Fabrice Farre, Avant d’apparaître

Par |2020-10-21T12:26:00+02:00 19 octobre 2020|Catégories : Critiques, Fabrice Farre|

On ne quitte pas sa chaise, on se perd /dans cet élan de la chute d’où l’on ressort vivant.1

C’est le sen­ti­ment qui s’empare de nous quand nous lisons Avant d’apparaître, le nou­veau recueil de Fab­rice Farre dans lequel affleure un lyrisme sobre et mesuré. Au cours des cinquante poèmes numérotés (dont les titres emprun­tent le pre­mier vers de cha­cun d’eux), l’auteur nous accom­pa­gne, pas à pas, dans un monde à la fois réel et rêvé.

 

Son chant, pudique et dis­cret, nous con­duit jusqu’à ses racines ances­trales. Nous avons là une poésie qui ne se livre pas au pre­mier regard. Ce que nous percevons est avant tout une atmo­sphère, des lieux indéter­minés où « l’amour court comme l’oubli de la route », où aux fenêtres des rares habi­ta­tions flot­tent « des rideaux cousus de vis­ages » et l’on pro­gresse dans l’Hortus gardi­nus, (le livre s’ouvre sur la dénom­i­na­tion latine) « jardin clos » caché au fond de la mémoire, une mémoire qui ” fuit der­rière un nuage d’encre”.

Je voudrais moi aus­si la racon­ter, cette his­toire 
de l’oubli où plonge le corps dont le baiser
avec la nuit dis­sout le bruit.

 

 

 

 

Fab­rice Farre, Avant d’ap­pa­raître, Édi­tions Unic­ité, Col­lec­tion Le Vrai Lieu, 2020, 62 pages, 13€.

Une mémoire qui prend vie grâce aux mots. Car la vie est partout dans ce recueil où, para­doxale­ment, la sil­hou­ette de la mort se des­sine en creux quand le souf­fle des mots se con­fond avec l’orgue sarde du vent.

Lorsque allongé dans l’herbe, le poète nous dit qu’il « touche aux racines », com­ment ne pas se douter qu’il ne s’agit pas unique­ment des racines végé­tales mais aus­si et surtout de ses orig­ines ? C’est alors dans un jardin men­tal que nous pénétrons, un lieu empli de sons et de lumière, de saveurs et de couleurs, de sen­su­al­ité, comme ce tu qui garde tou­jours « la sonorité / d’une eau qui passe et bruit / une fraicheur mouil­lée de bouche / à bouche… » mais où s’insinuent aus­si le noir, le blanc, images en noir et blanc sur lesquelles tombent le silence, et la soli­tude : « L’air tra­verse chaque espace/ prê­tant son masque à la soli­tude du berger. »

Les yeux et le regard habitent chaque page, qu’il s’agisse de par­ler de ce que l’on ne voit plus, de ce que l’on peut voir, de ce que l’on veut retenir, et que Fab­rice Farre résume dans un apho­risme : « vivre est un jeu d’optique. »

Notre regard de lecteur, quant à lui, est immé­di­ate­ment focal­isé sur les détails, le poète ne don­nant qu’une vision par­tielle des êtres et des choses, comme pour nous diriger au cœur même de ses pro­pres per­cep­tions, aller à l’essentiel, ain­si lors de cette vis­ite au cours de laque­lle « La main expli­qua, s’agitant dans l’air, / tan­dis que les bor­ds du cha­peau deve­naient plus nets », ou dans cette vue sur les champs où nous ne voyons que des « têtes au tra­vail recour­bées dans leur vis­age ». On en oublie le sig­nifi­ant pour une nou­velle per­cep­tion du sig­nifié : les mou­tons appa­rais­sent comme des « sil­hou­ettes à laine ». Un regard qui se déplace, s’éloigne du poète pour se fix­er sur les élé­ments de son envi­ron­nement : « La mai­son longtemps s’est éton­née », « Le seuil n’attendait per­son­ne », « le cail­lou se déplace seul » etc.

Nous ne savons rien des êtres qui tra­versent le recueil si ce n’est « des corps bleus au tra­vail », des out­ils portés sur le dos et « noir­cis par la dif­fi­culté », un « tabli­er de cuir » qui s’obstine devant la forge « dans la lucid­ité du feu », des impres­sions plus fortes que toute descrip­tion. Nous ne retenons que le tra­vail acharné « une vie menée cent fois en une seule », le con­traste entre le monde rur­al et l’enfer mécanique « au rythme des trois-huit » – labeur haras­sant et bruyant qui brouille les per­cep­tions et que l’auteur con­dense dans « le son noir de la sueur ».

Des êtres qui sur­vivent au cœur des poèmes, dans le plus grand secret, car seuls impor­tent les sen­ti­ments qui s’emparent de nous, nous transper­cent comme cette « flèche brisée d’une pen­sée muette » qui con­clut un texte d’une intense grav­ité émotionnelle.

Au niveau de la forme, si Fab­rice Farre a recours à la ponc­tu­a­tion, il se refuse à ter­min­er ses ques­tions par des points d’interrogation. Ain­si, à pro­pos de la porte vit­rée du tri­bunal, « une porte plus porte encore, porte pour sépar­er et con­train­dre. Le bâtis­seur le savait-il. »

Veut-il sig­ni­fi­er au lecteur qu’il con­naît la réponse ? Veut-il nous dire qu’il n’y a juste­ment pas de réponse ?  Ou que la réponse ne con­cerne que lui-même ? Peut-être que la réponse importe peu, que ce qui compte, c’est le questionnement

 

Qui être après la pluie qui vous surprend,
les cul­tures inondées près du cheval
qui n’a pas résisté à la fuite.
Avant d’arriver, avant d’ouvrir
le jour, faut-il avoir songé au préalable,
l’improvisation con­viendrait-elle davantage.
Qu’y a ‑t-il de nou­veau pour que le quotidien
reçoive l’eau haute, se noie piét­iné par
les sabots de l’animal à tes pieds
vio­lents, sur la pierre du per­ron saisie par la pluie.

 

 Quelle qu’en soit la rai­son, il réus­sit à nous faire éprou­ver ses hési­ta­tions, ses réflex­ions, et nous sor­tons de cette lec­ture éblouis par l’art de ce poète qui réus­sit, une fois de plus, à instau­r­er un par­fait équili­bre entre inspi­ra­tion et tra­vail du texte. Chaque mot est à sa juste place, rien n’est super­flu, tout est har­monie autant dans l’écriture que dans ce jardin au goût de par­adis perdu.

Note 

  1. Avant d’apparaître Page 12

Présentation de l’auteur

Fabrice Farre

Fab­rice Farre vit et tra­vaille à Saint-Éti­enne où il est né en 1966. Il a pub­lié plusieurs recueils :

N’ai-je, Encres vives, 2016
Ligne, La Porte, 2016
Touch­er terre, Pré car­ré, 2015
La fig­ure des choses, Hen­ry, 2014
Le chas­seur immo­bile, Le Cit­ron Gare, 2014 (images de Sophie Brassart)
Amer­i­ca Bom­bon, 36° édi­tion, 2013
Sur parole, Clapàs, 2012
La mélodie rugueuse – ou autre dis­so­nance –, Le Chat Qui Louche, 2013
Ru asséché, Clapàs, 2012
Lim­ites, Pen­t­a­mino, 2012 (livre pau­vre avec Lou Raoul)
Les chants sans voix, Encres vives, 2012

Ses textes sont en out­re présents dans de nom­breuses revues, en France et à l’étranger.

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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Irène Duboeuf

Irène Duboeuf est née et vit à Saint-Eti­enne. Elle a pub­lié dans de nom­breuses revues et antholo­gies et est l’auteure des recueils Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, (prix Amélie Murat, prix Marie Noël, prix Georges Riguet 2011) Trip­tyque de l’aube, Voix d’encre 2013, (Grand Prix de poésie de la Ville de Béziers) Roma, Encres vives 2015, Cen­dre lis­sée de vent, Unic­ité 2017, (final­iste du Prix des Trou­vères), Efface­ment des seuils, Unic­ité 2019, et de livres pau­vres pour la col­lec­tion Daniel Leuw­ers. Tra­duc­trice d’auteurs ital­iens, elle pub­lie Neige pen­sée, (Neve pen­sa­ta) du poète, philosophe et cri­tique d’art Amedeo Anel­li (directeur de la revue inter­na­tionale Kamen’) aux édi­tions Ticinum (Ital­ie) en mars 2020 et L’Alphabet du monde aux édi­tions du Cygne (France) en juin 2020. Elle col­la­bore avec les revues français­es « Terre à ciel », « Ter­res de femmes », « Recours au poème » et pub­lie des arti­cles en Ital­ie dans les revues Cor­so Italia 7 et l’EstroVerso. On peut l’entendre lire un de ses poèmes sur le site Poet­ry Sound Library de Gio­van­na Iorio https://poetrysoundlibrary.weebly.com/poets.html et des extraits de ses tra­duc­tions et de ses pro­pres pub­li­ca­tions sur la chaîne Youtube du Pic­co­lo Pre­sidio Poet­i­co enreg­istrés lors du col­loque « La tra­duc­tion, hos­pi­tal­ité lin­guis­tique et dia­logue de cul­ture » (Tavaz­zano, le 24 octo­bre 2020) https://www.youtube.com/channel/UCs_qs3Z7lv-E8OwL6MsDUZg Site de l’auteur : http://www.irene-duboeuf.jimdofree.com
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