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Pierre Dhainaut, Pour voix et flûte

Par |2020-06-07T08:55:05+02:00 6 juin 2020|Catégories : Critiques, Pierre Dhainaut|

Pour voix et flûte s’impose dès le titre comme une par­ti­tion musi­cale, un duo qui prend vie dans le souffle (celui du poète et celui de l’instrumentiste) et qui se com­pose de trois « mou­ve­ments » :

le pre­mier, qui s’intitule D’abord et tou­jours nous fait entrer dans une double tem­po­ra­li­té. Il y a ce qui vient en pre­mier lieu (le son) et puis l’infini (les ondes sonores).  Revenant ici sur cet état par­ti­cu­lier vécu au moment d’une grave inter­ven­tion chi­rur­gi­cale à l’issue incer­taine, Pierre Dhainaut, dans la conti­nui­té de ses pré­cé­dents ouvrages, atteste de la supré­ma­tie du lan­gage. Pour lui, le mot sera tou­jours pre­mier, anti­ci­pant, voire créant l’image.

Dans le pre­mier poème, il écrit :

[…] quel mot nous défen­dra de dire adieu

 et ser­vi­ra de via­tique ? De lui-même 
il s’impose. Ainsi « mes­sage »

 enten­du bien des fois sur un por­table
sans que nous pre­nions garde »

Car le poète est celui qui délivre un mes­sage. Un mes­sage sur la mort mais, comme le dirait François Cheng, « par­ler de la mort c’est aus­si par­ler de la vie »1. La mort per­çue comme un pas­sage, un seuil où l’on ne dit pas com­plè­te­ment adieu aux vivants et où l’on dit, aux morts « à demain », la mort comme un « trans­fert de souffles » de lèvre à lèvre, d’âme à âme, d’un être à l’autre, d’un poète à un autre, et l’ensemble de ces souffles consti­tue la pul­sa­tion du monde.

Pierre Dhainaut, Pour voix et flûte, Éditions Æncrages & Co, Collection Voix de chants 2020, illus­tra­tions de Caroline François-Rubino 40 pages, 18 euros.

Plus que jamais, la forme poé­tique de ce recueil épouse le mes­sage : les mots enjambent les vers, les vers enjambent les strophes, les poèmes eux-mêmes enjambent la pliure des pages et courent de l’une à l’autre. L’absence de pagi­na­tion ren­force la flui­di­té en n’imposant aucun repère. Tout n’est que mou­vance, conti­nui­té, onde per­pé­tuelle se pro­pa­geant à l’infini, à l’image de l’âme « inlas­sa­ble­ment fugi­tive ».

Si le poète est ten­té d’imaginer les lieux où sur­vien­dra la ren­contre avec la mort, il sait que tant qu’il per­çoit des sons et des lueurs il appar­tient tou­jours à ce monde où l’ombre des dis­pa­rus et les sou­ve­nirs d’enfance qui hantent les pau­pières closes se mélangent au pré­sent.

 

Écrire, c’est esquis­ser un poème et le dédier à tous les enfants, ceux du pré­sent et ceux qui l’ont été.

Ecrire, c’est comme jouer de la flûte : c’est fer­mer les yeux pour per­ce­voir le deve­nir du pre­mier souffle qui une fois émis, de même que l’écoute, ne peut reve­nir en arrière.

 

Et l’on com­prend pour­quoi le son est plus impor­tant que l’image : à la sta­tique de celle-ci il oppose la flui­di­té du mou­ve­ment, les sons éphé­mères qui se fécondent les uns les autres, les soufflent qui tra­versent l’espace et le temps dans « l’inquiétude et la joie » c’est pour­quoi il nous invite à aimer les mots.

 

« L’air ne refuse /​ per­sonne : nous aime­rions les mots /​ sons et silence (entre les pages) pour pas­ser d’un son à l’autre, d’un poème à l’autre. »

 

Dans le deuxième « mou­ve­ment », inti­tu­lé Un mot pour un autre, on pour­rait y voir un mot qui en rem­place un autre, mais c’est bien évi­dem­ment le sens de celui qui en féconde un autre que l’on va pri­vi­lé­gier.

 

Le poète n’hésite pas à nous pla­cer au cœur de sa créa­tion en répé­tant des mots qui prennent une valeur incan­ta­toire : ain­si du mot « corolle » qui en engendre d’autres, des mots inti­me­ment mêlés aux élé­ments de la nature, « haleine et brouillard confon­dus » ; il constate qu’il suf­fit de lais­ser par­ler les mots, « ne pas se plaindre de n’avoir rien à dire ».

L’amour des mots passe par le corps, relais de la parole. Il nous appar­tient de res­ter à l’écoute, d’apprendre au regard à se perdre comme l’ouïe, de voix en voix, de « lâcher prise » pour que puisse adve­nir la pos­si­bi­li­té d’un poème. La parole est « la figure ini­tiale d’où s’élancera un poème. » Une poé­sie qui ne peut se faire que dans la durée, comme la lente matu­ra­tion d’un fruit, à l’aide de sons qui entrent en réso­nance et se pro­pagent.

 

Que fait d’autre un poème, et que fera-t-il d’autre 
sinon confier à l’oreille, au pas­sage,
le secret de ce qui doit suivre ? 

 

Le troi­sième « mou­ve­ment », Lecture de lumières, s’ouvre sur une clar­té bleu­tée, à la fois une et mul­tiple. Le bleu peut être per­çu comme la sym­bo­lique de l’eau, de la femme, du rêve, de la sagesse, de la séré­ni­té, l’écho d’un monde inté­rieur, peut-être aus­si de la véri­té « ce que tu ignores, les souffles le savent », la cou­leur bleue est aus­si sym­bole d’un deve­nir, d’une épi­pha­nie issue du son, celui du pre­mier cri, le souffle pri­mor­dial, celui de la nais­sance car c’est lui qui donne sa tona­li­té à notre vie,  et quand Pierre Dhainaut écrit : « Sous le ciel de la mer » ne faut-il pas entendre « la mère » ? Au vers sui­vant, nous lisons, « Tu n’as jamais fini de naître ».

La parole res­pire, abo­lie toute limite, donne son mou­ve­ment à la lumière. Il faut lais­ser aller le souffle : de sa liber­té dépend la nôtre. Le poète reprend l’image de la mer pour nous décrire sa per­cep­tion du souffle comme une houle inté­rieure qui brasse les sou­ve­nirs et il ter­mine sur une image où paroles et images évoquent des enti­tés fuyantes et éphé­mères dont l’impermanence est accep­tée avec séré­ni­té et nous réaf­firme la pri­mau­té de la parole.

On l’a com­pris, Pierre Dhainaut a une mémoire avant tout audi­tive, s’il est habi­té par des images, ce sont tou­jours les sons qui pré­valent « la mémoire n’explique pas pour­quoi au lieu d’une image elle pré­fère un mot », une mémoire qui fait appel aux sens, comme la parole passe par le corps. Il serait inté­res­sant de rap­pro­cher sa per­cep­tion de celle d’autres poètes chez qui le lan­gage et le corps sont inti­me­ment liés. À titre d’exemple, on pour­rait citer Hisaki Matsuura qui dans son tout pre­mier poème affir­mait que notre cor­po­réi­té est vécue dans le lan­gage2 .

Pour voix et flûte est un livre vibrant comme une sonate, un livre qui dit l’amour des mots, un puis­sant souffle de vie qui enfle au cours des pages (les dis­tiques font place aux ter­cets  puis aux sizains), un souffle qui appelle d’autres souffles, et l’on ne peut s’empêcher de pen­ser à la toute der­nière publi­ca­tion de Jean Michel Maulpoix qui, dans Le jour venu3, écrit : La pré­sence nous est don­née, et c’est une joie qui pour­rait nous suf­fire : celle d’être là, seul ou avec d’autres, en ce monde, une fois, une fois seule­ment, tenu en vie par notre souffle ! Mais il y faut encore tous les mots de la langue pour en dire la teneur. Changer en voix, en chant peut-être, le souffle même de notre vie. Dire, dire encore cela, avec plus de force et de jus­tesse.

Force et jus­tesse sont pré­sentes dans ce recueil de Pierre Dhainaut où les encres bleues de Caroline Rubino effleurent le papier, y lais­sant la trace de pay­sages à peine esquis­sés.  Des ombres bleues qui se détachent dans la lumière des pages, comme le regard du poète tour­né vers le pas­sé pour mieux voir le futur.

Notes

1.François Cheng, Cinq médi­ta­tions sur la mort, Albin Michel 2013.

2.Hisaki Matsuura, Ebisu-Etudes japo­naises, 2000.

3. Jean-Michel Maulpoix, Le jour venu, Mercure de France, 2020

 

Présentation de l’auteur

Pierre Dhainaut

 

           Pierre Dhainaut est né à Lille en 1935. Avec Jacqueline, ren­con­trée en 1956, il vit à Dunkerque (où s’effectuera toute sa car­rière de pro­fes­seur).

            Après avoir été influen­cé par le sur­réa­lisme (il ren­dit visite à André Breton en 1959), il publie son pre­mier livre, Le Poème com­men­cé (Mercure de France), en 1969.

            Rencontres déter­mi­nantes par­mi ses aînés : Jean Malrieu dont il édi­te­ra et pré­fa­ce­ra l’œuvre, Bernard Noël, Octavio Paz, Jean-Claude Renard et Yves Bonnefoy aux­quels il consa­cre­ra plu­sieurs études.

            Déterminante éga­le­ment, la fré­quen­ta­tion de cer­tains lieux : après les plages de la mer du Nord, le mas­sif de la Chartreuse et l’Aubrac.

            Une antho­lo­gie retrace les dif­fé­rentes étapes de son évo­lu­tion jusqu’au début des années quatre-vingt dix : Dans la lumière inache­vée (Mercure de France, 1996).

            Ont paru ensuite, entre autres : Introduction au large (Arfuyen, 2001), Entrées en échanges (Arfuyen, 2005), Pluriel d’alliance (L’Arrière-Pays, 2005), Levées d’empreintes (Arfuyen, 2008), Sur le vif pro­digue (Éditions des van­neaux, 2008), Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen, 2010, Prix de lit­té­ra­ture fran­co­phone Jean Arp) et Vocation de l’esquisse (La Dame d’Onze Heures, 2011). Ces recueils pour la plu­part sont dédiés aux petits-enfants. Plus récem­ment encore : une “auto­bio­gra­phique cri­tique”, La parole qui vient en nos paroles (édi­tions L’Herbe qui tremble, 2013) et Rudiments de lumière (Arfuyen, 2013).

            Il ne sépare jamais de l’écriture des poèmes l’activité cri­tique sous la forme d’articles ou de notes : Au-dehors, le secret (Voix d’encre, 2005) et Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007).

            Nombreuses col­la­bo­ra­tions avec des gra­veurs ou des peintres pour des livres d’artiste ou des manus­crits illus­trés, notam­ment Marie Alloy, Jacques Clauzel, Gregory Masurovsky, Yves Picquet, Isabelle Raviolo, Nicolas Rozier, Jean-Pierre Thomas, Youl…

À consul­ter : la mono­gra­phie de Sabine Dewulf (Présence de la poé­sie, Éditions des van­neaux, 2008) et le numé­ro 45 de la revue Nu(e) pré­pa­ré par Judith Chavanne en 2010.

 

© Crédits pho­tos Maison de la Poésie Jean Joubert.

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Irène Duboeuf

Irène Duboeuf vit à Saint-Etienne où elle a été ensei­gnante puis char­gée de com­mu­ni­ca­tion dans l’enseignement supé­rieur. Elle est l’auteure des recueils de poèmes Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, prix Marie Noël, Georges Riguet et Amélie Murat, Triptyque de l’aube, Voix d’encre 2013, grand prix de poé­sie de la ville de Béziers. Roma, Encres vives 2015, Cendre lis­sée de vent, Unicité 2017, fina­liste du prix des Trouvères, Effacement des seuils, Unicité (à paraître en jan­vier 2019).

Ses nou­velles et poèmes sont parus en antho­lo­gies, par­mi les­quelles : Vibrations en par­tage, La porte des poètes 2014, Il n’y a pas de meilleur ami qu’un livre,Voix d’encre 2015, Rivages, Maison de la poé­sie de la Drôme 2016, Le mys­tère du cla­ve­cin sté­pha­nois, AAMAI Saint-Etienne 2017, Italian Contemporary Art, Lord Thomas Italy 2017, Ailleurs, Maison de la poé­sie de la Drôme 2018, Tisserands du monde, Maison de la poé­sie et des lyrismes du Velay-Forez 2018, Un rêve, Maison de la poé­sie de la Drôme (à paraître en jan­vier 2019) et dans de nom­breuses revues fran­çaises. À l’étranger, ses poèmes ont été publiés dans la revue Sipay (Seychelles) et dans Il Notiziario de l’Académie inter­na­tio­nale de Rome. En décembre 2018, elle publie un article sur la revue de poé­sie Recours au Poème, à pro­pos du recueil de Stéphane Sangral, Là où la nuit tombe.

Membre de plu­sieurs asso­cia­tions lit­té­raires, elle a ani­mé pen­dant sept ans un ate­lier d'écriture et est inter­ve­nue à plu­sieurs reprises à l'Université Jean Monnet (Université pour tous) pour don­ner des confé­rences sur la poé­sie.

Contact :http://​irene​-duboeuf​.jim​do​.com