> La maison morcelée de Lydia Padellec

La maison morcelée de Lydia Padellec

Par |2018-11-21T19:08:51+00:00 26 octobre 2013|Catégories : Blog|

Lydia Padellec ou l’attention à l’infime

 

Beaucoup a déjà été écrit sur La mai­son mor­ce­lée de Lydia Padellec, et notam­ment sur sa dimen­sion prous­tienne, évo­ca­tion du temps qui tou­jours se dérobe aux retrou­vailles sauf sous la forme ellip­tique du frag­ment. Une dimen­sion a peut-être été moins sou­li­gnée : c’est cette atten­tion à l’infime, qui, au-delà d’une poé­sie du quo­ti­dien, peut en outre être reliée à l’amour bien connu de l’auteure pour les dif­fé­rentes formes de la poé­sie japo­naise (haï­ku, tan­ka, haï­bun…). Si les textes réunis dans ce recueil ne reprennent nul­le­ment la forme de ces dif­fé­rents genres poé­tiques, on y retrouve pour­tant cette consi­dé­ra­tion égale accor­dée à tous les êtres, à toutes les formes de vie, si déri­soires qu’elles puissent paraître, qui imprègne la poé­sie japo­naise et tra­duit entre autres ses liens avec le boud­dhisme.

Ainsi, cette mai­son déser­tée de son occu­pante ori­gi­nelle n’est pas pour autant exempte de toute vie, mais peu­plée de minus­cules habi­tants : abeilles, grillons, mouches, libel­lules, arai­gnées, crabes, chenilles…Le frô­le­ment de leurs ailes et le cha­touille­ment de leurs pattes com­posent la véri­table bande ori­gi­nale de cette ultime visite de la mai­son d’enfance. Ils ne sont cepen­dant pas les seuls vivants qui demeurent en ce lieu : sous la plume de la poète, les plantes et même les objets les plus insi­gni­fiants agissent et se per­son­ni­fient « Le fri­go ron­ronne, se lèche les parois… », « des iris bleus prennent la pose », « les géra­niums baissent la tête… », « Il [le tabou­ret] ne semble pas souf­frir de l’amputation ». La fron­tière entre les règnes s’estompe, de même que la ligne de démar­ca­tion entre le vivant et le non-vivant, comme pour retrou­ver l’unité ori­gi­nelle d’un monde qui serait entiè­re­ment ani­mé (au sens de l’animisme), un monde d’avant la chute où la vie grouille­rait par­tout, là où on l’attend le moins. Peut-être est-ce aus­si une manière d’atténuer la charge mor­ti­fère de la perte, comme si ce pan d’existence à jamais révo­lu s’était en quelque sorte trans­fé­ré sur les êtres et les objets les plus élé­men­taires, qui portent désor­mais tout ce qui reste de vita­li­té en ces lieux.

Si Lydia Padellec n’a pas son pareil pour évo­quer tous ces « petits riens » qui tissent la trame de nos exis­tences, il serait pour­tant réduc­teur de ne voir dans son écri­ture qu’une poé­sie du réel, fût-elle émi­nem­ment sen­so­rielle et sub­tile. L’image y garde toute sa place, et rayonne même par moments avec d’autant plus de ful­gu­rance au milieu du dépouille­ment de l’ensemble : « l’arbre au milieu d’un champ rêve d’oiseaux », « une odeur de sham­poing (…) perce l’obscurité de ses doigts car­nas­siers », « le linge gémit dans son som­meil ». On est par­fois au bord du songe : « le pied tran­si de mer devient galet » « Une musique : Lady sings the blues. Elle tra­verse les pièces de sa robe bleue. (…) Ses pieds nus frôlent à peine le dal­lage. ». Des visions oni­riques qui disent avec d’autant plus de force le mor­cel­le­ment, qui n’est pas seule­ment celui de la mémoire, mais aus­si celui du corps : « les doigts caressent les poils de la nappe » « assise sur le lit, la bouche inter­roge le regard de la méduse » « les mains flottent, déta­chées de leur bras, dans l’air satu­ré ». Car par-delà l’apparence ano­dine des nota­tions, c’est bien d’un arra­che­ment qu’il s’agit ici. Du para­dis per­du, on ne peut que ramas­ser les miettes. Comme dans le haï­ku, tou­te­fois, l’émotion est tou­jours rete­nue, jamais livrée avec pathos, et s’accompagne d’un effa­ce­ment du  je. Elle n’en est pas moins pré­sente. Ainsi "objec­ti­vée", n’est-elle pas même d’autant plus réelle, tan­gible, par­ta­geable ? « La petite fille est morte en même temps que la mésange ». « Le ventre a mal ». 

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