> LA ROUTE DES AMANDIERS

LA ROUTE DES AMANDIERS

Par | 2018-02-25T20:23:24+00:00 12 avril 2014|Catégories : Blog|

 

Voici une Andalousie à ma manière, loin de tout folk­lore et lieux com­muns, fruit de mes car­nets de voyages de 1990 à 2012. C’est une ren­contre avec les sier­ras, la mer, les villes un court ins­tant habi­tées où plus lon­gue­ment vécues. C’est aus­si une manière d’approfondir, de recher­cher, de tenir com­pa­gnie à la beau­té d’un lieu que l’on a choi­si.

 

 

ANDALUCIA

 

 

ALICANTE

Soleil doux et frais
et lignes de pal­miers
face à la mer
dans le sable blanc
dans la séche­resse tendre

Alicante ville ouverte
à l’aile des mouettes
le long du paseo frais
près des îles flot­tantes
des car­gos médi­ter­ra­néens

Un peu plus loin
au-delà du fort
cou­leur de miel
les avions des­cendent
dans un rayon doré

 

 

LA HUERTA VERS MURCIE

Dans la fumée des usines
dans la fumée des oran­gers
dans la brume des rios fan­tômes
va la huer­ta

Et le long de la route pous­sié­reuse
che­minent aus­si
les vil­lages lépreux
fati­gués
meur­tris par l’incessante
ronde des camions

*
Où sont les mai­sons blanches
l’ombre des arbres frais
ces rêves du sud
si dou­ce­ment polis
à l’instant où l’affiche se déchire
et où le gou­dron
étouffe le jour

*
Simple détour pour cueillir
sur la route de Lorca
et de Granada
des oranges et des citrons

Ils sont au creux de la main
enro­bés de chants d’oiseaux
abreu­vés par l’eau plom­bée
et les trèfles hauts
aux tiges amères.

*

Loin d’ici un hiver sans fin
jette son cra­chin
sur les terres sou­mises

Loin d’ici le vent
écrase racines et serres

Loin d’ici l’oiseau est muet
sans désir de nid

Loin d’ici le prin­temps
est encore fer­ré dans l’erreur

*
Sous l’amandier tiède
riant de l’aride et rouge
ver­sant de la sier­ra
j’écoute le car­re­four
des routes de l’enfance
le chant des oiseaux reve­nus
je res­pire
l’odeur blanche
où bour­donnent les noires abeilles.

 

CHANSON À LORCA

Où cou­rez-vous
lune blanche
et pal­mier noir ?

Sur la route brû­lante
dans la rumeur
des insectes fous

Où cou­rez-vous
les yeux ouverts ?

À la forge
à l’enclume
pour les col­liers
de pure étoile.

*

 

 

Quand ma main va à l’orange
dans le soleil du matin
se ren­contrent deux ten­dresses
deux véri­tés du monde
où la cou­leur et le désir se mêlent

Et le plai­sir écoute la cou­leur
toutes les sources confon­dues
quand ma main va à l’orange
lèvres et dents
lisent la fraî­cheur de la nuit.

*
Et toi oiseau
sou­dain pris en plein vol
par le chant

Soudain per­du dans la tra­jec­toire
sou­dain à demi fou
tra­ver­sé d’une légen­daire étoile

oiseau pri­vi­lé­gié
gor­gé de neige et d’amandes
es-tu cer­tain
d’être au centre du des­tin ?

*

 

 

 

 

Barrage à l’azur
dans l’aube claire
sur la route des suds obli­ga­toires
ligne folle
où court le des­tin
à tra­vers la pal­me­raie
l’oliveraie
les aman­diers
entre les labeurs noirs
et la caresse de tous les ber­ceaux

 

 

CHANSON À LORCA

Sous le lau­rier blanc
quelles ren­contres !

Entre lune vibrante
et eau de rêve

Entre le galop
et la rosée

Entre la lèvre sereine
et le cri déchi­ré

Sous le lau­rier
quelles ren­contres !

*

 

 

 

Halte entre Murcie et Lorca
pour écrire
ces choses blanches et brunes
pour sai­sir au filet
le pre­mier acte du prin­temps
pour le reflet de l’eau
déjà trop verte
pour la fron­tière déjà si incer­taine
pour le fruit déjà trop mûr

Pour la pro­messe d’Andalousie

*
Lumière cruelle
meur­trière pour les fleurs
pour le che­min.

Assis sur le seuil
d’une petite mai­son de brique
sous une treille nais­sante
près d’une touffe
de géra­niums bleus
j’écoute les arbres
ras­sem­blés alen­tour du puits

Quel est donc ce pays
dont les guet­teurs fleu­rissent
et qui va
au fil des col­lines
dans d’imminentes conju­gai­sons.

*

 

 

Au-des­sus de Lorca
la route s’élève
dans des col­lines liquides
flot­tantes
et comes­tibles

Tout n’est qu’éveil
habit de fête
les iris brodent les che­mins
le soleil épar­pille les ondes

Tout n’est que pudeur.

 

 

VELEZ RUBIO

Nouvelle halte
au milieu des pétales
et des abeilles
près des géra­niums rouges
et des sar­ments fra­giles

Nouvelle halte
contre le miroir d’un mur
dans le vin noir de Murcie

*
Après la splen­deur meur­trière
des aman­diers

s’ouvre un vaste désert

de vent et de pleurs
une illu­soire scène
où se grave un lamen­to miné­ral
où la trace hésite
entre la faim et la foudre
où la steppe et la lande
mêlent leurs ver­tiges
au moindre signe des étoiles

le fil bleu de la sier­ra
cesse de dénouer la fra­gile dou­leur
et l’ordonnancement inouï.

*
Je marche face au vent
et au chant des alouettes

Le cha­cal au ravin
miaule sa colère

L’air épar­pille tout

Me retour­ne­rai-je ?
quelques pierres dres­sées
fer­me­raient le pas­sage.

 

 

PURULLENA

Quelques mots ce soir
pour la pre­mière nuit anda­louse
pour ce vil­lage sur­gi de terre
pour cette trans­pa­rence
le vent froid épar­pille la fumée de bois
et
dans la rue sombre
des enfants se moquent

Passe un avion
entre l’Afrique et l’Europe
et leurs regards se perdent

La nuit de la terre
dou­ce­ment se referme

La sier­ra Nevada
fugi­tive et blanche
résiste à la lisière du monde

Les enfants anda­lous rient encore
avec le même sang qui jadis
empor­ta les cava­liers morts.

 

 

 

 

CHANSON À LORCA

Où ai-je mis
la clé de la pri­son ?

Là sous l’herbe verte
la menthe et le trèfle
sous le rosier de Cordoue
sous le lilas de Grenade

Où ai-je mis la cloche
pour par­ler au vent
aux licornes
aux flammes de la pinède ?
sous le rosier de Cordoue
sous le lilas de Grenade

Où ai-je mis mon cœur ?
sous le rosier de Cordoue
sous le lilas de Grenade
en ce pays
où le fleuve est un songe

*

Dure étape que celle
arra­chée à la pente
à la folle éro­sion
au fabu­leux ver­tige

Dure étape que celle
de la ravine bleue
de la lumière médiane
et du par­fum qui saigne

Dure étape que celle
d’une folle caval­cade
entre steppe et sier­ra
et ava­lanches tro­pi­cales

Entre le sapin du Nord
et le bana­nier vio­let
les épis les écailles
le vent cou­leur de miel

Dure étape près du rio Verde
à l’eau pleine de paille
où de grands chiens évi­dés
viennent boire

 

GRENADE

La brume efface Grenade
et les larmes sont séchées
qui donc à cette heure si fraîche
ose­rait refaire le monde ?

*
En plein cœur du Généralife
dans une allée d’ifs noirs
deux merles dorés
parlent de l’histoire per­due

Quelle était celle
si dia­phane
pareille au givre
qui but les larmes du des­tin ?

Dans l’allée d’ifs noirs
deux merles s’envolent
dans un sou­pir

*
Quelques oiseaux
annoncent le soleil
à la brique gelée

Le jet d’eau hésite
et la fenêtre pen­chée sur la ville
semble encore endor­mie

ô falaise ocre
ô petite chute d’eau
ô désastre des tran­chantes ailes

Dans les buis­sons repus
les anciens drames s’ennuient

Nul autre que le prin­temps
ne sait
d’où vien­dra la nou­velle.

 

 

CHANSON A LORCA

Mêmes silences
mêmes absences

où donc as-tu semé
les graines rousses ?

Une large feuille ima­gi­naire
se penche sur ta rêve­rie
et
le théâtre mur­mu­rant
n’arrive plus à man­ger l’ombre

Où donc as-tu semé les graines rousses
et
près de toi
Federico
comme une aube
qui pré­cède la nuit.

 

 

ALHAMBRA

La lourde cloche rap­pelle
la rup­ture et l’effroi
À l’heure où le mil­lé­naire se bri­sa
la ville chan­gea de maître
où la cou­leur devint lin­ceul

Les lions de pierre
ne dorment plus
Pas plus que les roses

*

À Granada la vaga­bonde
chante un cou­cou

À Granada la vaga­bonde
l’alphabet est froid

À Granada la ruis­se­lante
la fille sèche ses larmes

À Granada de la mon­tagne
il n’y a plus d’arc-en-ciel

À Granada la ruis­se­lante
le vent tourne en rond.

*
Longues tra­ver­sées
vagues d’oliviers
– bêtes gre­nues et ombres –
têtues comme des tau­reaux
ras­sem­blés pour gra­vir
les longues col­lines ocre

Longues tra­ver­sées
en quête de secrets éme­raudes

Grenade s’est per­due
dans ses ruelles sombres
ses mar­chés fré­quen­tables
et ses jeunes filles si humaines

À chaque ins­tant
le lan­gage pour­suit la tra­ver­sée du temps

Ici se fendent tous les alliages
tous les dési­rs de langues.

Nul
ne peut regret­ter
le vif de la route.

 

TORCAL

Montée à Torcal
dans la nuée de fin de jour

Se dressent les chutes cruelles
les paroles blanches
les laby­rinthes en ruine

Les cimes pleines de fièvres et de griffes

Comme si des dieux furieux
avaient peu­plé le ver­tige
comme si les fruits
n’étaient plus en conni­vence.

 

CHANSON À LORCA

Était-ce Grenade
ou la cavale
(alan­guie entre les seins)
qui par­lait à l’aube
par­lait sans cesse de la mort ?

Était-ce Cordoue
ou la colombe
(odeur de menthe sau­vage)
qui par­lait à l’aube
par­lait sans cesse
de citron vert

Était-ce Séville
et l’alouette
(miroirs dans les jar­dins)
qui par­lait, à l’aube
par­lait sans cesse
d’amour et d’Amériques.

*
Villages de feu blanc
– comme Alora –
fixés du ciel de la sier­ra
comme le rêve d’une musique
comme un mur­mure de l’eau

Autre vil­lage de feu blanc
– comme Antequera –
au sym­bole de lune
plein du hasard des oiseaux
lim­pide comme un cœur

Villages de feu blanc
– comme Casarabonela –
au cœur du voyage
à l’olive fon­dante
à la façade de craie
où s’ennuie une vierge

Villages de feu blanc
écris avec le tra­vail pay­san
avec la peur au bruit liquide
avec les oiseaux de la migra­tion

Villages de feu blanc
d’où vient cet âne qui se moque ?

 

ALORA

Matin un vrai matin
dans ce café anda­lou
fenêtre blanche fenêtre verte
dans la rue rétré­cie
balayée par la nuit

C’est dimanche
les hommes fati­gués se sont ras­sem­blés
près du cana­ri
ils parlent plus fort que lui
et la musique aigre­lette
annonce la fin de la par­tie

Et la mort est là
entre deux murailles de vio­lence
dans le silence exé­cu­té

Où donc s’est-il per­du
l’humble regard
le fugi­tif renon­ce­ment ?

*

 

Après-midi sous les oli­viers
sur un tapis de mar­gue­rites

Chants d’oiseaux
pépille­ments de papillons bleus
olives peintes
de toutes les ara­besques
de tous les som­meils mau­resques
de tous les golfes du monde
de tous les silences her­beux

Ici le temps coule vert
(le vert des col­lines tendres
le vert de l’eau fer­tile
le vert de l’ombre le vert de la soif)
Jaune
(celui du cœur des mar­gue­rites
des trèfles dro­gués
des poèmes de Garcia Lorca)
Blanc
(le blanc des hacien­das
le blanc de la jeune femme si près du plai­sir
le blanc de ma neige)

Après-midi sous les oli­viers
sur un tapis de mar­gue­rites.

*

 

Petit vil­lage de Casa
trop lumi­neux peut-être
trop éclos
trop pen­tu pour la nuit
avec tes fleurs de vent fou
qui va
de ter­rasse en ter­rasse
remuer le linge léger du désir

Où donc ai-je vu
cette étrange sta­tuette ?

Olivier d’opium
au large cœur tour­né et tor­sa­dé
sur une si loin­taine his­toire
– sur tous ces cava­liers de sang noir –
creu­sant la nuit
livrant une à une
les paroles de ce monde
les ren­contres exactes du voyage.

 

CHANSON À LORCA

Es-tu au frais jar­din
fille de demi-lune
le sein corail
et la bouche d’abeille
À rêver d’un ciel fugace ?

Es-tu à la ter­rasse
à cares­ser les coquillages
et le col­lier des jours
et les perles anciennes
et le flanc noir du temps ?

Es-tu à la rivière
à effa­cer
ta peau de veuve ?

*

 

 

J’ai trou­vé
au pied de l’olivier
(tronc et fruit de l’âge)
des asperges sau­vages
au goût frais.

Une buse est pas­sée pleu­rant
sa part d’ombre
retour­née en terre

Nul autre pas­sage
sinon le vent de mer.

 

 

EL BURGO

Lumineuse et nue
foi­son­nante d’imaginaire
près des pierres cruelles
entre les épi­neux
et la plainte des che­vreaux
dans le cris­se­ment des pierres
et des oiseaux
dans le vent froid vers Ronda
dans la fumée nais­sante

J’ai ras­sem­blé mes mes­sa­gers
ceux de Séville et de Cordoue
ceux qui savent encore aller
du savoir au savoir
du rêve au rêve
de la pluie à l’île des nuages
des mains à la nuque nais­sante
ceux qui savent se jouer des fron­tières
ceux qui savent ce qu’une ville prise veut dire

Ceux qui ce soir me parlent d’avenir.

 

RONDA

Comme une ville arabe
lim­pide et blanche
sur sa falaise bala­frée

Comme une nos­tal­gie
à la langue liée
lais­sant pleu­rer les cor­neilles
dans le va-et-vient du ver­tige

Tout en sachant
que la triste ronde
est près du mou­lin
tout en bas dans le ravin.

 

 

EL BURGO

Façade bien blanche
porte de bois bien verte
volets bien cal­li­gra­phiés
et tout ce petit monde
des­cen­dant vers le rio Guada
der­rière les fillettes
allant à l’école
der­rière la vieille
allant boire son lait
der­rière le che­val
allant à la fon­taine

Et je sais
que de jeunes aman­diers
ont fleu­ri pen­dant la nuit.

*
La noche
en rond
près des oli­viers
et des char­don­ne­rets
comme des fruits
aux arbres pro­di­gieux

Près des touffes de vent blanc
et des iris du ras du sol.

*

Plongée ima­gi­naire
dans le monde d’El Andaluz
au car­re­four de ces sen­tiers
par­cou­rus par les cava­liers
cou­leur ocre de la steppe
et de l’émir de Séville

Tandis que chante le pas­se­reau
et que le rameau d’olivier
se repose à l’ombre de l’histoire

*
Le vent tourne et retourne
sans jamais offrir la moindre pluie
dans la val­lée épi­neuse

Ici de toutes petites voix
au ras de l’herbe folle
dans l’évidente ten­dresse
des nour­ri­tures vives
et des pru­nelles au geste d’écume.

Ici près de l’aloès
le centre du monde.

*

Une ombre passe
aile de buse comme un regret
comme un appel

Du fond de la val­lée
s’échappant du cer­cueil
une petite mai­son blanche
– enclos de résine
et angoisse abo­lie –
file vers le grand vent
où crissent les euca­lyp­tus.

*

Et sou­dain
la folle sau­va­gine cou­rant au ras du ciel ven­té
comme si la rumeur atlan­tique
jouait ici aus­si
des harpes d’Écosse ou de Galice
et de ces ajoncs de légende
fleu­ris dans la loin­taine Irlande

*

Après Cortes de la Frontera
– cette fron­tière sans cesse vibrante –
le grand vent secoue
les euca­lyp­tus débraillés
et les nuages affo­lés
mordent à rebours la sier­ra Ubrique

Dans un enclos
des vaches brunes aux grandes cornes
parlent sans doute de pays nou­veaux
et d’atlantides
entre deux gou­lées de pol­len.

 

ZAHARA

Soleil tout neuf
pre­mier regard sur un mur
aucune ombre ne passe

Café solo
au zinc d’un bar
céré­mo­nial
d’un nou­veau songe
dans un matin d’exacte légè­re­té

*

Décision d’abandonner les perles atlan­tiques
Cadix et sa brû­lure
le désir l’éparpillement

Direction Cordoue.

Les sier­ras ne sont plus
qu’une impro­bable brume
La terre s’est endor­mie
et quelques hérons veillent
dans l’infinie soli­tude des cou­leurs
(mauve, ambre, vert soie, aile de serins)
et des hacien­das aux portes d’amphores
avec ces che­mins de terre
qui mènent aux fes­tins de bar­ba­rie.

À cet ins­tant j’ai vu
dans le ciel déci­dé­ment bien bleu
une toute petite colombe
aux ailes d’olivier
prendre son envol du côté de Cordoue.

 

 

VERS CORDOUE

Course facile
vol­tige de glaise
le galop tra­verse l’histoire révo­lue
les mes­sa­gers arrêtent leurs che­vaux
et s’abreuvent
au grand fleuve des âmes

Combien se sont per­dus
dans ces vil­lages à cou­leur de nar­cisse
à patience d’iris
non loin des murs de Cordoue
dans la boue du Guadalquivir.

*
Rêverie autour d’un roman futur
à l’instant où le monde se brise
où le cris­tal n’a plus de langue mater­nelle
où la femme hésite entre la mort et la mor­sure
quand l’alcool n’a plus
le goût des oranges d’aube

Quand l’homme ne peut plus rete­nir
l’eau le vent les fleurs
le fleuve
le vol migra­toire

*
Longue tra­ver­sée de plaine
vers Ecija la mor­do­rée
dans le soir sableux
dans le mono­logue de l’orage
et les clo­chers recuits

*

Cordoue
au bout de la plaine damée
dans le vent plat
et les ailes ambrées du silence

Cordoue aux plaintes de boue
déchi­rée par l’odeur des jas­mins
les pointes de cuir
les pleurs des tour­te­relles

Cordoue la rose noire

Deux amants
près des galets poin­tus
empoignent la nuit.

 

 

CORDOUE

Humble et pre­mier regard
au matin sur les murs lépreux de la Mezquita
(blocs romains dit-on si près de l’hôtel)
à l’heure où les oiseaux du fleuve
sèchent leurs ailes

*

Dans la mos­quée presque la nuit
mais aus­si le soleil jaune du Guadalquivir
le marbre lisse
pour toutes les écri­tures
l’arche pour toute une forêt de soleil
toute une fon­taine de voix
ici le temps n’est plus vide
les losanges ne sont plus liés

Silence et froid inté­rieur
où donc est née cette source si fer­tile
et ces fuites de pierre
et quel est ce lan­gage

Ici à tout ins­tant on est au centre
et ce n’est pas un rêve

*

Émoi
qui donc a bou­gé ce jour
les grilles du ciel

*

Dehors paix et bal­bu­tie­ments de patio
bat­te­ments d’ailes de pigeons
pal­miers orange et rumeur espa­gnole
église et mos­quée
vide stu­pé­fiant et baroque outra­geux
une jeune femme glisse sur les car­reaux
humi­li­té et éton­ne­ment
des moi­neaux ras­sem­blés par l’ombre
se battent pour dor­mir
des chouettes miaulent dans la pous­sière

*

Difficile de refer­mer la page de Cordoue

Quelle est donc cette ville
qui parle à l’intelligence du monde ?

Pourquoi ouvre-t-elle
ce tra­jet sans retour
cette voie oni­rique et vio­lette
vers un temps deve­nu plus urgent ?

Et com­ment peut-elle voi­ler la conscience
vers cette étrange clar­té
cette ren­contre de la ten­dresse et du savoir ?

 

MEDINA AZAHARA

Les tau­reaux noirs
ne bougent pas dans l’air tor­ride

Dans leurs jar­rets
bat un cœur de char­bon

Rien qu’une étin­celle
sans som­meil
vers les rois de Cordoue
et leur ville char­nelle
ruine semée d’asperges
et de céra­miques éteintes.

 

 

SIERRA MORENA

Un ins­tant dans la pénombre
la sier­ra Morena
pro­pose une autre nuit
au goût de résine et de pomme
au pelage de daim

Des nos­tal­giques de l’ordre brun
portent les fusils comme des gui­tares
et deve­nus chas­seurs
se glissent dans l’ombre défaite
d’une vierge défunte

Au matin pour­tant des enfants rieurs
tra­versent le ter­ri­toire
sous l’œil intel­li­gent
de che­vaux blancs au pro­fil de neige

*

La sier­ra Morena aban­donne un à un ses secrets
ses per­drix prêtes à l’envol
ses cerfs mys­té­rieux
rete­nus par l’herbe tendre près du ruis­seau

*

En un seul envol la forêt se dis­sout
et la lande pri­maire
les gros blocs de gra­nit
se laissent enva­hir
par des cohortes d’oliviers

Des gitans net­toient le sol
ramassent les fruits

Un tor­rent n’arrive pas à quit­ter
les pierres rondes où sèchent des draps.

*

Peut-être la der­nière lumière d’Andalousie
le der­nier cou­cher du soleil
aux teintes san­glantes de fin du monde
la der­nière res­pi­ra­tion

La route file vers l’hiver
contre le fil de l’eau
contre le rêve
ici aus­si le Guadalquivir
draine l’imaginaire

*
Quatre Espagnols
à la table d’à côté
jouent aux domi­nos
et la corne frappe le bois
et choque les paroles

La nuit est tom­bée
rapide et bleu­tée

De l’autre côté de la route
la fon­da garde la chambre la nuit.

 

ANDALUCIA

Pays
incer­tain à la brume de fin d’hiver
vif au geste bleu
assoif­fé d’une cruelle ten­dresse

*

Déjà se referment les images
déjà s’abolissent les angoisses
les fins de jour périlleuses
les aubes de fleurs d’amandiers

Pays qu’une étrange his­toire
livre au rêve du monde

*

Dans cette petite ville (Arroyo del Ojanco)
dans le silence végé­tal
devant le vin de la Mancha et les olives fraîches
un pays comme un joueur de cartes
laisse tom­ber ses der­niers mys­tères

Les sier­ras bleues d’abord
les villes si fécondes
et tous ces gua­dais
Guadarranque
Guadalete
Guadalevin
Guadalhorce
Guadalgazule
et bien sûr celui qui efface la pous­sière
celui de toutes les fron­tières
celui qui irrigue l’imaginaire
le Guadalquivir.

Il est midi près de Valence
loin du der­nier vil­lage blanc.

 

 

Février 1990