> A propos de Pierre Dhainaut

A propos de Pierre Dhainaut

Par |2018-10-19T15:40:12+00:00 20 octobre 2014|Catégories : Essais|

En remon­tant dans les archives de Traversées j’ai retrou­vé un numé­ro de la revue consa­cré au poète Pierre DHAINAUT (n°49 /​ Hiver 2007-2008).

[Au pas­sage, l’on se dit que l’Éditorial  signé alors de Véronique DAINE (Belgique) et qui sou­li­gnait la néces­si­té et l’urgence de por­ter regard à cet Autre pous­sé et délais­sé dans la Précarité dans tous ses éclats dévas­ta­teurs et ce, jusqu’aux der­niers retran­che­ments, jusqu’au renon­ce­ment –on se dit que cet Éditorial laisse à réflé­chir au vu de sa conti­nuelle actua­li­té en… 2014…].

Revenant donc au n° 49 de Traversées inti­tu­lé Pierre DHAINAUT et alii –un exem­plaire ravi­vant les tiroirs de la mémoire- je me suis lon­gue­ment arrê­tée sur les pages inti­tu­lées ‘Une école des rivages’ sui­vant l’expression du poète – j’ai voya­gé dans ces pages pour y reve­nir et y reve­nir encore, et en noter par inter­mit­tences comme des impres­sions –des réflexions aus­si peut-être- que m’inspirait la poé­sie de Pierre DHAINAUT. Si je devais choi­sir quelques mots évo­ca­teurs pour moi de la poé­sie de l’auteur de Mon som­meil est un ver­ger d’embruns (1961) je choi­si­rais ceux de mou­ve­ment, exi­gence, souffle, par­tage. Et c’est dans la mesure où ce sens de par­tage est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible dans l’univers et pour le poète Pierre DHAINAUT, que rebon­dir même timi­de­ment, en tout cas hum­ble­ment sur la plage de son école des rivages, m’a sem­blé pou­voir être por­té.

Non, nous n’initierons pas les enfants à la poé­sie, comme c’est deve­nu l’usage dans nos écoles, par l’intermédiaire des seuls jeux ver­baux. Certes, le nombre de syl­labes ou la reprise de quelques sono­ri­tés par­ti­cipent à la nais­sance, à l’expansion d’un poème, ils lui sont consub­stan­tiels, mais en les iso­lant on en fait des pro­cé­dés, on s’en tient au lan­gage, et l’on oublie que l’exigence de l’écriture ne consiste pas en la fabri­ca­tion d’un objet, elle est bien plus vaste. L’écriture, une école des rivages : le poème n’est si ardent, il n’est juste que s’il se porte et nous porte hors de lui. (Pierre Dhainaut)

L’auteur  du recueil Le don des souffles (Mortemart, Rougerie ; 1990), s’il OUVRE le poème conçu tel un souffle dans un appel d’air lui-même ouvert par l’absence d’inscription sur la page (Une école des rivages)- OUVRE dans un même élan d’écritures (de la vie cou­rante et de la vie écrite/​sans cesse à écrire) une terre d’accueil et de recueil où le par­tage est un des maîtres-mots.
 

Le poème n’en est pas un, qui a la pré­ten­tion de se suf­fire.
 

Rendre les mots moins lourds, moins opaques, et ne pen­ser qu’à eux dans cette tâche, mais que serait le poème s’il les gar­dait pour lui, s’il ne nous ren­dait pas, auteurs ou lec­teurs, un peu moins lourds, moins opaques, nous aus­si.

Quête exis­ten­tielle ici du poème, vitale pour le sujet qui l’instaure au centre de son expé­rience per­son­nelle sociale à par­ta­ger en terre de vie, de poé­sie –de poéVIE. La poé­sie ici n’est pas aux prises avec un hori­zon spé­cu­la­tif met­tant l’accent de façon empha­tique sur sa voca­tion onto­lo­gique, ni enfer­mée dans une vision sacrale, logo­lâ­trique l’instaurant gar­dienne d’un  monde paral­lèle à l’intérieur d’une tour vide dont elle serait la seule ins­tau­ra­trice parce que non ouverte au Dehors, au rythme de la vie, à sa den­si­té expé­ri­men­tée chaque jour et sans cesse éprou­vée, donc expo­sée à ce qui est autre qu’elle-même et dans les faits la nour­rit. La poé­sie chez Pierre Dhainaut est poé­thique, for­mant une exis­tence à la fois lyrique et poé­tique –ce que Jean-Claude PINSON nomme : « l’habitation poé­tique ».*

Plus que son auteur, le poème est un hôte : quand lui res­sem­ble­rons-nous ? ques­tionne Pierre DHAINAUT dans Une école des rivages. Et pour cela, l’effacement de soi au ser­vice du poème est indis­so­ciable de sa genèse et de son accou­che­ment ; par-delà de son expan­sion et de ses réso­nances ; de la péren­ni­té vivante de sa parole et de l’immuable allié à l’éphémère qu’elle nous porte. C’est pour­quoi Vers après vers, l’espoir se ravive, celui de renaître, renaître en éphé­mère. Poésie papillon du jour renais­sant Phénix de ses ailes per­pé­tuel­le­ment à éployer.

L’insistance de P. DHAINAUT à rap­pe­ler le néces­saire retrait de la per­sonne de l’auteur, du néces­saire oubli du sou­ci de soi au ser­vice du poème (On veut s’affirmer, puis on veut s’effacer, on s’accorde alors trop d’importance : ce qu’il convient de réduire, quelles que soient nos acti­vi­tés, le sou­ci de soi) -ouvre ce der­nier à la res­pi­ra­tion dont l’espace se forme au rythme de ses propres pul­sa­tions. Ainsi les Entrouvertures (titre d’une série de sep­tains  publiés dans ce n°49 de Traversées) sont-elles assu­rées au sein d’un espace-temps où ins­tant et durée donnent à vivre un temps vécu sans cesse à renaître (L’instant et le durée sont égaux, sont eux-mêmes, au pré­sent du poème). Ces Entrouvertures ouvrent à cette pas­sion de la patience. Entrouvertures éga­le­ment offertes à l’œuvre inache­vée : Je m’étais dit : le jour où je serai cer­tain d’avoir vrai­ment écrit, non pas un livre, mais une phrase, une seule, je pour­rai m’arrêter, je n’aurai plus rien à prou­ver, je sau­rai mieux vivre. Bien sûr, ce jour n’est pas venu. Il ne pou­vait venir. Il ne vien­dra jamais. A peine esquis­sée, une phrase en désire, en sus­cite une autre, encore une autre… Commencer à écrire, com­men­cer sans cesse, entrer dans l’inachevable. Mais cet inache­vable ne cède en rien à la sté­ri­li­té d’une stag­na­tion : le poème s’écrit, se trans­mue, se trans­met dans la pro­gres­sion (poème qui pro­gresse en essai­mant).

On aura com­pris que ces pages de Pierre DHAINAUT dressent une sorte d’art poé­tique, indis­so­ciable d’un art de vivre ; mais elles expriment aus­si la sin­gu­la­ri­té de la poé­sie de DHAINAUT.

Je ne cite­rai pas davan­tage ces pages de L’école des rivages (on aura noté le plu­riel des rivages, de mot en mot, le sens se libère, la réso­nance, tout se dit au plu­riel) –je ne cite­rai pas davan­tage de ces bribes, sinon à prendre le risque de tout repro­duire ici.

Tant le poète nous parle, tant il résonne –pour qui l’écoute, pour qui a gar­dé cette ver­tu d’accueil et cette force augu­rale vécues plei­ne­ment au pays de l’enfance livrée aux souffles plu­riels des émo­tions, fur­tives mais fortes, pas­sa­gères mais inten­sé­ment immuables. Permanence de la parole du poème.                        

 

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