> Stéphane Sangral – Là où la nuit /​ tombe

Stéphane Sangral – Là où la nuit /​ tombe

Par |2018-12-04T09:06:57+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Critiques, Stéphane Sangral|

un article d’Irène Duboeuf, sui­vi d’un article de Denis Heudré

 

 

Stéphane Sangral – Là où la nuit /​ tombe, par Irène Duboeuf

 

Dès le titre le lec­teur entre dans les dimen­sions spa­tiale, tem­po­relle et évé­ne­men­tielle qui vont par­cou­rir l’intégralité du livre. indi­quant un lieu indé­ter­mi­né (pas de des­crip­tions) ; la nuit indi­quant la tem­po­ra­li­té (une tem­po­ra­li­té à la fois inter­valle entre les jours mais aus­si néant ou éter­ni­té, voire éter­ni­té du néant) et le mot « tombe » consi­dé­ré d’une part en tant que verbe indi­quant l’achèvement du jour, d’autre part, en fili­grane, en tant que sub­stan­tif (il s’agit de la tombe d’un être cher).

Ce livre, lié aux pré­cé­dents (au détour d’une page on y trouve une cita­tion extraite de Ombres à n dimen­sions) s’impose au regard par une intense recherche for­melle où l’énoncé fusionne avec la forme du signi­fié. Le poète, en véri­table archi­tecte des mots, pose un regard lucide sur les diverses mani­fes­ta­tions de la mélan­co­lie à tra­vers une suite de poèmes qui se déve­loppe au cours de la tra­ver­sée de lieux tran­si­toires – et de tran­sit  : rues, gare etc. – dont l’atmosphère trouve un écho au pay­sage inté­rieur du nar­ra­teur, et s’intensifie dans le lieu où l’on revient (son bureau) au cours d’une nuit d’automne divi­sée avec une rigueur mathé­ma­tique (7 séquences d’une durée de 1h53 cha­cune, excep­té la der­nière à laquelle il manque une minute sou­li­gnant ain­si l’inachèvement, l’infini auquel s’oppose la fini­tude de l’être). Une suite qui donne l’impression d’un long poème dont les frag­ments se répètent à l’infini et qui résonne tel un « Un san­glot mono­tone envoû­tant inquié­tant » expri­mé de manière tant pic­tu­rale que musi­cale.

Là où la nuit /​ tombe s’ouvre sur deux vers, deux alexan­drins, une phrase sans fin écrite en mode mineur : « Sous la forme l’absence s’enfle et vient le soir /​ et l’azur épui­sé jusqu’au bout du miroir… » dont les lettres vont s’égrainer une à une au fil des pages jusqu’au der­nier poème. Ces deux vers sont les pre­mières notes d’un bref pré­lude (la pre­mière séquence) qui annonce le thème prin­ci­pal de l’œuvre, le temps, per­çu dans toute son ambi­guï­té : à la fois mou­ve­ment et immo­bi­li­té, fuite et len­teur : « trop rapide est la vie trop lent l’instant ».

Stéphane Sangral – Là où la nuit tombe, 
Éditions Galilée 2018, 110 pages, 12€

Suit un noc­turne où, plu­tôt que de décrire les mul­tiples états de la mélan­co­lie, Stéphane Sangral réus­sit à dire l’indicible en le fai­sant éprou­ver par le lec­teur. Le monde est un décor qui se des­sine en creux, la pluie ruis­selle avec les mots sur une fresque téné­breuse où la beau­té ne se laisse qu’entrevoir. Outre l’utilisation mas­sive de toutes les res­sources typo­gra­phiques qu’il n’hésite pas à détour­ner pour en faire un usage pic­tu­ral, le poète tra­vaille autant le sens (sou­vent plu­riel) des mots que leur matière, nous don­nant à lire tan­tôt des poèmes aux allures régu­lières tan­tôt des cal­li­grammes – ou assi­mi­lés – ain­si que des textes déchi­rés, écla­tés, imbri­qués, jux­ta­po­sés, acco­lés, des poèmes en miroirs, à regar­der autant dans leur ver­ti­ca­li­té que dans leur hori­zon­ta­li­té, des poèmes étouf­fés qui se ter­minent par quelques lettres, voire par le vide oppres­sant du silence.

Ainsi, dans la deuxième séquence, un poème lyrique aux rimes embras­sées, expose le thème de l’absence dans un chant dont l’apparente har­mo­nie va se rompre dès la page sui­vante, sur laquelle le poème prend la forme d’une fenêtre ouverte sur la nuit dont le cadre est consti­tué par la répé­ti­tion du titre, et dont la vitre reflète le ques­tion­ne­ment du poète. Mais la vitre-miroir bien­tôt ne reflète plus rien (la mort dérobe le reflet) et vole en éclats comme les mots du poème.

S’ensuivent les thèmes de l’illusion, de la las­si­tude, de l’ennui, de l’exil, du néant, de la véri­té etc. qui reviennent comme des leit­mo­tivs dans une pen­sée qui tourne en rond et des poèmes qui se bouclent sur eux-mêmes puisque rien ne semble avoir de sens.

Le poème On est un soir d’automne… donne une impres­sion de régu­la­ri­té,  une vague har­mo­nie due à la répé­ti­tion des mêmes mots en fin de vers qui abou­tit à la page sui­vante à un poi­gnant aveu, un cri de dou­leur : « Je Pense ÀToi Toi Qui N’Es Plus ». L’introduction mas­sive des majus­cules en milieu de vers, au début de chaque mot, attire l’attention sur ce poème capi­tal qui aide à com­prendre l’ensemble du livre. Les textes qui suivent sont lit­té­ra­le­ment déchi­rés, émiet­tés, don­nant à voir le chaos géné­ré par l’absence. Dans des poèmes qui semblent s’écrire par eux-mêmes, où les limites du Moi se dis­solvent et où « Je est un autre », le poète s’interroge sur la démarche poé­tique. Est-elle autre chose qu’un exil dans les mots ?

On assiste à une ten­ta­tive d’enfermer la mort dans le poème, de vivre inten­sé­ment l’instant pré­sent et de regar­der les innom­brables étoiles (qui ne sont plus réduites à ce peu de lumière fil­trant au tra­vers du drap troué de la nuit).

Notons quelques apho­rismes comme « être est trop dif­fi­cile », « ne rien com­prendre n’est pas facile » ou encore « l’ennui de vivre est une insulte à l’éphémère de la vie »… des ques­tion­ne­ments : « L’avenir, ça com­mence quand ? », « Qui pour­rait pen­ser ma pen­sée ? », « Et si te temps n’était que le mul­tiple qui se tait ? »  et de trou­blantes méta­phores : « glis­ser la pous­sière de nos rêves /​ sous le tapis de l’horizon »,  « de grands vais­seaux de musiques étranges se perdent beaux dans l’abîme »,  « gouttes de nuit nim­bées d’espace », « gouttes de temps nim­bées de nuit », «  La chair de la nuit ronge la chair des mes nuits »…

Stéphane Sangral signe cette émou­vante « par­ti­tion » par un poème manus­crit, éla­bo­ré nous dit-il, dix-sept minutes avant le début du livre, un « avant pre­mier poème » en lieu et place de l’avant der­nier, démon­trant ain­si la rela­ti­vi­té des notions de début et de fin, la seule cer­ti­tude pos­sible étant juste le temps (reprise du thème du « pré­lude »)

Le livre se clôt par un poème bref qui va dimi­nuen­do, repre­nant une der­nière fois le thème du temps par la répé­ti­tion du verbe pas­ser, tout d’abord à l’infinitif (actif/​présent) ensuite au par­ti­cipe pas­sé (temps subi – attente, ennui) pour finir par le sub­stan­tif (le pas­sé – le temps qui n’est plus) dans un accord final où le ver­tige de l’infini s’oppose à la fini­tude de l’homme. De même que dans cette com­po­si­tion par­ti­cu­lière les vers engen­draient leur propre recom­men­ce­ment, le recueil se boucle sur lui-même et incite le lec­teur à une relec­ture.

Témoignage intime, sin­cère et intense, Là où la nuit/​ tombe exige du lec­teur une atti­tude active car au milieu d’un chaos semé d’indices se déploie un chant sou­te­nu par des leit­mo­tivs qui se suc­cèdent, s’entrecroisent, se super­posent et dont l’accompagnement répé­ti­tif et uni­forme, tel un osti­na­to, (ain­si de la pen­sée qui tourne en boucle et se répète) confère au recueil une uni­té, une cohé­rence, une sombre beau­té.

 

 

Stéphane Sangral – Là où la nuit /​ tombe, par Denis Heudré

La nuit tous les Je sont gris, gris de doute et de mélan­co­lie. La nuit tous les Je s’écrivent. Et c’est cette nuit qu’explore Stéphane Sangral dans son der­nier recueil « Là où la nuit /​ tombe »  publié chez Galilée. L’histoire d’une nuit, nuit blanche bien que noire. La nuit, ce « pos­sible sans temps »selon Cioran, cité par Salah Stétié dans la pré­face de cet ouvrage. 

Dire que Sangral est un psy­chiatre-phi­lo­sophe-poète (à moins qu’il ne soit poète-phi­lo­sophe-psy­chiatre) pour­rait faire peur (poé­sie mar­quée psy, poé­sie prise-de-tête, her­mé­tique, etc.) mais sa recherche d’une autre façon de tra­vailler le lien entre la langue et la typo­gra­phie, de réin­ven­ter la poé­sie font de lui un authen­tique et vrai poète. Sa nuit de poé­sie est comme une infu­sion où les mots sont pro­je­tés dans l’eau bouillante du retour sur soi. L’auteur y fait le point : le décès de son frère à 22 ans, le temps qui passe, l’image dans le miroir, les mots pour l’écrire, la ville sous la pluie, Dickinson en fili­grane. 

Stéphane Sangral, por­trait par Vincent Macher

« Exilé volon­tai­re­ment dans les mots », Sangral recherche de nou­velles formes d’écriture pour mieux tou­cher le fond de sa mélan­co­lie. « Écrire sur le grand tableau noir de la nuit ».

La nuit, le temps passe peut-être plus dou­ce­ment. Le temps passe son temps à pas­ser et au « Jeu du temps »s’envolent les illu­sions, les sou­ve­nirs, les images même, quand reste accro­chée la mélan­co­lie. Nuit blanche à cher­cher du sens à sa vie, avec ses véri­tés et ses men­songes. « buter sur soi-même ». La nuit, revient for­cé­ment l’image de la mort, mais que reste-t-il aux vivants ? La « Fatigue immense d’être…». Déjà, dès le titre, un lien est tres­sé avec son pré­cé­dent ouvrage, l’image de la tombe : « ces dalles posées sur rien ».

Minuit heure zéro, heure du rien. « L’ennui de vivre est une insulte /​ à l’éphémère de la vie ». Alors que la nuit l’univers entier appar­tient au poète « vingt mille mil­liards de mil­liards d’étoiles dans l’univers obser­vable ! On est riche ! Vingt mille mil­liards de mil­liards, maits, un peu radin, dans l’oubli on les planque, et l’on parle du vent…».

Dans le désordre cohé­rent des mots de son style très per­son­nel et très exi­geant, Stéphane Sangral nous pro­pose une poé­sie qui tra­vaille la langue, une réflexion pro­fonde tou­jours proche de la phi­lo­so­phie. Yvon Inizan a récem­ment publié chez Apogée, un ouvrage sur Yves Bonnefoy inti­tu­lé « Ce que le poète dit au phi­lo­sophe ». Alors que dit le Sangral poète au Sangral phi­lo­sophe ? Sans doute plus d’interrogations « A quoi sert mon pré­sent ?…» « L’avenir, ça com­mence quand ? » que de véri­tés défi­ni­tives.

Alors poé­sie, phi­lo­so­phie, phi­loé­sie, poé­so­phie, peu importe, l’important est que du texte remue quelque chose en nous qui nous rend moins bruts. Et les mots de Sangral, par leur intel­li­gence, nous ouvrent à bien des réflexions…

 

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