> Marilyne Bertoncini, Mémoire vive des replis

Marilyne Bertoncini, Mémoire vive des replis

Par |2019-02-04T12:46:19+00:00 3 février 2019|Catégories : Critiques, Marilyne Bertoncini|

Un joli for­mat qui tient dans la poche pour ce livre pré­cieux dans lequel Marilyne Bertoncini fait dia­lo­guer poèmes et pho­to­gra­phies (les siennes) pour accueillir les frag­ments du pas­sé qui affleurent dans les replis de sa mémoire. Ce ne sont pas des illus­tra­tions, mais une mise en écho de ces replis qui sont par­tout autour de nous, il suf­fit de regar­der de près, de s’attarder sur les détails.

Le recueil est divi­sé en trois par­ties ponc­tuées de mises à dis­tance, de réflexions (écrites en ita­lique) où la poète s’interroge sur la nature et la pro­ve­nance de ses sou­ve­nirs. 

Marilyne Bertoncini, Mémoire vive des replis, “Editions Pourquoi viens-tu si tard ?” Association LAC 2018, 94 pages, 10 € (pvst@​orange.​fr
www​.asso​cia​tion​-lac​.com)

De quelle porte de l’Enfer
quelle ren­contre au téné­breux
laby­rinthe de ma
Mémoire  ?

 

La pre­mière par­tie, inti­tu­lée Sous cette carte d’amnésie, s’ouvre sur une série de pho­to­gra­phies : plis­se­ments d’étoffes, de végé­taux, de métaux (magni­fique bas-relief de bronze éro­dé page 15) tou­jours cen­trées sur la par­tie, jamais sur le tout, des gros plans qui ne font que sug­gé­rer l’objet, jusqu’à le rendre non iden­ti­fiable, ce qui inter­roge alors notre ima­gi­naire et nous pré­pare à entrer dans une autre tem­po­ra­li­té : celle des sou­ve­nirs. S’ensuivent des textes concis carac­té­ri­sés par une grande puis­sance évo­ca­trice : dès le pre­mier vers le rêve se mêle à la réa­li­té : 

 

Les plis des dunes en éven­tail déploient le Sahara 
de mon enfance 

 

On apprend très vite qu’il s’agit d’un lieu à la fois proche et loin­tain, dans l’espace comme dans le temps, un Bout du monde au nord de la France. Le lan­gage est vivant, l’émotion conte­nue mais pré­sente. 

 

Café-pen­sion s’inscrivait à l’envers
der­rière les rideaux au cro­chet sur leur tringle de cuivre
et l’ombre des mots dan­sait
sur le vieux comp­toir…

 

De là on entend « l’appel d’une vapeur d’or vers le loin­tain », on aper­çoit les chan­tiers de construc­tion de la Ville-Neuve dont on voit « les grues dépas­ser les toitures/​de leur cou de girafe que pico­raient les goé­lands ».  Il y a aus­si des mai­sons aban­don­nées, « planches en croix sur les volets », comme un avant-goût des sou­ve­nirs à naître. Une série de pho­tos aux tons ocres et cui­vrés pro­longe cette par­tie tout en intro­dui­sant la seconde : Les dis­til­le­ries idéales.

Les vers de Marilyne Bertoncini nous conduisent alors dans un monde de lumière et d’ombre, où luisent les cuivres d’une fon­taine à bière en longues plaintes de saxo­phone, où les pales d’un ven­ti­la­teur agitent au pla­fond d’éphémères den­telles d’ombre…, un monde qui tou­jours tient à la fois du réel et du rêve. Mais pour l’auteure, les deux sont indis­so­ciables.  À la manière d’un Pessoa affir­mant que seul le rêve est vrai, la poète écrit : J’habite ma vie comme un rêve/​où les temps s’enchevêtrent./Vie est ce rêve qui me dessine/​sur la vitre […] (page 49).  

Si les sou­ve­nirs tra­versent la pen­sée, ils ne sau­raient être de simples images muettes et inodores. Ils ont une dimen­sion visuelle, sonore et olfac­tive, c’est pour­quoi ils sont vivants (notons l’emploi du pré­sent et de nom­breuses per­son­ni­fi­ca­tions). Ainsi le lec­teur pro­gresse dans un espace empli de sons, d’odeurs, de cou­leurs ambrées, dans lequel les déco­ra­tions pic­tu­rales prennent vie et nous emportent dans des lieux loin­tains et féé­riques, dans une atmo­sphère qua­si de Mille et une nuits « Sous son dais, un roi africain/​tient en laisse des léopards/​qui feulent en fou­lant les guéridons/​ignorant inso­lem­ment les buveurs/​noyés dans les reflets fauves de la noce/​et les silen­cieux éclats d’ottone e d’oro… » où les chaises se font des confi­dences à faire « rou­gir la peluche des ban­quettes cachées », un monde dans lequel une cour et une simple rue se parent de mys­tère et d’effroi, où le pla­card de la mère (pages 60 à 64) appa­raît comme un  refuge décrit avec une émo­tion, une déli­ca­tesse, une pré­ci­sion digne des Vies minus­cules de Pierre Michon1.

Transporté dans l’enfance de l’auteure, c’est aus­si face à notre propre enfance que l’on se retrouve. Trois pho­to­gra­phies – qui voi­sinent avec l’énigme – ter­minent cette admi­rable par­tie.

La der­nière, inti­tu­lée Conseils de sur­vie pour un monde à l’envers, est courte et, comme son nom l’indique, nous met en garde. Contre quoi ? Nous ne le dirons pas, car il faut lire Mémoire vive des replis. Disons juste qu’en cas d’inadvertance, le monde ris­que­rait bien de ne plus jamais se réveiller !

Sous l’apparence d’un recueil, Mémoire vive des replis est un véri­table livre « construit » où pho­tos et poèmes relèvent d’une même démarche poé­tique, mais si les pho­tos nous inter­pellent, c’est bien la poé­sie qui l’emporte, peut-être parce que le lan­gage est la seule résur­rec­tion pour ce qui a dis­pa­ru2


Notes

  1. Pierre Michon, Vies minus­cules, der­nier cha­pitre, “Vie de la petite morte”[]
  2. Pascal Guignard, De jadis[]

mm

Irène Duboeuf

Irène Duboeuf vit à Saint-Etienne où elle a été ensei­gnante puis char­gée de com­mu­ni­ca­tion dans l’enseignement supé­rieur. Elle est l’auteure des recueils de poèmes Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, prix Marie Noël, Georges Riguet et Amélie Murat, Triptyque de l’aube, Voix d’encre 2013, grand prix de poé­sie de la ville de Béziers. Roma, Encres vives 2015, Cendre lis­sée de vent, Unicité 2017, fina­liste du prix des Trouvères, Effacement des seuils, Unicité (à paraître en jan­vier 2019).

Ses nou­velles et poèmes sont parus en antho­lo­gies, par­mi les­quelles : Vibrations en par­tage, La porte des poètes 2014, Il n’y a pas de meilleur ami qu’un livre,Voix d’encre 2015, Rivages, Maison de la poé­sie de la Drôme 2016, Le mys­tère du cla­ve­cin sté­pha­nois, AAMAI Saint-Etienne 2017, Italian Contemporary Art, Lord Thomas Italy 2017, Ailleurs, Maison de la poé­sie de la Drôme 2018, Tisserands du monde, Maison de la poé­sie et des lyrismes du Velay-Forez 2018, Un rêve, Maison de la poé­sie de la Drôme (à paraître en jan­vier 2019) et dans de nom­breuses revues fran­çaises. À l’étranger, ses poèmes ont été publiés dans la revue Sipay (Seychelles) et dans Il Notiziario de l’Académie inter­na­tio­nale de Rome. En décembre 2018, elle publie un article sur la revue de poé­sie Recours au Poème, à pro­pos du recueil de Stéphane Sangral, Là où la nuit tombe.

Membre de plu­sieurs asso­cia­tions lit­té­raires, elle a ani­mé pen­dant sept ans un ate­lier d’écriture et est inter­ve­nue à plu­sieurs reprises à l’Université Jean Monnet (Université pour tous) pour don­ner des confé­rences sur la poé­sie.

Contact :http://​irene​-duboeuf​.jim​do​.com

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