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Biagio Marin, Les Litanies de la Madone et autres poèmes spirituels

Par |2021-01-07T13:19:12+01:00 5 janvier 2021|Catégories : Biagio Marin, Essais & Chroniques|

Une magni­fique édi­tion de près de trois cents poèmes de Biagio Marin nous est ici pro­po­sée en ver­sion bilingue (dia­lecte de Grado et français).

Les lita­nies de la Madone, ce sont quatre-vingt-seize poèmes écrits en 1937 (le poète a alors qua­rante-six ans) dont la pre­mière publi­ca­tion en Italie n’aura lieu que douze ans plus tard. Elles sont sui­vies de « poèmes spi­ri­tuels » dont les der­niers datent de 1982 soit peu de temps avant la mort du poète (1985). En outre, Laurent Feneyrou, le tra­duc­teur, nous fait cadeau d’une impor­tante étude d’une cen­taine de pages avec pho­tos d’époque pour accom­pa­gner cette œuvre qu’il qua­li­fie d’« insulaire ».

Comme la porte d’un sanc­tuaire, le livre s’ouvre sur un lieu immo­bile au milieu des eaux, au milieu du temps. C’est le mois de mai, le « mois de Marie ». On est immé­dia­te­ment immer­gé dans la lagune de Grado, uni­for­mi­té chan­geante qui, à aucun moment, n’est mono­to­nie mais plu­tôt lumi­neuse har­mo­nie de terre, de ciel et d’eau.  

Biagio Marin, Les Litanies de la Madone et autres poèmes spi­ri­tuels, Traduction de Laurent Feneyrou, Éditions Conférence, col­lec­tion Lettres d’Italie, 432 pages, 23 euros.

Un lieu cher au cœur du poète lequel s’exprime dans le dia­lecte de son île, preuve s’il en était besoin de l’attachement à sa terre natale mar­quée par le culte marial et les rites sacrés, terre de son enfance qu’il a choi­sie pour y finir sa vie. Grado, où souffle le vent et l’esprit, est pré­sente tout au long du livre et dans le très beau poème inti­tu­lé Né au cœur (p.213) dans lequel il écrit : De Grado « je me suis nourri/​ de Grado j’ai gran­di […] au nuages seuls j’ai don­né voix/​et aux vents les plus ten­dus, /​ je leur ai don­né le nom du village/​ quand enfant, j’étais un Doge. »

Dans Les lita­nies, tout comme dans les Poèmes spi­ri­tuels, l’auteur uti­lise des pro­cé­dés sty­lis­tiques qui évoquent les formes litur­giques (répé­ti­tions). Outre la reprise de frag­ments de prières (Notre père) et de can­tiques (Je crois en toi…), il donne pour titre à ses poèmes, dans Les lita­nies de la madone, les noms latins de l’invocation à la Vierge. Il com­mence à la dixième, celle qui porte de nom de sa mère : Maria, morte à l’âge de vingt-six ans. Quant aux Poèmes spi­ri­tuels – est-ce un choix du tra­duc­teur ? – leur nombre, deux cents, n’est pas sans rap­pe­ler le rosaire (quatre cha­pe­lets de cin­quante oraisons).

Entre célé­bra­tion et prière, sup­pli­ca­tions et actions de grâces, images du pas­sé et réa­li­té du pré­sent, le poète nous dévoile un mys­ti­cisme ancré dans le monde sen­sible, dans le cœur, dans la chair. Loin d’une sta­tuaire éthé­rée et inac­ces­sible, l’art de Biagio Marin nous dévoile une madone dans son corps ter­restre, vivant, un corps pro­tec­teur et nour­ri­cier. D’incantations en incar­na­tions, au cours d’invocations emplies d’humilité, de dou­ceur et de pas­sion, le poète « chante le mys­tère de la mater­ni­té et de la créa­ti­vi­té par laquelle Dieu lui-même s’avère1 ».

Dans un temps hors du temps, on assiste à une quête mys­tique fon­dée sur un hom­mage émou­vant à sa mère et, au-delà de sa mère, à toutes les mères du monde. Poète de l’amour, Marin sacra­lise la femme et ins­tille une sen­sua­li­té à fleur de mots. On pense à « l’âme char­nelle» chez François Cheng ou encore à Christian Bobin quand il dit que : « la foi, ce n’est pas la réci­ta­tion d’un dogme, c’est l’attention por­tée au vivant, c’est tou­cher, par moments, le plus brû­lant de cette vie3 ». Marin, lui, écrit : « Je veux la brû­lure que donne l’amour » …

Dans des poèmes embau­més de jas­mins et de roses, dans un enchan­te­ment de sons et de danses, Marie « née d’une âme, de l’envol d’un être en prière », appa­raît sous les traits d’une ado­les­cente au regard bleu, aux boucles blondes, à la fois divine et pro­fon­dé­ment humaine. Marie, « ado­les­cente aux grands yeux res­plen­dis­sants », « lumière de l’âme », « épouse enfant », mère de tous qui console et par­donne « reine et amour des pécheurs et des saints », qui donne « à l’adultère même/​ la chaste odeur de la virginité » !

Nombreux sont les vers de Marin qui témoignent d’un éloi­gne­ment par rap­port au catho­li­cisme. Plus qu’un poète reli­gieux, Marin est un trou­ba­dour mys­tique : « Je ne sais pas prier, je ne sais que chan­ter Dieu ». De l’église offi­cielle il rejette les dogmes. Il écrit : « Je ne com­prends pas qu’il y ait des prières… Les mots que je dis doivent être miens… Les mots d’autrui en rien ne comptent… ».

Il prie, ou plu­tôt chante avec ses mots à lui, ancrés dans sa propre vie dont il dis­tille des frag­ments dans ses textes, en par­ti­cu­lier dans les « Poèmes spi­ri­tuels » : si sa mère en est la figure cen­trale, sa grand-mère, qui l’a éle­vé, est aus­si pré­sente dans ses souvenirs.

Il remer­cie Dieu pour ses dons, « Pour chaque bouche close/​qui » à lui « s’est ouverte à l’aube », Dieu qu’il voit « dans les yeux des femmes enchan­te­resses » et ceux d’une fille de Grado, Dieu qu’il boit aux sources des mon­tagnes, aux étoiles et dans le silence, la contem­pla­tion, la médi­ta­tion, le rêve « Prière à Dieu n’est pas parole : c’est flo­rai­son silen­cieuse dans le ciel/l’ouverture au soleil d’une fleur de pommier/​ et, au som­met d’un rosier, d’une rose seule. »

« In inter­io­rie homine habi­tat veri­tas ». Fraternisant avec les idées de Saint Augustin, Marin sait que Dieu est par­tout et en cha­cun de nous : ain­si écrit-il « Notre père avant d’être aux cieux/​tu te serres dans les cœurs… » Ses poèmes sont un long chant d’amour et de com­mu­nion avec la nature et l’univers entier « Je te chante des psaumes/​ en tout lieu/​ matins calmes/​soirs de feu. », « À l’église je te perds :/​je te trouve en chemin/​, dans chaque pensée/​de mon obs­cu­ri­té », Dieu, au plus pro­fond de l’homme mais aus­si dans les eaux de la lagune, dans la mer, « flamme d’amour dans le désert », et l’on com­prend que pour l’auteur, la créa­tion poé­tique et la foi sont inti­me­ment liées.

 « Flamber un instant/​brûler dans le vent/​ la seule éter­ni­té » Le doute par­fois l’assaille. L’éternité pro­mise, « ter­rible, seule » est per­çue comme l’anéantissement de l’individu : « Nous serons tous fondus/​dans la grande unité/​pour tou­jours, pour l’éternité/ sans plus de visages et muets. », et s’il parle de la mort comme de « l’Ombre sacrée », son évo­ca­tion le rem­plit de tris­tesse et de nos­tal­gie « elle était belle la lumière/​là sur la terre, d’été… »

« Mourir : c’est perdre Dieu dans sa joie, /​ dans sa gloire pure de poète ». La mort et les fêtes votives tra­versent nombre de poèmes. Étrange coïn­ci­dence : Biagio Marin qui a chan­té Noël « avec au cœur une épine qui fait plus mal qu’un clou » mour­ra un 24 décembre !

Ces textes d’ombre et de lumière ras­sem­blés et com­men­tés par Laurent Feneyrou révèlent toute la beau­té de l’écriture d’un poète mécon­nu en France et qui ne peut nous lais­ser indif­fé­rents : Biagio Marin a écrit autant parce qu’il avait la foi que parce qu’il dou­tait. Seul, bien qu’habité par Dieu, il nous appa­raît dans une dua­li­té que peut-être seule la poé­sie per­met d’unifier. Une dua­li­té à laquelle fait écho celle de ce pay­sage que l’on croit immo­bile où « rien ne coule, et rien ne change » mais où tout est mou­ve­ment car tout passe, tout s’enfuit, empor­té par le vent. Même Dieu… « Dieu même est per­du, mais reste une rime ».

Sortis de l’ombre, les mots de Marin deviennent alors des éclats d’éternité brillant dans une lumière toute véni­tienne et à notre tour, nous sommes péné­trés d’enchantement.

Co me te baso, let­ta da Mimmo Pelini, une vidéo pro­po­sée par Domenico Pelini.

BIAGIO MARIN – poèmes extraits de Les litanies de la Madone  et autres poèmes spirituels(traduits par Laurent Feneyrou)

Domus aurea (p.69)

Maison d’or des rêves enfantins,
flam­boyante sur les nuages du couchant,
en gloire dans les cieux matutinaux,
cou­ron­née d’étoiles aux firmaments.

Ma mai­son, pleine d’anges aux ailes
seule­ment faites de lumière silencieuse,
reten­tis­sant dans les flots d’un choral,
qui s’ouvrait au cœur d’une rose ;

je te vois encore au soir de ma vie
et je m’abandonne encore à ta paix,
et pleure le cœur de grande nostalgie
quand les pas­sions se taisent.

 

Oh mère (p.143)

Oh mère, oh mère
après une vie entière
voi­là que c’est le soir
tu regagnes mon cœur.

D’un aus­si lointain
tu viens comme une aurore
avec mes boucles qui te dorent,
avec le silence du soleil.

Et moi, le cœur tremblant,
je regarde la merveille
qui en moi s’éveille,
s’ouvre comme une fleur.

 

De la sainteté (p.199)

De la sainteté
je ne sais que faire ;
je veux la brûlure
que donne l’amour ;

Je veux le tourment
que me donne le vent
de la passion
faite chanson ;

Je veux l’enfer
du feu éternel
qui me détruit
et crée la lumière.

 

Verbe, mon seul refuge (p.189)

Verbe, mon seul refuge,
mon intime demeure
loin de toute plage
au-delà de tout ciel de juillet.

Le che­min qui mène
dedans mon séjour
n’a ni asphalte ni pavé
ni ciel avec nuit et avec jour.

Sans répit coule
l’éternel avec les heures
et dedans ce ruisseau
par­fois je vis.

 

La lumière m’a apporté le message (p.211)

La lumière m’a appor­té le message
de l’autre monde, de Marie :
sans bruit, elle a fait le long voyage
au rythme d’une litanie.

Dans la modu­la­tion de l’air le visage
len­te­ment a souri,
la bouche s’est ouverte sans un mot :
belle bouche violette,
proche-loin­taine, elle est res­tée seule.

Je vou­lais, oui, l’appeler au sacrement :
j’ai ten­du mes mains pour l’effleurer,
de lumière une aile
me l’a empor­tée avec le vent.

 

Notes

1. Edda Sera, Les lita­nies de la Madone, pré­face

2. Cinq médi­ta­tions sur la mort Le livre de poche 2013 page 114

3. Interview France Culture « La poé­sie comme che­min spirituel ».

Présentation de l’auteur

Biagio Marin

Le poète ita­lien Biagio Marin est né à Grado, petite île de l’Adriatique alors sous la domi­na­tion des Habsbourg, dans ce qui était le com­té aus­­tro-hon­­grois de Gorizia et Gradisca

Il a étu­dié à Vienne, vécu en Suisse, à Florence, à Rome, à Trieste…Tour à tout pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, d’histoire et de lit­té­ra­ture, ins­pec­teur sco­laire, direc­teur de l’agence de tou­risme de Grado ain­si que bibliothécaire.

Ses poèmes, écrits en dia­lecte véni­tien, (Il a uti­li­sé la « lin­gua fran­ca » uti­li­sée par les mar­chands de sa ville) parlent de la vie quo­ti­dienne et des pay­sages simples de sa terre natale.  En 1970, il publie “I can­ti de l’isola” qui reprend tous les poèmes écrits jusque-là et qui lui vaut l’attention des lec­teurs de toute l’Italie.  Malgré cela, il n’écrira qu’un seul livre en langue ita­lienne inti­tu­lé “Acquamarina” en 1973 et conti­nue­ra de publier en dia­lecte juqu’en 1985.

Après une vie riche d’aventures et d’expériences pro­fondes il meurt à Grado en 1985.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Irène Duboeuf

Irène Duboeuf est née et vit à Saint-Etienne. Elle a publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies et est l’auteure des recueils Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, (prix Amélie Murat, prix Marie Noël, prix Georges Riguet 2011) Triptyque de l’aube, Voix d’encre 2013, (Grand Prix de poé­sie de la Ville de Béziers) Roma, Encres vives 2015, Cendre lis­sée de vent, Unicité 2017, (fina­liste du Prix des Trouvères), Effacement des seuils, Unicité 2019, et de livres pauvres pour la col­lec­tion Daniel Leuwers. Traductrice d’auteurs ita­liens, elle publie Neige pen­sée, (Neve pen­sa­ta) du poète, phi­lo­sophe et cri­tique d’art Amedeo Anelli (direc­teur de la revue inter­na­tio­nale Kamen’) aux édi­tions Ticinum (Italie) en mars 2020 et L’Alphabet du monde aux édi­tions du Cygne (France) en juin 2020. Elle col­la­bore avec les revues fran­çaises « Terre à ciel », « Terres de femmes », « Recours au poème » et publie des articles en Italie dans les revues Corso Italia 7 et l’EstroVerso. On peut l’entendre lire un de ses poèmes sur le site Poetry Sound Library de Giovanna Iorio https://​poe​try​sound​li​bra​ry​.wee​bly​.com/​p​o​e​t​s​.​h​tml et des extraits de ses tra­duc­tions et de ses propres publi­ca­tions sur la chaîne Youtube du Piccolo Presidio Poetico enre­gis­trés lors du col­loque « La tra­duc­tion, hos­pi­ta­li­té lin­guis­tique et dia­logue de culture » (Tavazzano, le 24 octobre 2020) https://​www​.you​tube​.com/​c​h​a​n​n​e​l​/​U​C​s​_​q​s​3​Z​7​l​v​-​E​8​O​w​L​6​M​s​D​UZg Site de l’auteur : http://​www​.irene​-duboeuf​.jim​do​free​.com
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