> Michel COSEM, La folle avoine et la falaise

Michel COSEM, La folle avoine et la falaise

Par |2018-04-06T14:52:59+00:00 6 avril 2018|Catégories : Critiques, Michel Cosem|

Michel Cosem nous invite par ses mots auprès du Lot, l’ayant obser­vé assez pour en lire les pay­sages, en écrire les cou­leurs sai­son­nières, le silence, la soli­tude, les pré­sences autoch­tones, pas­sa­gères, ou dis­pa­rues qui cir­culent encore par les rues pit­to­resques de vil­lages ou sites par­fois deve­nus tou­ris­tiques (Rocamadour, Figeac, …).

L’immersion exige, comme à la lec­ture d’un poème, l’attention de notre regard, de notre écoute, un recueille­ment actif.

 

Le ciel est bleu hiron­delle sans autre sou­ci que de res­pi­rer l’instant. Il faut
 être là, à ce ren­dez-vous, dès le lever du jour pour savoir ce que devien­dront
ces graines, ces vrilles, ces pétales et ces jeunes filles venues d’ailleurs

 

 

La folle avoine, édi­tions Encres Vives, Coll. Lieu, 2017, 16 p., 6,10 €

Ces poèmes, écrits entre 2013 et 2016, déclinent les sai­sons du Grand Sud de l’Occitanie. « La folle avoine » de nos exis­tences fra­giles, herbes folles vouées aux aléas du temps et de l’expérience qui ren­contrent et bous­culent son embar­ca­tion, vibre face à « la falaise », immuable…

 

La folle avoine est jeune au milieu des objets rouillés
Que de doigts que de savoirs sur ces sur­faces rugueuses 

L’air à odeur de chêne et de buis remue les enseignes his­to­riques,
les légendes reli­gieuses et que du fond du canyon monte le chant
d’un ros­si­gnol, la falaise d’en face guette et l’on n’aperçoit qu’un
front hir­sute, cap­ti­vé par tant de beau­té et d’insolite équi­libre.

 

L’incursion de pré­sences féé­riques ou fan­tas­ma­go­riques au cœur d’un réel obser­vé avec patience et bien­veillance, accroît notre res­sen­ti d’un uni­vers inso­lite et fami­lier qu’il nous suf­fi­rait de regar­der et d’écouter pour en sai­sir la pro­fon­deur.  « Dans la forêt de Leyme /​ lutins et far­fa­dets /​ ont des robes rousses et dansent avec les rayons du soleil » ; « La brume emplit la val­lée et colle ses fan­tas­ma­go­ries aux falaises. » ; « un cou­rant d’air passe simple res­pi­ra­tion de la rivière tout en bas, à moins que ce ne soit un reve­nant ». La bien­veillance du poète le situe dans l’interligne soli­daire des autres êtres et choses cir­cu­lant dans le décor, effa­çant son indi­vi­dua­li­té pour se fondre dans un par­tage expri­mé à fleur des mots d’un même espace, d’un même ins­tant, d’une même allure dans la par­ti­tion du monde. Si bien que les indi­vi­dua­li­tés s’interfèrent, s’enrichissent mutuel­le­ment, se tiennent debout vigi­lantes les unes envers les autres.

Nous pas­sons dans un même poème par­fois d’une indi­vi­dua­li­té à l’autre par la sou­dure de simples pro­noms per­son­nels sans renom­mer davan­tage l’existence qu’ils dési­gnent, comme si nous étions simul­ta­né­ment dans le regard du poète, en sym­biose avec ses visions, dans le par­tage d’une même célé­bra­tion syn­chrone ; comme si nous étions nous-mêmes avec lui ces exis­tences remis au jour par le poème

 

Les roses tré­mières montent la garde dans les ruelles
intimes du vil­lage de pierre. Droites, immo­biles, elles se
 frottent contre les murs et au pas des portes tout en
sur­veillant les habi­tants leurs amis. Elles se hissent à la
 fenêtre pour connaître les petits secrets. Passe un chat
blanc et noir enfer­mé dans son rêve de sou­ris, passe une
 fillette aux joues claires et un papillon du matin. On les
 caresse du regard mais l’on ne sait rien d’elles et nul ne sait
si elles font alliance avec le regain

 

Le poète nous invite au voyage immo­bile d’un mer­veilleux quo­ti­dien, l’aventure est au ren­dez-vous au bout de la rue, au bout du poème (« On ajoute des mots aux phrases non dites et l’on crée l’aventure mal­gré la trans­pa­rence. On dit du mal d’elle mal­gré les caresses, les atti­rances, et l’on hume au-delà l’odeur des sèves réelles »). Ainsi se parlent (tou­jours) le ciel et la terre1 dans l’œuvre de l’éditeur-conteur-anthologiste-romancier-poète Michel Cosem, l’univers tenu en son inté­gra­li­té par cha­cun de ses brins d’herbe, chaque par­celle vivante. Le poème touche ses cordes sen­sibles par la grâce et la puis­sance de ses figures (com­pa­rai­sons, images, per­son­ni­fi­ca­tions, méto­ny­mies, tour­nures ellip­tiques, …) dans ce remar­quable opus publié aux édi­tions Encres Vives, dans la col­lec­tion Lieu (350e lieu : Le Lot) La folle avoine et la falaise, et si une âme-ani­male peut modi­fier le cours du monde (« un che­vreuil est sor­ti de la forêt boire aux pre­mières gouttes et a remis le monde à sa place »), d’une manière ana­logue nous voyons l’univers autre­ment par le pou­voir effi­cient de la parole poé­tique.

 

 

 

 

 

 


Notes

  1. Ainsi se parlent le ciel et la terre, Michel Cosem, édi­tions L’Harmattan ; pré­face de Jean Joubert ; 2013[]

mm

Murielle Compère-Demarcy

Bibliographie

  • Je marche — , poème marché/​compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014
  • L’Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014
  • Coupure d’électricité, éd. du Port d’Attache, 2015
  • La Falaise effri­tée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de lit­té­ra­tures n°78 Chiendents, 2015
  • Trash fra­gi­li­té (faux soleils & drones d’existence), éd. du Citron Gare, 2015
  • Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015
  • Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l’Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016
  • Signaux d’existence sui­vi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l’Or du Temps ; 2016
  • Co-écri­ture du Chiendents n°109 :  Il n’y a pas d’écriture heu­reuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016
  • Le Poème en marche sui­vi par Le Poème en résis­tance, éd. du Port d’Attache ; 2016
  • Dans la course, hors cir­cuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédi­tion aug­men­tée en 2018
  • Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et pho­to­graphe (“Poétographie”) Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017
  • Nantes-Napoli, fran­çais-ita­lia­no tra­duc­tions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de lit­té­ra­tures n°121, vol.2, Chiendents, 2017
  • …dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

 

Voir la fiche com­plète de l’auteur

X