> Pierre Dhainaut, Et même le versant nord

Pierre Dhainaut, Et même le versant nord

Par |2019-01-06T10:50:13+00:00 4 janvier 2019|Catégories : Critiques, Pierre Dhainaut|

J’ai ren­con­tré l’œuvre de Pierre Dhainaut dans la revue Voix d’encre. C’était en 2005 et le texte s’intitulait « Toujours à l’avant du jour », une suite de notes dans les­quelles il défi­nis­sait la poé­sie comme une archi­tec­ture de souffles et décla­rait que si les poèmes ont une fin, celle-ci n’est jamais défi­ni­tive. Depuis, j’ai lu Dhainaut à maintes reprises, et si je par­tage tou­jours sa défi­ni­tion de la poé­sie, j’aime sur­tout sa for­mu­la­tion toute per­son­nelle, car dans ce nou­veau livre comme dans les pré­cé­dents, son écri­ture est simul­ta­né­ment poé­sie et réflexion sur la poé­sie.

Pierre Dhainaut- Et même le ver­sant nord, 
Éditions Arfuyen 2018, 88 pages, 11 €

Le recueil com­prend quatre par­ties intro­duites par un poème évo­ca­teur de l’enfance et dans lequel très vite les sons prennent le pas sur les images. De la vasque où flot­taient quelques mor­ceaux d’écorce/ornés de voiles de papier ou d’oriflammes, /l’eau s’écoulait […] Mais en pro­fon­deur le silence, c’était le bruis­se­ment du lierre, le tumulte/​du tor­rent…

À l’orient de la musique (titre de la pre­mière par­tie) nous donne à lire deux poèmes, écrits à l’issue de concerts, cir­cons­tances favo­rables à la prise en compte de la pré­do­mi­nance du souffle et des sons. Si le poète est en proie à la soli­tude au milieu du chaos, sa peur de la mort s’efface devant une atti­tude d’écoute créa­trice de liens. Ainsi, s’adressant autant au double de lui-même qu’au lec­teur, il nous affirme : « rien ne s’éteindra tant que tu t’accordes. » Et c’est sur un très bel apho­risme (de ceux que l’on pour­rait lire sur un vieux cadran solaire) que s’ouvre le poème qui suit : Oui, la vie n’est qu’un souffle, il passe/​quand nous croyons qu’il meurt. 

Vents et Lumières consti­tue la plus grande par­tie du recueil. Il y est ques­tion de voix, d’arbres, de neige, de nuit, de mort, et très sou­vent d’enfants, de l’enfance en géné­ral, de ses petits-enfants, mais aus­si de l’enfant qu’a été l’auteur et dont la voix per­siste : La voix n’a pas vieilli, la voix augurale/​chante au pied des arbres.

Pierre Dhainaut nous fait entrer dans un monde où le souffle qui main­tient la vie per­met d’outrepasser le visible, où la voix rem­place la mémoire. Tu appar­tiens à l’air, à son écume enva­his­sant la gorge écrit-il. L’air impal­pable, invi­sible, s’oppose ain­si aux images. A quoi bon s’attacher à ce qui n’est point son essence ? On mutile une vie en se préoccupant/​du sort de la fumée, écrit-il (p.50).

Sa poé­sie nous trans­porte au cœur des mots, voire dans leur âme, car le mot est beau­coup plus qu’un vocable. Les mots sont vivants. Les mots s’évadent de leurs traces. Ils nous ouvrent au monde en nous empor­tant au-delà du signi­fié. Il suf­fit de pas­ser « outre à la clô­ture » et le poème crée cet espace favo­rable aux arbres et à la neige.

La troi­sième par­tie, Dits de recon­nais­sance est for­mé d’un poème ver­si­fié sui­vi d’un texte en prose. On y lit les recom­man­da­tions du poète induites par sa rela­tion aux mots : « Remercie les poèmes, ils te comblent/​en n’étant qu’une pro­messe. » et, en écho au titre des textes parus en 2005 dans la revue Voix d’encre, il réaf­firme l’idée que, sem­blable à l’oiseau qui chante avant l’aube, le poème est tou­jours devant toi (p.56).

Apparaît ensuite le « ver­sant nord » qui donne son titre au recueil. Élément cen­tral de ce der­nier, il sert de tran­si­tion à la der­nière par­tie. Dhainaut y défi­nit la poé­sie comme une absence d’écriture, ce qui n’est pas sans rap­pe­ler René Char, mais alors que ce der­nier recon­nais­sait le poète au nombre de pages insi­gni­fiantes qu’il n’écrivait pas, Dhainaut appelle « poé­sie » ce que jamais nous n’écrirons (et qui jus­te­ment nous fait écrire avec les vents por­teurs de lumières en mou­ve­ment comme en enfance). 

Prélèvement à la source, la der­nière par­tie, nous emporte à tra­vers une suc­ces­sion de courtes proses qui inter­rogent la rela­tion entre le poète et son œuvre et nous montre la poé­sie comme un but jamais atteint, le poème n’étant qu’une approche, un pré­lude à la poé­sie : Il n’y a pas de poèmes à pro­pre­ment par­ler, il n’y a que des avant-poèmes en per­ma­nence réécrits, revé­cus. Le poème s’engendre lui-même : Le poème qui ne savait pas qu’il est un poème s’incarne en incar­nant la poé­sie. Il se garde d’en pro­non­cer le nom, à son tour il devien­dra une source. Le sens en est tou­jours pro­vi­soire. 

Si Pierre Dhainaut conti­nue à don­ner un titre à ses recueils, s’il emploie tou­jours les majus­cules en début de vers et les points en fin de phrase, s’il prend soin de pré­ci­ser les dates de créa­tion de ses poèmes dans des notes (dont il jus­ti­fie la pré­sence) en fin de livre, il n’en aver­tit pas moins son lec­teur de sa concep­tion contraire à ces usages : « Est-il indis­pen­sable de men­tion­ner les dates entre les­quels les poèmes ont été com­po­sés ? » « La majus­cule est inutile au début des poèmes, inutile le point à la fin. » « Les poètes devraient pou­voir pré­sen­ter leur recueil sans titre. »

Enfin l’auteur nous rap­pelle que le poème ouvre un dia­logue avec le lec­teur lequel « convoque tous les poèmes qu’il connaît. » Ainsi, aucun poème n’est soli­taire (p. 65). Avant une der­nière allu­sion à l’enfance, le recueil s’achève sur une affir­ma­tion d’une grande humi­li­té : pour Dhainaut, les poèmes devraient être écrits sur des feuilles volantes que des pas­sants décou­vri­raient au hasard. Peu importe le nom de l’auteur, les poèmes n’appartiennent à per­sonne : Les livres entre­tiennent cette illu­sion qui fait de nous des pro­prié­taires, nous disons « nos poèmes » alors que l’acte qui leur a don­né nais­sance est le moins cupide et le plus incer­tain. Il met au monde ce qui nous met au monde.

Et même le ver­sant nord est un livre écrit entre vigi­lance et aban­don, à la limite entre le monde exté­rieur et le monde inté­rieur du poète, une poé­sie qui pense et se pense elle-même dans une remar­quable mise en abîme qui sus­cite chez le lec­teur écoute et médi­ta­tion. La vie ne se résume-t-elle pas à la lente extinc­tion du mot ?  

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Irène Duboeuf

Irène Duboeuf vit à Saint-Etienne où elle a été ensei­gnante puis char­gée de com­mu­ni­ca­tion dans l’enseignement supé­rieur. Elle est l’auteure des recueils de poèmes Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, prix Marie Noël, Georges Riguet et Amélie Murat, Triptyque de l’aube, Voix d’encre 2013, grand prix de poé­sie de la ville de Béziers. Roma, Encres vives 2015, Cendre lis­sée de vent, Unicité 2017, fina­liste du prix des Trouvères, Effacement des seuils, Unicité (à paraître en jan­vier 2019).

Ses nou­velles et poèmes sont parus en antho­lo­gies, par­mi les­quelles : Vibrations en par­tage, La porte des poètes 2014, Il n’y a pas de meilleur ami qu’un livre,Voix d’encre 2015, Rivages, Maison de la poé­sie de la Drôme 2016, Le mys­tère du cla­ve­cin sté­pha­nois, AAMAI Saint-Etienne 2017, Italian Contemporary Art, Lord Thomas Italy 2017, Ailleurs, Maison de la poé­sie de la Drôme 2018, Tisserands du monde, Maison de la poé­sie et des lyrismes du Velay-Forez 2018, Un rêve, Maison de la poé­sie de la Drôme (à paraître en jan­vier 2019) et dans de nom­breuses revues fran­çaises. À l’étranger, ses poèmes ont été publiés dans la revue Sipay (Seychelles) et dans Il Notiziario de l’Académie inter­na­tio­nale de Rome. En décembre 2018, elle publie un article sur la revue de poé­sie Recours au Poème, à pro­pos du recueil de Stéphane Sangral, Là où la nuit tombe.

Membre de plu­sieurs asso­cia­tions lit­té­raires, elle a ani­mé pen­dant sept ans un ate­lier d’écriture et est inter­ve­nue à plu­sieurs reprises à l’Université Jean Monnet (Université pour tous) pour don­ner des confé­rences sur la poé­sie.

Contact :http://​irene​-duboeuf​.jim​do​.com

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