> Christophe DEKERPEL, De corps, encore

Christophe DEKERPEL, De corps, encore

Par | 2018-02-24T15:10:17+00:00 20 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

 

L'écriture de Christophe Dekerpel "opère tel un chi­rur­gien", s'immisce dans les inter­stices où sub­ter­fuge, méta­mor­phoses, "fre­lon vire­vol­tant" dans la boîte crâ­nienne, hal­lu­ci­na­tions, (d-)ébats dans le liquide nour­ri­cier amnio­tique, petites tor­tures et dévo­ra­tion expriment la faim de corps, encore. Corps /​ Il-île d'élucidation et de pul­sions ; corps /​ Elle-ailes engluées dans son cock­pit char­nel, affa­mées de cos­mos & d'infini en aléas rêvés en méta­mor­phoses ("avant (l')ultime étape, avant cet anéan­tis­se­ment, il fal­lait (…) reve­nir au monde, renaître au monde dans le corps, dans la dou­leur, dans la dou­leur du corps"). Elle cogne, cette dou­leur,, dans le ventre (au creux du ventre du cos­mos-corps voué à la lumière ultime /​ extrême du monde galac­tique où la dis­so­lu­tion, l'extinction du corps sin­gu­lier se répan­dra dans la matière du grand cos­mos pour "deve­nir lumière (…), pour redevenir…hydrogène" et "hélium", élé­ments numé­ro 1 et 2 dans le clas­se­ment du tableau pério­dique des élé­ments de Mendeleiv et élé­ments consti­tuant des étoiles, du soleil." (Christophe Dekerpel – in cor­res­pon­dance avec M.C-Demarcy ; été 2016). Expansion post-mor­tem du corps que l’on retrouve dans le der­nier texte du recueil : "J’éteins leur lumière pour enfin me faire lumière. Je me désha­bille, rends mon tablier, me débou­tonne, me décein­ture, me dégrafe, me déleste, me déche­velle, me désor­bite, me démembre, me dépèce, me dés­in­carne, me désosse, me draine, m’essore, m’étiole, m’évapore, m’hydrogène et m’hélium."

En atten­dant cette déli­vrance inter­stel­laire galac­tique du corps-matière, la course du sang y pour­suit son rythme car­diaque d'afflux vifs dans la car­casse vivante.

Emprisonné dans sa déter­mi­na­tion sexuelle jusqu'à ten­ter la nuit son tra­ves­tis­se­ment (Texte 1.), visi­té par la sub­stance arti­fi­cielle d'un médi­ca­ment -per­son­ni­fié- dont nous sui­vons le tra­jet /​ poème-récit jusqu'au cer­veau (Texte 7.), noyé dans "le liquide nour­ri­cier", ligo­té dans l'air asphyxié de la cage tho­ra­cique, clô­tu­ré dans l'espace pré-natal prêt d'éclore son cri pri­mal de déli­vrance (Textes 3. & 4.), limi­té par les pri­va­tions de la vieillesse ("la vieillesse est une pri­va­tion de nos droits", Texte 9.), vio­len­té par la bar­ba­rie de la guerre (Texte 8.), … -le corps, encore exulte dans cet opus de Christophe Dekerpel, exècre, exalte, exhausse par l'écriture les mots de sa lutte vers sa libé­ra­tion, après les déchi­re­ments, après avoir man­qué d'espace ("(…) je  manque d’air, j’ai faim, je dois ingur­gi­ter. Je manque de place, je dois m’enfuir." Jusqu’à invo­quer qu’on veuille bien taire ce "fre­lon vire­vol­tant" à rendre fou, le jour, la nuit, la tête.

D’univers oni­rique ou tout en nuances sug­ges­tives, les textes de De corps, encore ne dévoilent pas mais four­nissent au lec­teur, par le biais de pro­cé­dés ou figures lit­té­raires (lipo­ny­mie, non accord des par­ti­cipes pas­sés pour jouer l’ambiguïté de sexe des per­son­nages, jeux de mots, doubles sens, … influence de l’Oulipo…) et le style, des pièces d’un puzzle dont il est lui-même (et le lec­teur l’est à son tour), l’agenceur.

Un recueil à la hau­teur du "kaléi­do­scope de rouge, de bleu, de brun et de sang" éclai­ré par le trash char­rié par les aléas de l’existence, la car­casse vivante même dans "le flasque et le répu­gnant", depuis "le bouillon­ne­ment de la matrice" jusqu’à l’évaporation du corps expul­sé /​ expri­mé /​ explo­sé en des années-vies, dans l’immensité du cos­mos, où deve­nir lumière, sa propre lumière…

À par­tir du texte 11. inclus, le texte inter­cède l’horreur à son corps d’écriture. Celui-ci, comme son pen­dant char­nel, s’ouvre à des inter­stices de sor­dide explo­sion. Jusqu’au qua­si-insou­te­nable. Et c’est fort. Corps intro­duit par le canon d’un flingue comme un sexe à l’offensive. Extrême vio­lence. Dont le paroxysme trace l’injection du malin plai­sir, le jet incon­trô­lable mais délec­té d’une revanche, d’une révolte, d’une rage à mort –éva­cua­tion par la mise à mort de l’Autre et /​ ou de soi dans l’ultime cri de corps, encore.

Ce recueil se signale tel un va-et-vient entre plé­ni­tude et vide pour lever au final une lame de fond, fatale.

Oui, De corps, encore de Christophe Dekerpel qui signe ici son pre­mier opus, file l’ouate séro­phile essuyant le jus des gestes fatals, d’extrêmes limites trans­gres­sées, impla­cables –seule issue de recours au vacarme assour­dis­sant, inouï, et bles­sures ouvertes par la souf­france inté­rio­ri­sée. Souffrance à éva­cuer de l’humiliation, de l’anéantissement, de la vieillesse, de la soli­tude, de la vio­lence ("Je n’en peux plus. Je veux en finir, je dois en finir. Je vais par­ler, je dois par­ler. Je veux que tout cela s’arrête. Qu’ils me traquent, qu’ils me retrouvent et qu’ils me fassent sau­ter le crâne. Oui, c’est ça, venez me faire sau­ter le crâne ! Soyez cou­ra­geux, mon­trez-vous. Vous ne faites donc rien ! Vous êtes des lâches ! Je vais donc devoir le faire à votre place. Je ne vous atten­drai pas, bande d’ordures, bande de salo­pards. Détente. Balle. Canon. Rouge."  /​ "Les voi­sins doivent pen­ser que je perds pied de jour en jour ; mais je ne fais que vomir ma ran­cœur contre ce sexe déglin­gué. Il pour­rait être mon unique et ultime petite dis­trac­tion, capable de me mener pai­si­ble­ment et avec délec­ta­tion jusqu’au bout de cette vie de doutes et de déses­poirs, mais non, il faut encore que cela me soit reti­ré. Alors, plu­tôt cre­ver. La vieillesse est une pri­va­tion de nos droits. Alors oui, je veux cre­ver. Foutez-moi la paix." /​ "Tu me regar­dais, moi, pleu­rant sur le bord du lit. Tu pen­sais que je dor­mais. Tu tenais ce rasoir. Tu l’as dou­ce­ment fait glis­ser sur mon corps, puis dans mon corps. Tu l’as décou­pé. Je n’ai pas cil­lé. Je n’ai pas hur­lé. C’est ce que je dési­rais."

L’horreur, via la poé­sie, frappe son texte –en pro­fon­deur. S’incruste /​ s’enfonce dans les tié­deurs, les sueurs froides du corps de notre atten­tion.

À lire, sur le fil à l’écoute des mots /​ maux de corps, encore.

La poé­sie ici de Christophe Dekerpel ne "fait pas dans la den­telle" –cette résille fra­gile et cas­sable de nos car­casses- et marque une écri­ture remar­quable.

Des corps en berne, expo­sant leurs lam­beaux avec fra­cas ou en silence. Des corps en échos et qui se répondent par­fois, par corps de textes inter­po­sés (texte 3. & 4. ; texte 14. & 20.) –qui résonnent en bouillon­ne­ment inté­rieur et fra­cassent nos digues, boîte crâ­nienne, réseau de veines –jusqu’au paroxysme (texte 12).

 

"Et où sont pas­sés tous ces fris­sons, tous ces moments de joies, d’insouciance ? Je ne les res­sens plus, je me les remé­more, je ne peux que cela. Et le temps glisse, irré­mé­dia­ble­ment, jusqu’à la chute. Jeunesse fugace. Ce qu’il reste après l’enfance est déjà un avant-goût de notre future longue absence. Le sexe, lui aus­si, oublie et aban­donne. Des corps et des corps, encore et encore, de décors en car­ton-pâte, en illu­sions.
Devant ce vide inson­dable, innom­mable, je pré­fère par­tir, là-bas. Mais je sais que cet ailleurs sera ce même ici, lourd de sou­ve­nirs, de sou­ve­nirs pesants, aux effluves nos­tal­giques d’un embrun, d’une lagune por­tant dans ses rêves des bai­sers, autre­fois, presqu’îles.
Je marche loin devant, aban­don­nant mon corps, anky­lo­sé, trop grand, faus­se­ment plis­sé. Je le dépose sur le bord de la route, dans l’ornière que le temps a su creu­ser lâche­ment depuis mon pre­mier souffle ; je peux enfin être seul et moi-même jusqu’à mon der­nier."

 

(cet article a été pré­cé­dem­ment publié sur La Cause Littéraire)

 

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