun ses out­ils, la poète dis­pose en sus de ceux de l’universitaire. Elle chute dans ce sexe qui est le sien et peint, comme Courbet, au risque de l’image. Elle se risque, risque sa peau dans la peau de Courbet. Courbet fait femme ? Cet aspect que je pressens dans le tableau ne fig­ure pas textuelle­ment dans le poème mais sem­ble pour­tant évi­dent. Ni tête ni jambes ni bras, un sexe unanime, évi­dent, évidé et trag­ique dans sa beauté native. C’est le sexe, il n’y en a point d’autres. Le reste n’est que mécanique.

Chris­tine D.-B. dit être débor­dée d’être au cen­tre. Elle par­le d’une attente presque religieuse ; presque, il ne faut pas insul­ter les pos­si­bles. Ce cen­tre, ce tout du tout est, dit-elle :

Un point fixe dans le chaos
moment cos­mogéné­tique
de l’œuvre.

 

On pour­rait, à l’envie, pour­suiv­re cette quête de soi dans l’autre enfin délivré dans la représen­ta­tion, oh ! comme le vivant est si ten­dre en cet endroit. On aime par­ti­c­ulière­ment cet autre vers impos­si­ble… impos­si­ble ? L’image ne baisse pas les yeux. Je vois dans cette affir­ma­tion si dense la clé de « L’origine d’un monde » ! Le regard de la représen­ta­tion, en l’occurrence un tronc doté d’un trou noir absorbant, est le seul regard ; celle ou celui qui croit voir en regar­dant ne fait que pass­er dans le regard de l’œuvre. Je viens de com­pren­dre, grâce à la poé­tique char­nue et con­ceptuelle de ce livre, com­ment voir en dedans, dans le regard en face ; l’œuvre d’art ne fig­ure rien d’autre que ce qui est en face et voit. Le vivant pas­sager est dépassé, ou plutôt absorbé. Il n’y a point de soli­tude plus douce.

Œuvre pour œuvre : entre la toile de Courbet, qui est cos­mos, et celle de la poète, s’exerce une force attrac­tive. En son sexe partagé en écri­t­ure, la poète s’engage en cos­mos et lit­térale­ment devient la toile elle-même. Voyez comme je suis, sage et ani­mée, non point immac­ulée mais pen­sée pro­fonde et sexe sans tabou, vecteur du bruit de fond de l’univers, un sexe qui n’est plus à cacher, un sexe à tous, le sexe de tous.

Ô le puis­sant par­fum du sexe. Finir avec cela, car il faut bien finir, tant mieux et non hélas, soyons fous, soyons vivants : Les odeurs et la pein­ture vien­nent s’unir à celles qui mon­tent de la nature, des forêts, du bois brûlé et des fins d’orage. Les odeurs du désir. Sen­tir cette odeur dans la sub­tile douceur des orig­ines de Courbet et de Chris­tine Durif-Bruck­ert. Un instant, un passage.

Présentation de l’auteur

Christine Durif-Bruckert

Chris­tine Durif-Bruck­­ert, chercheure en Psy­cholo­gie Sociale et en Anthro­polo­gie à l’Université Lyon 2 est aus­si poète 

Out­re la dif­fu­sion d’un grand nom­bre d’articles dans des revues sci­en­tifiques nationales et inter­na­tionales, elle pub­lie Une fab­uleuse machine, Anthro­polo­gie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phys­i­ologiques, en 1994 chez Anne-Marie Métail­ié (réédité aux Édi­tions l’Oeil Neuf en 2009), La nour­ri­t­ure et nous. Corps imag­i­naire et normes sociales édité par Armand Col­in en 2007, Expéri­ences anorex­iques, Réc­its de soi, réc­its de soin en 2017 aux Édi­tions Armand Col­in. En 2021, elle coor­donne l’ouvrage col­lec­tif Trans­es aux édi­tions Clas­siques Garnier.

En poésie, en mars 2018, elle pub­lie Langues chez Jacques André Éditeur. 

Aux Édi­tions du Petit Véhicule, elle pub­lie la même année Arbre au vent sur des pho­togra­phies de Pas­cal Durif, un recueil qui mêle pho­togra­phies et textes poé­tiques, puis Le corps des Pier­res en 2019, et Mains, écrit en col­lab­o­ra­tion avec Mar­i­lyne Bertonci­ni et Daniel Régnier-Roux

Un réc­it poé­tique, Les silen­cieuses paraît en 2019 chez Jacques André Éditeur. 

Chez ce même édi­teur, elle coor­donne en 2020 en col­lab­o­ra­tion avec Alain Crozi­er l’anthologie Le courage des vivants.

Dernière­ment, en juin 2021, elle pub­lie Courbet, l’origine d’un monde, aux Édi­tions inven­it (Col­lec­tion Ekphrasis).

http://christinedurif-bruckert.com

https://www.facebook.com/christine.durif

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Philippe Thireau

 Philippe Thireau vit en France. Il est régulière­ment pub­lié (essais, réc­its, poésie, théâtre… ) depuis 2008. Bib­li­ogra­phie : Le bruit som­bre de l’eau, Z4 édi­tions, La diag­o­nale de l’écrivain, 2018 Ben­jamin Con­stant et Isabelle de Char­rière, Hôtel de Chine et dépen­dances, Cabédi­ta, 2015 Le Voyageur dis­tant ou Bon­jour Stend­hal, adieu Beyle, Jacques André édi­teur, 2012 Le Sang de la République, Cêtre, 2008                          THÉÂTRE Cut, Z4 édi­tions, 2017 Mortelle faveur et J’entends les chiens, Z4 édi­tions, 2017                           POÉSIE Soleil se mire dans l’eau (pho­togra­phies Flo­rence Daudé), Z4 édi­tions, 2017                           REVUES Cio­ran ver­ti­cal (essai) in Les Cahiers de Tin­bad n° 3 et 4, Tin­bad, 2017 Le cireur de Par­quet in Les Cahiers de Tin­bad n° 6, Tin­bad 2018 En ton sein in FPM n° 18, Édi­tions Tar­mac, 2èmetrimestre 2018   Je te mas­sacr­erai mon cœur, PhB édi­tions, 2019 Melan­cho­lia, Tin­bad, 2020
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