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Alena Meas, Piliers

Par |2018-08-15T11:36:13+00:00 14 janvier 2014|Catégories : Blog|

Chant du peu de lumière

 

Il est des poètes qui, à peine décou­verts, nous bou­le­versent d’emblée de telle manière que la pers­pec­tive d’écrire sur eux inti­mide. On sait par avance qu’on ne par­vien­dra pas à cap­tu­rer dans les quelques lignes d’une recen­sion l’intensité de ce que leurs mots ont remué en nous, la com­plexi­té des musiques par­fois contraires qu’ils nous ont fait par­cou­rir. Mais le désir de par­ta­ger la pépite d’abord dégus­tée en soli­taire, la néces­si­té que passe dans d’autres mains l’incandescence des poèmes, finissent par l’emporter sur la crainte de ne pas pou­voir leur rendre com­plè­te­ment jus­tice.

Alena Meas est une poé­tesse tchèque d’expression fran­çaise. Chez elle, on est fon­da­men­ta­le­ment dans une écri­ture du tra­gique et de la grâce. Tragique de la soli­tude, du dénue­ment, de l’inadéquation à soi (« Peut-on encore être heureux/Lorsqu’à la fin du jour/​nous ame­nons nos corps sur les quais »), de la pré­ca­ri­té de l’existence (« La vie ter­ri­ble­ment trem­blante »), qui prend corps à tra­vers un lan­gage où la bles­sure est par­tout pré­sente : « Il [le silence] se déverse d’une seule plaie en abon­dance » « Le soleil matinal/​Dessinait/​Les cica­trices d’autrefois », « Chacun des cœurs saigne d’un sang épais et brû­lant ».  Tragique, aus­si et sur­tout, de la condi­tion humaine (« Tu te sais mor­tel plus qu’éternel »), qui se charge d’une épais­seur pro­pre­ment méta­phy­sique à tra­vers les nom­breuses figures reli­gieuses et mythiques qui tra­versent ces pages, du Christ aux Archanges en pas­sant par Ophélie et Eurydice. Cependant, tout comme on trouve chez l’autrichien Georg Trakl maints vocables de l’apaisement au cœur même d’un déclin sans rédemp­tion, le ver­tige exis­ten­tiel s’allie ici en per­ma­nence à une dou­ceur, une déli­ca­tesse, un sens de la grâce – au sens le plus sacré du terme – qui semble pou­voir tout rache­ter. Racheter la misère, comme cela appa­raît dans ce por­trait d’un sans-abri dont les pieds « effleu­raient les feuilles éten­dues sur le trot­toir. (…] les tou­chaient dou­ce­ment », mais plus géné­ra­le­ment l’errance de l’homme moderne : la lune devient « douce ber­gère d’angoisses », les arbres sont « en paix » et les vagues « com­pa­tis­santes ». Il y a sans conteste un désir de gué­ri­son dans cette poé­sie si pro­fon­dé­ment fémi­nine, désir qui ne se laisse tou­te­fois pas rame­ner à une dimen­sion pla­te­ment auto­bio­gra­phique : c’est l’univers, c’est le monde qui est à gué­rir, ce « monde liqué­fié » dont il faut « augment[er] la soli­di­té ». On a par­fois le sen­ti­ment que la main de la poé­tesse vou­drait se poser, dans un geste d’infinie déli­vrance, sur le front d’Ophélie suf­fo­cante ou du men­diant creu­sé par la faim qui se répondent dans le recueil comme autant de visages de mar­tyrs.

Ces poèmes ont ain­si quelque chose d’un acte de com­pas­sion. Galvaudé s’il en est, le mot retrouve son rayon­ne­ment ori­gi­nel à la lec­ture de Piliers. La poé­sie d’Alena Meas réus­sit  en effet à marier une exi­gence for­melle cer­taine (struc­tures par­fois com­plexes, ambi­guï­tés gram­ma­ti­cales, rythme cise­lé, emploi abon­dant des inver­sions et pas­sés simples) à un dépouille­ment qui révèle une pro­fonde huma­ni­té, une sorte d’attention aimante au lot com­mun de tout ce qui sent et res­pire. On est très loin ici des exer­cices uni­ver­si­taires des­sé­chés, théo­ri­sa­tions lin­guis­tiques qui ne disent pas leur nom et autres for­ma­lismes vidés de toute matière vivante et de toute rela­tion au réel. Chez la poé­tesse tchèque, l’élaboration de l’écriture n’occulte jamais la vibra­tion des êtres – on en revient au tra­gique de notre condi­tion – en par­ti­cu­lier celle des plus vul­né­rables et des plus déshé­ri­tés, aux­quels elle consacre quelques poèmes pudiques et poi­gnants par­mi les plus beaux de l’ensemble.

Ce n’est pas là le seul équi­libre sub­til de cette écri­ture. Du raf­fi­ne­ment de la forme à une sim­pli­ci­té flir­tant par­fois avec le genre de la comp­tine (« Je suis un simple pêcheur »), de l’abstraction à une pré­ci­sion par moment presque jour­na­lis­tique (« Choses vues »), d’un registre sou­te­nu aux marques de l’oralité (très nom­breux refrains et répé­ti­tions) : la capa­ci­té à navi­guer sans heurt entre des pôles contraires est bien une autre carac­té­ris­tique essen­tielle qui res­sort d’une lec­ture appro­fon­die du recueil. De même, s’il y a une forme de clas­si­cisme chez Alena Meas – tant sur le plan for­mel que thé­ma­tique – on est sur­pris par la flui­di­té avec laquelle elle nous entraîne, par­fois au sein d’un même poème, de l’atmosphère qua­si-litur­gique d’une scène empreinte de lyrisme mys­tique à une salle d’échographie ou un hall d’aéroport. Toute habi­tée qu’elle soit par des inter­ro­ga­tions intem­po­relles et des figures sym­bo­liques fon­da­trices, l’auteur n’hésite pas à les mettre en scène dans les lieux où se déploie la post­mo­der­ni­té dans ce qu’elle peut avoir de plus imper­son­nel, de plus hygié­niste, créant par là des contrastes sai­sis­sants.

Ainsi, jusque dans la « terre vaine » de ce que l’anthropologue Marc Augé a appe­lé les « Non-lieux » de la géo­gra­phie contem­po­raine, Alena pour­suit sa quête du « peu de lumière » « au plus sombre du sombre ». Dans l’espoir secret, peut-être, que ses Piliers conso­li­de­ront l’eau fuyante du monde…

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