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Margherita Rimi, Le voci dei bambini (Les voix des enfants)

Par |2020-09-06T20:35:03+02:00 6 septembre 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Margherita Rimi|

Spécialiste de l’enfance, Margherita Rimi nous livre dans ce recueil une parole intime et bou­le­ver­sante : celle des enfants vic­times des adultes, à tra­vers des mots recueillis sur une période de dix ans, de 2007 à 2017, qui s’élèvent dans un seul et unique cri.

Le livre s’ouvre sur un poème, le « dieu des enfants », qui tient lieu d’introduction et nous pré­ci­pite dans l’enfer de l’enfance abu­sée, vio­lée, oppri­mée, mépri­sée. « Ils disent qu’il existe un Dieu des enfants /​ Je suis sûre qu’il existe. » (p.5)

Suivent des voix croi­sées mêlées de rêves et d’effroi, des voix qui inter­pellent, ques­tionnent. En toute sim­pli­ci­té et humi­li­té, tout au long des poèmes regrou­pés en cinq par­ties qui portent des noms de cou­leurs en écho aux des­sins des enfants, Margherita Rimi offre la parole à ceux qui ne l’ont pas, à ceux qui ne l’ont plus, à ceux qui ne l’ont jamais eu.  Des enfants dont le lec­teur ne connaî­tra rien d’autre qu’une sil­houette, par­fois un âge ou un pré­nom, rien de plus.

 

Margherita Rimi, Le voci dei bam­bi­ni (Les voix des enfants), Éditions Mursia 2019, 84 pages, 15 euros.

Si l’on peut voir, dans ces por­traits en creux, un res­pect de l’anonymat, on peut aus­si y per­ce­voir le peu d’importance qu’ont ces enfants aux yeux des adultes qui les exploitent, des enfants qui ne sont rien, dont cer­tains sont réduits à un seul numé­ro de matri­cule « sans papiers d’identité /​ sans effets per­son­nels » et avec les­quels la poète ébauche un dia­logue : «  Nous allons racon­ter une his­toire /​ un peu moi /​ un peu toi »  en leur fai­sant mettre des mots sur ce qu’ils des­sinent, des mots arc-en-ciel telle une arche gigan­tesque qui prend sa source dans l’indicible d’ici-bas et se déploie pour atteindre « le Dieu des enfants ». Mais la pré­sence du noir, inso­lite, nous ramène à la réa­li­té : dans arc-en-ciel, il y a le mot « arc », arme de guerre et de chasse, un arc ten­du dans la force du cri et que l’auteure uti­lise pour pro­je­ter les mots du poème comme autant de flèches trans­per­çant les consciences, des flèches d’autant plus per­cu­tantes que les textes sont brefs, inci­sifs, vio­lents et dont les mots sombres et sans détour, gla­cials et ter­ri­fiants, disent – sans pathos – le dégoût, l’horreur et la misère.

 

On a rame­né un cadavre 
de sexe fémi­nin
âge appa­rent 9 ans.

 Le corps de l’enfant pend à une corde et appa­raît com­plè­te­ment sus­pen­du.
Les pieds à une dis­tance de 40 cen­ti­mètres du sol, les bras le long du corps. 
(p.27)

 

Ils m’ont ven­due
Mon père avait besoin d’argent (p.53)

 

Margherita Rimi, Le voci dei bam­bi­ni, Il Dio del bam­bi­ni.

 

Ainsi, dans cet étrange arc-en-ciel, le blanc devient sym­bole de la can­deur bafouée, le noir celui de la guerre et de la mort, le bleu celui de l’exploitation éco­no­mique, le rouge celui des mariages impo­sés et des gros­sesses pré­ma­tu­rées etc. Quelles que soient les situa­tions, la culpa­bi­li­té est tou­jours trans­fé­rée sur l’enfant, un enfant jamais écou­té, jamais enten­du, contraint au silence car sans cesse mena­cé :

 

 Ils m’ont dit de ne pas par­ler
de me taire  

 de toute façon ils me prennent pour un men­teur » (p.67)

Ils vont me tuer si je dis ces choses (p.13)

 

Les mots de Margherita Rimi savent néan­moins se faire poé­tiques tout en res­tant au plus proche de ceux de ces enfants-objets, mon­naie d’échange, vic­times d’abus sexuels, exploi­tés dans un total mépris de leur souf­france.

 

Il y a tant de vers 
qui mangent les cou­leurs

 il y a tant de vagues
hautes hautes

 si hautes qu’elles brisent le ciel

et si le ciel se brise
il n’y a plus le soleil
et la nuit 
(p.68)

 

La pré­sence de l’auteure, dis­crète et res­pec­tueuse, nous laisse libre d’interpréter ces bribes de récits dont les vers espa­cés par de nom­breux inter­lignes, par­fois écla­tés sur la page et dépour­vus de point final, reflètent les phrases hési­tantes qui res­tent en sus­pens, les cris étouf­fés de ces enfants dont le rêve de ven­geance appa­raît comme une jus­tice per­met­tant leur recons­truc­tion.  

 

Quand je serai grand

je le tue­rai  (p.21) 

Margherita Rimi, Le voci dei bam­bi­ni, Quasi un’intervista.

Ce nou­veau recueil où l’ignoble côtoie l’innocence et le rêve témoigne, une fois de plus, d’une poé­sie enga­gée, por­teuse d’une valeur sociale et éthique, lut­tant contre la mal­trai­tance qui pour cer­tains adultes est consi­dé­rée comme une norme.  Bien après avoir fer­mé le livre, ces voix d’enfants, comme un cri d’alarme, résonnent encore long­temps en nous.

 

Le voci dei bam­bi­ni 
Les voix des enfants
(extraits des pages 32 à 36)

 

Traduction Irène Duboeuf

 

 

 

Li ho sen­ti­ti pian­gere per tut­ta la notte
Sotto le mace­rie la mat­ti­na era­no tut­ti mor­ti

Come finisce la sto­ria. Così : fine del­la sto­ria

Ho gri­da­to aiu­to
Li ho chia­ma­ti – Abbas Mahmoud

Quando sia­mo arri­va­ti lì c’erano tan­ti cor­pi a ter­ra

Non pos­so guar­dare più
voglio diven­tare cie­co 

Ho gri­da­to. Nessuno ci pote­va aiu­tare.

 

 

Je les ai enten­du pleu­rer pen­dant toute la nuit
Sous les gra­vats, au matin, ils étaient tous morts

 Comment finit l’histoire. Comme ça : fin de l’histoire

 J’ai crié à l’aide
Je les ai appe­lés – Abbas Mahmoud 

Quand nous sommes arri­vés il y avait de nom­breux corps au sol 

Je ne peux plus regar­der 
Je veux deve­nir aveugle

J’ai crié. Personne ne pou­vait nous aider

 

Margherita Rimi, Le voi­ci dei bam­bi­ni, Bianco.

Abbiamo tira­to fuo­ri i miei fra­tel­li

uno sta­va pre­gan­do

uno sor­ri­de­va

Erano così bel­li

 

Io ero feri­to
non ave­vo pau­ra però pian­ge­vo

Mia madre sopra di me era mor­ta
mi ha sal­va­to ma lei è mor­ta

 

Adesso non voglio par­lare più

 

Ci sono sta­ti i bom­bar­da­men­ti
io cre­de­vo un ter­re­mo­to

 

sia­mo usci­ti e non abbia­mo vis­to più niente.

 

 I miei occhi
                              han­no fat­to una foto
                              così mi ricor­do

mia madre

 

 

 

Nous avons sor­ti mes frères

l’un était en train de prier

 l’autre sou­riait

 Ils étaient si beaux

 

Moi, j’étais bles­sé
je n’avais pas peur, pour­tant je pleu­rais

 

Ma mère sur moi était morte

elle m’a sau­vé mais elle, elle est morte

  

À pré­sent je ne veux plus par­ler

 

Il y a eu des bom­bar­de­ments
je croyais que c’était un trem­ble­ment de terre

nous sommes sor­tis et n’avons plus rien vu

 

mes yeux
                  ont pris une pho­to
                  comme ça je me sou­viens 

de ma mère

 

 

Margherita Rimi, Le voci dei bam­bi­ni, Verde.

Présentation de l’auteur

Margherita Rimi

Margherita Rimi vit en Sicile, à Agrigente. Neuropsychiatre pour enfant, elle mène une acti­vi­té de pre­mier plan contre les vio­lences et les abus per­pé­trés sur les mineurs et les enfants por­teurs de han­di­cap. Elle fait par­tie de la rédac­tion de Quaderni di Arenaria et de FuoriAsse et col­la­bore avec d’autres revues ita­liennes. Parmi ses recueils de poèmes, Per non inven­tar­mi, (Pour ne pas m’inventer) pré­face de Mailena Renda (Kepos 2002), La cura degli assen­ti, (Les soins aux absents), pré­face de Maurizio Cucchi (LiettoColle 2007), Era far­si, autoan­tho­lo­gie 1974-2011 (C’était se faire, auto-antho­­lo­­gie 1974-2011)  pré­face de Daniela Marcheschi (Marsilio, 2012), Nomi di cosa – Nomi di per­so­na, (Noms de chose, noms de per­sonne), volet de cou­ver­ture de Amedeo Anelli (Marsilio, 2015), Le voci dei bam­bi­ni, poe­sie 2007-2017 (Les voix des enfants, poèmes 2007-2017), volet de cou­ver­ture de Guido Oldani (Mursia, 2019).          

Elle a publié éga­le­ment La civil­tà dei bam­bi­ni. Undici poe­sie inedite,e una inter­vis­ta  (La civi­li­sa­tion des enfants, onze poèmes inédits et une inter­view) aux édi­tions Libreria Ticinum Editore – CISESG, 2015 et Una lin­gua non bas­ta. Contributi su poe­sia e infan­zia (Une langue ne suf­fit pas. Contributions sur la poé­sie et l’enfance) aux édi­tions People&Humanities, 2018. 

Elle est pré­sente dans des antho­lo­gies ita­liennes et étran­gères : Antologia di poe­ti contem­po­ra­nei, Tradizioni e inno­va­zione in Italia (Antologie de poètes contem­po­rains, tra­di­tions et inno­va­tion en Italie) col­lec­tion diri­gée par Daniela Marcheschi (Mursia, 2016), În corp de val (Roumanie) col­lec­tion diri­gée par Eliza Macadan (Eikon, 2017), Mille anni di poe­sia reli­gio­sa ita­lia­na(Mille ans de poé­sie reli­gieuse ita­lienne) col­lec­tion diri­gée par Daniela Marcheschi (EDB, 2017).

Ses poèmes ont en outre été publiés sépa­ré­ment dans des revues ita­liennes et étran­gères par­mi les­quelles « Poesia », « Il segnale », « Poezia. Revistă de cultură poe­tică », « Terres de femmes », « Exit ». 

Parmi les prix reçus, on peut citer le « Piersanti Mattarella » (2017) et le « Dillo in sin­te­si » (2017) avec l’artiste Letizia Battaglia. Son tra­vail poé­tique sur l’enfance a été recon­nu par l’Unicef Italie en 2016.

 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Irène Duboeuf

Irène Duboeuf est née et vit à Saint-Etienne. Elle a publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies et est l’auteure des recueils Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, (prix Amélie Murat, prix Marie Noël, prix Georges Riguet 2011) Triptyque de l’aube, Voix d’encre 2013, (Grand Prix de poé­sie de la Ville de Béziers) Roma, Encres vives 2015, Cendre lis­sée de vent, Unicité 2017, (fina­liste du Prix des Trouvères), Effacement des seuils, Unicité 2019, et de livres pauvres pour la col­lec­tion Daniel Leuwers. Traductrice d’auteurs ita­liens, elle publie Neige pen­sée, (Neve pen­sa­ta) du poète, phi­lo­sophe et cri­tique d’art Amedeo Anelli (direc­teur de la revue inter­na­tio­nale Kamen’) aux édi­tions Ticinum (Italie) en mars 2020 et L’Alphabet du monde aux édi­tions du Cygne (France) en juin 2020. Elle col­la­bore avec les revues fran­çaises « Terre à ciel », « Terres de femmes », « Recours au poème » et publie des articles en Italie dans les revues Corso Italia 7 et l’EstroVerso. On peut l’entendre lire un de ses poèmes sur le site Poetry Sound Library de Giovanna Iorio https://​poe​try​sound​li​bra​ry​.wee​bly​.com/​p​o​e​t​s​.​h​tml et des extraits de ses tra­duc­tions et de ses propres publi­ca­tions sur la chaîne Youtube du Piccolo Presidio Poetico enre­gis­trés lors du col­loque « La tra­duc­tion, hos­pi­ta­li­té lin­guis­tique et dia­logue de culture » (Tavazzano, le 24 octobre 2020) https://​www​.you​tube​.com/​c​h​a​n​n​e​l​/​U​C​s​_​q​s​3​Z​7​l​v​-​E​8​O​w​L​6​M​s​D​UZg Site de l’auteur : http://​www​.irene​-duboeuf​.jim​do​free​.com