> Pascal Boulanger – Trame : Anthologie 1991-2018, suivie de L’Amour là, Lydia Padellec, Cicatrice de l’Avant-jour

Pascal Boulanger – Trame : Anthologie 1991-2018, suivie de L’Amour là, Lydia Padellec, Cicatrice de l’Avant-jour

Par |2019-02-03T06:52:52+00:00 3 février 2019|Catégories : Critiques, Lydia Padellec, Pascal Boulanger|

 Pascal Boulanger en son Anthologie poétique vivante

Septembre s’allonge sur la ville est le pre­mier vers édi­té de Pascal Boulanger dans Septembre, déjà, publié chez Messidor en 1991. C’est impor­tant le jet ini­tial : cette pre­mière pierre lan­cée dans le jar­din de lec­ture est une forme oblongue cou­vrant le mys­tère de l’Unité méta­pho­ri­que­ment pré­sen­tée comme une ville.

Septembre, déjà… déjà l’automne à l’aube des sai­sons. Déjà, poser nos sacs dans l’or du jour écrit le poète nou­veau de 1991. 

 

Pascal Boulanger, Trame : Anthologie 1991-2018, sui­vie de L’Amour là, TINBAD col­lec­tion POÉSIE, 2018, 30 euros. Illustration de cou­ver­ture, Sophie Brassard.

 

J’aime l’idée que la vie com­men­çant est autom­nale. Toutes les limites se confondent, s’anéantissent dans cette cité bleue où Pascal Boulanger, poète de l’incendie, connaît les filles pas­santes jetant leurs robes sur les clô­tures. Ainsi allons-nous nus.

Laissez-moi me perdre dans la foule pour­suit Pascal Boulanger dans Martingale où se découvre la plage d’Ostie, la plage du crime, du corps offert. Toujours cette quête de l’unité, la soif de l’autre qui abreuve. Dans cette Martingale appa­raît la figure de Clément Rosset, elle claque comme un coup de fusil. Où cher­cher la balle ? Pascal Boulanger dis­tille son secret dans l’entretien par­ta­gé avec Gwen Garnier- Duguy en 2014 pour Recours au poème (texte figu­rant en clô­ture de l’ouvrage ici recen­sé) ; je le cite : « À une phy­sique de la fini­tude, il faut oppo­ser une méta­phy­sique de la sen­sa­tion ». Après sa conver­sion au catho­li­cisme, lui, l’ancien mili­tant com­mu­niste, en vient à convo­quer l’enfer de ce qui se dévoile et aus­si le para­dis qui oppose l’amour au nihi­lisme.

Le voi­là frère de Pasolini, com­mu­niste, mar­xiste en éco­no­mie, catho­lique, le voi­là, je le sup­pose, d’accord avec Kierkegaard énon­çant que l’homme vient au monde pour vivre, non pour com­prendre. La foi vive ne se com­mande pas, il faut la vivre au monde, et le monde se vit en réa­li­té. Retour à Clément Rosset qui approuve le réel dans la joie sans en gom­mer les aspé­ri­tés désas­treuses. Ainsi rai­sonne Boulanger, il le rap­pelle, tou­jours dans ce même entre­tien : « Clément Rosset, c’est le phi­lo­sophe du tra­gique et de l’allégresse, c’est celui qui accueille l’offrande du réel et qui (…), d’un livre à l’autre, déjoue la pen­sée sys­té­ma­tique pro­met­tant une vie meilleure, dif­fé­rée, illu­soire. » Le double que décrit Rosset jusque dans son der­nier souffle, son com­pa­gnon en huma­ni­té, cherche des faux-sem­blants dans le nihi­lisme ambiant, espé­rant ain­si échap­per à son des­tin tra­gique. Le fan­tasme du double est une fuite en avant, une faute contre le réel. Rosset est en empa­thie avec celui qui passe le miroir mais lui reste debout, face contre face.

En quoi Boulanger dif­fère-t-il de Rosset ? C’est qu’il croit (et le verbe croire est impor­tant) que la Chute a bien eu lieu et que l’histoire est tou­jours la recon­duc­tion de l’enfer. Mais, je le répète, le poète Pascal Boulanger pose son sac dans l’or du jour. Comme Rosset tom­bé dans le réel, si ténu soit-il, dit le vrai dans la joie du peu, Boulanger est dans la sen­sa­tion au monde, le trem­ble­ment de l’amour guer­royant le nihi­lisme. C’est Alléluia encore un été !  avec tor­rents lumi­neux & vibra­tions dans l’air, comme le pose le poème Le bel endor­mi. S’il fal­lait ne rete­nir qu’un seul vers de toute cette antho­lo­gie, pour­quoi pas celui-ci ?

L’image du monde est une paroi sur­char­gée de gra­vures qui se recouvrent, lit-on dans Tacite, mais aus­si ils se frottent (les hommes) les yeux en fixant la lumière élec­trique d’un monde dis­sous. Revoici le double de Clément Rosset, celui de René Girard aus­si.

Voilà, la poé­sie est phi­lo­so­phie, et même phi­lo­so­phie pre­mière comme l’est celle d’Héraclite. Pour Héraclite, le com­men­ce­ment ne dif­fère pas de la fin. La poé­sie d’Héraclite ignore la musique de la stance, celle de Pascal Boulanger l’approche mais ne s’y noie pas. Elle pré­fère sculp­ter les images, les idées, elle pré­fère peindre. La poé­sie est palimp­seste : elle gratte, régur­gite, net­toie, réécrit ce qui est écrit. Elle va, for­cé­ment, du chaos au logos, au cos­mos orga­ni­sé.

C’est ce que dit le recueil Cherchant ce que je sais déjà. Pur joyaux. Quel besoin de connaître, je sais, je sais déjà sou­rit le poète. Noli me tan­gere.

 

Me voi­ci
Ici
Mais pas ici même
Ailleurs
En par­tance
Mais ici
Avec moi-même
Sans être le même

 

Cherchant ce que je sais déjà est le recueil que je pré­fère de Pascal Boulanger. Il est celui du dévoi­le­ment, de la soli­tude, de la vie inté­rieure où tou­jours la révo­lu­tion com­mence, pour para­phra­ser Pasolini.

 

Même si ma chance
n’est plus qu’une flamme de la mort
Je goûte encore
la pré­sence d’instants dans l’instant
J’efface le jour en me jouant des bornes
et je cueille les roses qui m’absorbent
len­te­ment dans le vide.

 

Ce besoin de joindre Pasolini et Boulanger peut sem­bler étrange car l’un est l’homme du pas­sé, mal dans son pré­sent, l’autre celui du pré­sent assu­mé, incon­tour­nable. La pré­sence goû­tée d’instants dans l’instant signale cette force de Boulanger, force qui lui per­met d’effacer le jour, c’est à dire de prendre le jour à son compte. Le poète s’habille des roses offertes pour affron­ter le réel absor­bant. C’est le rythme, le phra­sé, la pro­fon­deur des vues, l’engagement poli­tique en poé­sie, le rejet de la « reli­gion » éga­li­taire qui rap­prochent les deux hommes. Les deux, le nos­tal­gique et l’ouvrier des jours, sont per­ti­nents, éclai­rants, proches dans le style.

Une fois né, on n’a jamais tort de vivre, énonce le recueil Un ciel ouvert en toute sai­son, recueil dédié aux deux filles du poète. Dans l’émeute du cœur se construit la vie vraie et la pro­li­fé­ra­tion inat­ten­due du simple. Ainsi le Chaos des ori­gines s’effondre dans l’Amour, ain­si se construit le cos­mos. Le fils de l’ouvrier cou­ron­né d’épines (Le lierre la foudre), se cache sous le man­teau du poète (entre autre vête­ments). C’est dire l’engagement de Pascal Boulanger pour sau­ver ce qui peut être sau­vé dans l’enfer des jours. Par l’Amour mais conscient que la ville brûle.

Nous disions Cosmos, disons cos­mo­lo­gie, qui est une méta­phy­sique. Mourir ne me suf­fit pas, écrit l’Anthologiste voya­geur du réel. Une Anthologie vou­lue par lui « de son vivant », construite, cos­mique lit­té­ra­le­ment et lit­té­rai­re­ment. Il faut bien en venir à l’essentiel de Pascal Boulanger :

 

Les douze pierres 

Ils jouent la tunique au dés
près de la croix que che­vauchent les oiseaux du ciel
mais l’habitant des tentes som­meille avec can­deur
sur les douze pierres éparses

& les anges qui montent et qui des­cendent
sur la terre noyée et sans contour
bruissent dans son oreille.

 

La parole des anges construit le sens de la poé­tique de Pascal Boulanger, qui, construc­teur cos­mo­lo­gique, crée le monde comme sum­bo­lon (ce qui ras­semble les deux parts du tout) oppo­sé au dia­bal­lein (la divi­sion). Le poème titre de l’Anthologie, qu’il faut bien dévoi­ler, est Trame, texte de Jean Follain repris dans Mourir ne me suf­fit pas. Voici ce ful­gu­rant qua­train, pris à un autre car tout est trans­mis­sion :

 

La même lettre de plomb
sert pour impri­mer
l’infâme décret mor­tel
et la prière au ciel chré­tien.

Jean Follain

 

TOUT EST DIT de l’œuvre poé­tique de Pascal Boulanger (une vie pour le dire). Non… car, auteur d’un der­nier recueil, L’amour là, hors Trame mais quand même dans l’ouvrage ! Pascal Boulanger, en un sur­saut du sexe rava­geur, ras­semble les deux parts du sum­bo­lon dans un hymne d’amour à la femme, la femme por­teuse du monde, dans les sens propre et figu­ré, comme réponse pos­sible au chaos.

 

*

Lydia Padellec, Cicatrice de l’Avant-jour

L’avant-jour est l’ultime chant de la nuit blanche. Lydia Padellec, poète, auteure notam­ment de Et ce n’est pas la nuit, paru aux édi­tions Henri en 2013, signe aujourd’hui un recueil des moments sus­pen­dus d’une nuit d’été finis­sant entre musique et musique : celle d’un groupe de rock se pro­dui­sant au Bataclan le 13 novembre 2015, celle de la mitraille d’un groupe armé semant la déso­la­tion par­mi les spec­ta­teurs et flâ­neurs. Impactée, Lydia Padellec décrit l’obscur, force du réveil, dans un recueil superbe, Cicatrice de l’Avant-Jour, qu’Al Manar édite, comme le fruit ultime et espé­ré d’une branche for­mée des six mil­liards d’humains. 

Lydia Padellec, Cicatrice de l’Avant-jour, Al Manar, 17 €

Bien sûr, cet acte d’écriture, qui est une action, répond aus­si au besoin de l’auteure de remettre de la chair sur le sou­ve­nir de l’autre, afin que chairs et chairs ne forment plus qu’UN.

Nuit blanche. Formée de cinq chants (le pre­mier, Dans la nuit pro­fonde du jour, le second, Chant de la der­nière nuit, le qua­trième, Nuit de sang, l’ultime, La Brûlure de cendres), cette somme poé­tique s’articule autour de l’axe for­mé par le troi­sième d’entre eux, Cicatrice de l’Avant-jour. Le jour est une paren­thèse de la nuit, la porte étroite de la nuit :

 

Le miroir te regarde
Comme un enfant per­du
Au milieu du noir
(…)

 

Le miroir comme outil d’un retour de la lumière. C’est ce que raconte 1.  Dans la nuit pro­fonde du jour, qua­si­ment comme introït. Et comme pour pré­ci­ser en quel lieu la nuit agit,  éclai­rons :

 

(…)
et dans la nuit pro­fonde 
du jour qui vient
tu entends encore les mots 
frap­per la lumière

 

Ainsi ce sont les mots qui seront révé­la­teurs de la lumière, les mots, cette géo­mé­trie de l’âme, l’épée d’argent du poète.

Mais dans ce jour « d’avant », qui oublie qu’il n’est qu’une paren­thèse, est rap­pe­lé que le reste, soit l’essentiel, est à écrire, tou­jours :

 

Assis contre la nuit
tu feuillettes un livre
aux pages blanches
(…)

 

C’est alors qu’est envi­sa­gé le fran­chis­se­ment du seuil du miroir /​ porte :

 

(…)
tu attends le signal
pour chaus­ser tes bottes
et fendre la nuit

 

Mais 2. Chant de la der­nière nuit  obture le pas­sage, élève un mur. La dou­leur est trop grande pour pen­ser :

 

La nuit verse son obole
dans la gamelle du chien
dans la bouche béante
du mort qui s’ignore
(…)

 

La mort ne se pense pas, elle advient ; et seul l’autre, le res­ca­pé, « sait ». Le 3. Cicatrice de l’Avant-jour ne marque pas une rup­ture mais une dif­fé­rence d’état, de sta­tut de la nuit. Le res­ca­pé pense la nuit défi­ni­tive de « l’évanoui » comme noir abso­lu, et envi­sage la paren­thèse du jour comme la « pos­si­bi­li­té d’une île » pour lui-même ; Michel Houellebecq, dans son roman La pos­si­bi­li­té d’une île, avance que « le bon­heur (n’est) pas un hori­zon pos­sible », Lydia Padellec, dans 3. Cicatrice de l’Avant-Jour, appelle la venue de l’aube. Celle-ci ne vient pas. Un poème Houellebecquien dans le fond l’énonce, qui forme l’axe du livre :

 

Replié dans le vent
l’arbre guette
la lueur de la lampe
qui s’évapore
de la fenêtre close –
Je suis dans mon île
halo lumi­neux
à l’épiderme fra­gile
île entou­rée d’ombres
aux gri­maces de pierre

 

Pour par­ache­ver le pro­fond désar­roi de celui /​celle qui reste :

 

Clair obs­cur
de ma mélan­co­lie
les mots ont un goût de cendre

 

Dans ce 3. Cicatrice de l’Avant-jour, Lydia Padellec récuse la pos­si­bi­li­té au géo­mètre /​ poète de nom­mer la perte (les mots dis­pa­raissent dans le feu). Elle tangue, avoue son igno­rance :

 

J’ignore où me mène
le poème
par le bout du nez
ou en bateau
vers je ne sais
quelle île ou pays
(…)

 

4. Nuit de sang s’ouvre par une cita­tion de Jean-Marie Kerwich : « On croit que les étoiles sont dans le ciel mais elles sont sous nos pas. On les écrase. Ce qu’on voit briller dans la nuit, ce sont leurs cris. » 4. Nuit de sang, c’est le repen­tir du poète agis­sant en peintre, l’irruption du sou­ve­nir qu’on vou­drait éri­ger en forme vivante…une trans­gres­sion. C’est un leurre, peut-être, mais assu­mé par Lydia Padellec, CONTRE la véri­té. Où es-tu mon amour est la ques­tion récur­rente de celle qui cherche dans Paris vêtu d’un man­teau téné­breux, l’ombre du cri fille des étoiles.

Ainsi s’achemine le poème vers sa conclu­sion livrée dans 5. La brû­lure des cendres. La mémoire désigne une clé : la recherche d’une fis­sure dans la réa­li­té, non pour trou­ver le bon­heur, mais pour bri­ser la peur de res­ter. Dernier poème dédié à Clara :

 

Peler nos cica­trices jusqu’à l’os
(…)
nous vou­lons tous embras­ser l’aube
(…)
nous vivons dans des mai­sons
de pierres et de cendres
nous cher­chons la fis­sure
qui lais­se­ra pas­ser
le souffle
le poème
bri­sant le roc
de nos peurs

 

S’il est une pos­si­bi­li­té d’une île, elle est dans la fis­sure éclai­rée par les mots. Et qu’importe la cendre si la brû­lure nous consume et nous per­met d’embrasser l’aube, même fur­ti­ve­ment.

Le recueil Cicatrice de l’Avant-jour est illus­tré de gra­vures de Marie Alloy, peintre, gra­veur et poète. Le rouge éclate par­tout, sauf dans le cin­quième chant, La brû­lure des cendres, où la valeur sépia sature l’espace, comme pour rap­pe­ler que si le jour est une paren­thèse de la nuit rouge et noire, sa lumière reste fra­gile, obs­cure. Saluons éga­le­ment la belle mise en page et le par­fait tra­vail édi­to­rial d’Al Manar, édi­teur pré­cieux.

mm

Philippe Thireau

 Philippe Thireau vit en France. Il est régu­liè­re­ment publié (essais, récits, poé­sie, théâtre… ) depuis 2008.

Bibliographie :

Le bruit sombre de l’eau, Z4 édi­tions, La dia­go­nale de l’écrivain, 2018
Benjamin Constant et Isabelle de Charrière
, Hôtel de Chine et dépen­dances, Cabédita, 2015
Le Voyageur dis­tant ou Bonjour Stendhal, adieu Beyle, Jacques André édi­teur, 2012
Le Sang de la République, Cêtre, 2008

                         THÉÂTRE

Cut, Z4 édi­tions, 2017
Mortelle faveur et J’entends les chiens, Z4 édi­tions, 2017

                          POÉSIE

Soleil se mire dans l’eau (pho­to­gra­phies Florence Daudé), Z4 édi­tions, 2017

                          REVUES

Cioran ver­ti­cal (essai) in Les Cahiers de Tinbad n° 3 et 4, Tinbad, 2017
Le cireur de Parquet in Les Cahiers de Tinbad n° 6, Tinbad 2018
En ton sein in FPM n° 18, Éditions Tarmac, 2èmetri­mestre 2018

 

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