Pascal Boulanger, L’intime dense

Par |2021-11-06T14:12:19+01:00 31 octobre 2021|Catégories : Critiques, Pascal Boulanger|

Dédié à Hölder­lin, L’intime dense, nous offre des poèmes en retrait du temps et de l’espace, par­cou­rus par le sou­venir de Dio­ti­ma1 (dou­ble de la femme aimée et absente), des poèmes où « le menuisi­er du sens oublie / que le temps existe/il ne compte plus les jours de la vie/à la fenêtre lumineuse / qui se devine & s’approche. », entre per­cep­tion, con­tem­pla­tion et ques­tion­nements sur l’amour, la nature, et la nature de l’amour. 

 

Trente-neuf poèmes (plus un, sorte d’écho au vécu de l’auteur dédié à une jeune enfant, Alma, et à son avenir) qui nous par­lent du rap­port à l’autre dans l’absence : tout se réu­nit, se con­dense dans l’« Innigkeit »2, que l’on peut traduire par « l’intime dense », lieu de sen­sa­tions, d’impressions, de sen­su­al­ité, lieu d’abolition des lim­ites spa­tiales et temporelles.

De l’image de ce qui se devine dans « l’encadrement d’une fenêtre » des pre­miers poèmes on arrive en fin de recueil à la vision de « la nappe lumineuse du temps ». Le phénomène, con­staté, non volon­taire, né d’une intim­ité qui pour­rait être aus­si la nôtre, nous con­duit au cours du recueil à un agran­disse­ment de nous-mêmes.

Para­doxale­ment, pour par­ler de l’intime, le poète ne dit pas « Je » mais « Il », un « Il » qui pour­rait être aus­si bien Hölder­lin que l’auteur lui-même.

Pas­cal Boulanger, L’intime dense, Édi­tions du Cygne 2020, pages 50, 10 €.

Une mise à dis­tance qui en fait s’inscrit par­faite­ment dans la dialec­tique « proche/lointain » qui car­ac­térise le recueil et l’on pense à Mau­rice Blan­chot quand il écrit : « Écrire, c’est entr­er dans la soli­tude où men­ace la fas­ci­na­tion. C’est se livr­er au risque de l’ab­sence de temps, où règne le recom­mence­ment éter­nel. C’est pass­er du Je au Il, de sorte que ce qui m’ar­rive n’ar­rive à per­son­ne, est anonyme par le fait que cela me con­cerne, se répète dans un éparpille­ment éter­nel. »3

Poète de l’intériorité pour qui l’amour est une « sor­tie du monde » (« ici n’est jamais où je suis » écrit-il) Pas­cal Boulanger nous emporte dans un chant scan­dé par la répéti­tion des mots « yeux », « cheveux », « lèvres », « jambes » mais aus­si « fleurs », « ros­es », « ciel », « soleil », « pluie », comme un chœur poly­phonique où la femme aimée et la nature ne font qu’un, où le rêve et le réel per­dent leur sens, le rêve devenant plus réel que la réal­ité dans des vers qui déchirent l’horizon. L’amour, la présence de l’aimée jusque dans l’absence « L’amour est dans l’écart », prend des formes inat­ten­dues : « la pléni­tude cachée / se dévoile / au-delà de toute attente », l’invisible devient vis­i­ble. Nul doute, le loin­tain et le proche sont indissociables.

L’emploi de l’esperluette à la place du « et » n’est certes pas anodin. Sur­prenant dans un con­texte poé­tique, c’est en fait dans son usage orig­inel que le signe « com­mer­cial » appa­raît ici : sym­bole d’un lien unis­sant les let­tres « e » et  « t », la voyelle et la con­sonne, l’esperluette tisse la trame du poème en unis­sant les con­traires : Christ & Dionysos, la joie & la tristesse, l’ombre & la lumière, la mémoire & le vent, le som­meil & la veille, la terre & le ciel, le proche & le loin­tain, la présence & l’absence. Héri­tière du nœud dont elle est la métaphore, l’esperluette est le sym­bole « au n‑ième degré de l’u­nion mys­tique après l’avoir été de l’u­nion physique ».4

Notons aus­si que l’absence répétée de l’article défi­ni ren­force la prox­im­ité des con­traires et l’abolition des lim­ites : rien n’est défi­ni et l’on se prend à « rêver à l’extrême réel ».

L’intime dense est à la fois une médi­ta­tion et un hymne à l’amour où l’absence de la per­son­ne aimée est généra­trice de para­dox­es : l’intensité de la pen­sée désir­ante crée la sen­sa­tion de présence dans l’absence tout en faisant éprou­ver les tour­ments dus à cette même absence. C’est un livre qui rend sen­si­ble l’impalpable, l’immatérialité du rêve grâce au poème, à la page-refuge car l’écriture donne  corps à la pen­sée ( « l’éloignement indique le proche par le poème : quand il va à la mer / & brûle au feu du ciel ») et qui nous fait pénétr­er au plus pro­fond de l’insaisissable avec un cœur d’enfant. « Il est temps de nag­er en enfance / auprès de la bouche dess­inée du doigt / & sur la nuque en dentelle/ouvrir les yeux d’embrun ».

Pas­cal Boulanger, poète « seul et jamais seul/dans le trait qui laisse le retrait », nous donne à lire les poèmes d’un effrayant désir, où l’épreuve du manque con­duit au ver­tige et l’effleurement de l’ombre à la volup­té, des poèmes d’une grande den­sité d’écriture, pour par­ler d’un amour « de soleil et de pluie » quelque part entre terre et ciel où union char­nelle et union spir­ituelle s’entrelacent lais­sant en nous le mys­tique « embrase­ment du silence » et une caresse qui « ne se saisit de rien ».

 

Quand elle lui dit :
vous serez mon invis­i­ble compagnon
elle se dévoile
pénétrée de silence
& donne au sommeil
ses lèvres humides.
De sa nuque à  sa taille
la par­ti­tion se livre à la pente lumineuse
où ses doigts se noient
en marée haute. 

 

 

Notes

  1.  Suzette Gontard, muse de Hölder­lin, à laque­lle celui-ci a don­né, dans son roman Hypéri­on, le nom de Dio­ti­ma (du nom de la prêtresse de l’Amour dans Le Ban­quet de Platon).

       2. « Innigkeit inten­dere », Pas­cal Boulanger, L’Intime dense, début du poème de la page 10.

       3 L’E­space lit­téraire, p. 31 Mau­rice Blanchot

       4.  Gérard Blan­chard. Nœuds & esper­luettes. In: Com­mu­ni­ca­tion et lan­gages. N°92, 2ème trimestre 1992. pp. 85–101

Présentation de l’auteur

Pascal Boulanger

Né en 1957 à Mai­­son-Laf­­fitte, vit et tra­vaille en ban­lieue parisienne, 
pub­lie des arti­cles et des chroniques dans des revues.
 
  • Sep­tem­bre, déjà, 1991.
  • Mar­tin­gale, 1995.
  • Tacite, 2001.
  • L’é­mo­tion l’émeute, 2003.
  • Jamais ne dors, 2008.
  • Cher­chant ce que je sais déjà, 2009.
  • L’échap­pée belle, 2009.
  • Un ciel ouvert en toute sai­son, 2010.
  • Le lierre la foudre, 2011.
  • Faire la vie : entre­tien avec Jacques Hen­ric, 2013.
  • Au com­mence­ment des douleurs, 2013.
  • Con­fi­te­or. Essai, 2015.
  • Mourir ne me suf­fit pas, 2016.
  • Trame suivi de L’Amour là

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Irène Duboeuf

Irène Duboeuf est née et vit à Saint-Eti­enne. Elle a pub­lié dans de nom­breuses revues et antholo­gies et est l’auteure des recueils Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, (prix Amélie Murat, prix Marie Noël, prix Georges Riguet 2011) Trip­tyque de l’aube, Voix d’encre 2013, (Grand Prix de poésie de la Ville de Béziers) Roma, Encres vives 2015, Cen­dre lis­sée de vent, Unic­ité 2017, (final­iste du Prix des Trou­vères), Efface­ment des seuils, Unic­ité 2019, et de livres pau­vres pour la col­lec­tion Daniel Leuw­ers. Tra­duc­trice d’auteurs ital­iens, elle pub­lie Neige pen­sée, (Neve pen­sa­ta) du poète, philosophe et cri­tique d’art Amedeo Anel­li (directeur de la revue inter­na­tionale Kamen’) aux édi­tions Ticinum (Ital­ie) en mars 2020 et L’Alphabet du monde aux édi­tions du Cygne (France) en juin 2020. Elle col­la­bore avec les revues français­es « Terre à ciel », « Ter­res de femmes », « Recours au poème » et pub­lie des arti­cles en Ital­ie dans les revues Cor­so Italia 7 et l’EstroVerso. On peut l’entendre lire un de ses poèmes sur le site Poet­ry Sound Library de Gio­van­na Iorio https://poetrysoundlibrary.weebly.com/poets.html et des extraits de ses tra­duc­tions et de ses pro­pres pub­li­ca­tions sur la chaîne Youtube du Pic­co­lo Pre­sidio Poet­i­co enreg­istrés lors du col­loque « La tra­duc­tion, hos­pi­tal­ité lin­guis­tique et dia­logue de cul­ture » (Tavaz­zano, le 24 octo­bre 2020) https://www.youtube.com/channel/UCs_qs3Z7lv-E8OwL6MsDUZg Site de l’auteur : http://www.irene-duboeuf.jimdofree.com
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