> Amedeo Anelli- Neve pensata (Neige pensée)

Amedeo Anelli- Neve pensata (Neige pensée)

Par |2018-12-04T19:32:37+00:00 4 décembre 2018|Catégories : Amedeo Anelli, Critiques|

J’avais eu l’occasion d’apprécier la poé­sie d’Amedeo Anelli en 2016 dans l’anthologie de Paolo Febbraro Poesia d’oggi, un’antologia ita­lia­na (Elliot edi­zio­ni) puis à nou­veau dans l’Antologia di poe­ti contem­po­ra­nei de Daniela Marcheschi (Ugo Mursia edi­tore) en 2017, une poé­sie qu’on ne peut oublier. C’est pour­quoi j’ai remar­qué ce recueil qui s’ouvre et se ferme sur l’image d’un pay­sage de neige qui n’est pas nom­mé (excep­té l’indication de la Villa Barni et de Melegnanello) : la pré­sence des peu­pliers, des berges, de la brume et des trains suf­fit à créer l’atmosphère propre à la plaine du Pô, un pay­sage dans lequel tous nos sens sont sol­li­ci­tés.

Amedeo Anelli, Neve pen­sa­ta, Mursia 2017, 82 pages, 15 €

Neve pen­sa­ta (Neige pen­sée) est un recueil qui nous parle aus­si du temps, lequel est ici per­çu dans sa double signi­fi­ca­tion :

– comme phé­no­mène atmo­sphé­rique ; les sai­sons, les évé­ne­ments météo­ro­lo­giques (nous sommes en hiver, il y a la neige, le froid, le gel, la pluie et le brouillard).

– comme phé­no­mène chro­no­lo­gique ; scan­sion cyclique et pério­dique d’une part, c’est le tem­po de la musique, une musique pré­sente autant dans la forme que dans le fond (avec le rythme – accen­tué dans la poé­sie par les répé­ti­tions – les sons et les silences (Éloge du silence, p.49, Lieux de silence p.69). D’autre part, la fuite du temps ( On n’a plus le temps, p.15, Elle ne revien­dra plus p.11, Les invi­sibles p.5), Notenbuchlein p. 43). cf. le beau poème de la fin dans lequel le poète évoque un sou­ve­nir loin­tain qui semble être un sou­ve­nir d’enfance.

« Solo visione, solo tem­po », « juste une vision, juste du temps » écrit Amedeo Anelli, comme pour nous révé­ler sa démarche de créa­tion : il observe la nature, les champs, les arbres, un rouge-gorge, les chats, les papillons etc. (à noter que même si le thème prin­ci­pal est la neige, les cou­leurs sont très pré­sentes) mais plus que tout il est à l’écoute des sons et sur­tout des silences qui nour­rissent sa per­cep­tion trans­crite ensuite sur la page blanche de la neige. Sons et silences des mots éga­le­ment, comme si la dimen­sion musi­cale des vers était le meilleur moyen pour res­ti­tuer la vision pre­mière. Le poète le dit lui-même : sa poé­sie est une « musique pour les yeux. » Les titres Nocturne, Toccata, Offrande musi­cale, Récitatif…  attestent de l’importance de la musique dans son œuvre.

Mais Amedeo Anelli va au-delà d’une des­crip­tion ryth­mique. Son écri­ture, dense et pro­fonde, peut être lue à dif­fé­rents niveaux où les images nous trans­portent aux confins du visible et de l’invisible (la brume, omni­pré­sente, est l’élément qui fait dis­pa­raître les choses) dans un monde de contrastes, d’oppositions voire de contra­dic­tions où la lumière et les ténèbres ont la déli­ca­tesse et la fas­ci­na­tion des clairs-obs­curs (com­ment ne pas pen­ser à ce vers du poème Melegnanello : « La stu­peur de la lumière frap­pée par les ténèbres » p.20 ?) Des clairs-obs­curs dans les­quels le fond n’est pas pas for­cé­ment sombre mais peut aus­si être clair avec des élé­ments sombres : Un papillon noir est entré dans la lumière (p.10) Alignés, les arbres cou­leur anthra­cite, dans une lumière opa­les­cente (p.13).

En effet ce pay­sage, au croi­se­ment du rêve et de la pen­sée, est d’un bout à l’autre tra­ver­sé par une ambi­guï­té carac­té­ris­tique : chaque chose peut deve­nir son contraire, il suf­fit de chan­ger d’angle de vue, « chan­ger de place » comme le pro­pose le poète dans le texte inti­tu­lé Lignes (p.51) dans lequel « Tout va à reculons/​ comme le train le paysage/​ si tu changes de place tout fuit en avant dans le non visible. »

C’est une poé­sie qui pense et qui fait pen­ser au-delà des limites de ces pay­sages vus du train, qui fuient comme fuit le temps ; une poé­sie qui nous parle du pas­sé qui, pour nous tous, occupe tou­jours plus d’espace.

Que faire ? Se retour­ner ? On ne peut s’abstenir de pen­ser à Orphée et… ris­quer de tout perdre ! Le poète sug­gère donc de regar­der devant soi mais le futur, qui par défi­ni­tion est incon­nu, ne se laisse pas regar­der. Non seule­ment il est invi­sible, mais il nous conduit irré­mé­dia­ble­ment vers la mort…

Se détour­ner des choses visibles pour se rap­pro­cher de celles qui sont invi­sibles, se tour­ner vers les ombres, voi­là qui nous rap­pelle la situa­tion d’Orphée !

Et si l’unique solu­tion était la poé­sie ? Les mots, écrits dans le silence et l’observation de la nature, laquelle se confond avec le poète ? (cf. le poème p.37 où, tan­dis que le gel engendre des dou­leurs dans la colonne ver­té­brale du corps, on voit la berge se cour­ber comme une ver­tèbre). Le recueil se ter­mine sur trois vers brefs mais intenses : Si l’arbre comprends/​ on peut faire avec peu/​avec rien.

On pour­rait résu­mer la poé­sie d’Anelli avec ces quatre mots qui forment le pre­mier vers de Offrande musi­cale (p.40 ) : L’image, le miroir, le son et la pen­sée. 

Neve pensata (extrait)  – traduction Irène Duboeuf

 

REPRÉSENTATIONS DU SILENCE (p.8)

 

J’ai ima­gi­né la neige.

L’absolu silence

de la neige, pia­nis­si­mo.

 

Silence véri­table

 

pas à la limite du son

comme celui de la pluie,

 

qui est musique, élo­quence

rythme.

.

Cette neige

dans l’agrandissement appa­rent

du rêve

était géo­mé­trie

 

une géo­mé­trie désor­don­née

 

riche de trans­mis­sions

d’incertitudes et de sagesse.

.

Étendue sur la feuille du songe

la neige s’est assise,

et un flo­con s’est posé

sur ma main.

 

Je l’ai enten­du fondre,

dis­pa­raître.

.

Comme dans un rituel

votif je me suis

humec­té der­rière les oreilles.

.

Je me suis réjoui de la force

construc­tive du silence,

 

de l’architecture néces­saire du souffle

 

de la neige qui tombe

néces­sai­re­ment.

 

 

NOCTURNE (p. 10)

 

La neige tour­billonne

dans le noir.

C’est un cré­pi­te­ment

qui caresse les feuilles.

 

Un blanc

qui n’éclaire pas

qu’accueille seule­ment

d’en haut

une lumière de réver­bère.

 

Mais le monde ter­rible

est ici-bas

boue et gel

et le bruit sourd

d’une branche

qui se rompt.

 

Sous le poids

la terre répond

neige fraîche

brise et des­sous la glace.

 

Elle ne revien­dra plus !

 

Un fris­son court

le long du dos.

 

Elle ne revien­dra plus !

 

Mais la peine vient à notre secours

constante lueur

sous un fayard

pointe une touffe d’herbe noire.

 

 

 

LIGNES (p. 51)

à la mémoire

d’Edgardo Abbozzo

 

Tout va à recu­lons

comme, en train, le pay­sage

si tu changes de place, tout fuit en avant

dans le non invi­sible.

 

Je suis là

je suis ce corps

cette matière qui oscille

ce regard

ces mains.

 

Le pay­sage est un tour­billon

qui s’épie lui-même dans l’éphémère

images en fuite

des mai­sons, des arbres, le ciel, la plaine

dans le désordre de l’instant.

 

Mais quel ins­tant ?

Celui de la conscience qui per­siste ?

Celui du mou­ve­ment

du train dans le pay­sage ?

Celui de la fuga­ci­té de la vie

face à l’éternité ?

 

Ou l’instant qui s’ouvre

à l’intemporel ?

 

Tout va à recu­lons

comme, en train, le pay­sage

si tu changes de place, tout fuit en avant

dans le non invi­sible.

mm

Irène Duboeuf

Irène Duboeufvit à Saint-Etienne où elle a été ensei­gnante puis char­gée de com­mu­ni­ca­tion dans l’enseignement supé­rieur. Elle est l’auteure des recueils de poèmes Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, prix Marie Noël, Georges Riguet et Amélie Murat, Triptyque de l’aube, Voix d’encre 2013, grand prix de poé­sie de la ville de Béziers. Roma,Encres vives 2015, Cendre lis­sée de vent, Unicité 2017, fina­liste du prix des Trouvères, Effacement des seuils, Unicité (à paraître en jan­vier 2019).

Ses nou­velles et poèmes sont parus en antho­lo­gies, par­mi les­quelles : Vibrations en par­tage, La porte des poètes 2014,Il n’y a pas de meilleur ami qu’un livre,Voix d’encre 2015,Rivages, Maison de la poé­sie de la Drôme 2016,Le mys­tère du cla­ve­cin sté­pha­nois, AAMAI Saint-Etienne 2017,Italian Contemporary Art, Lord Thomas Italy 2017, Ailleurs, Maison de la poé­sie de la Drôme 2018,Tisserands du monde, Maison de la poé­sie et des lyrismes du Velay-Forez 2018, Un rêve, Maison de la poé­sie de la Drôme (à paraître en jan­vier 2019) et dans de nom­breuses revues fran­çaises. Àl’étranger, ses poèmes ont été publiés dans la revue Sipay (Seychelles) et dans Il Notiziariode l’Académie inter­na­tio­nale de Rome.

Membre de plu­sieurs asso­cia­tions lit­té­raires, elle a ani­mé pen­dant sept ans un ate­lier d’écriture et est inter­ve­nue à plu­sieurs reprises à l’Université Jean Monnet (Université pour tous) pour don­ner des confé­rences sur la poé­sie.

Contact :http://​irene​-duboeuf​.jim​do​.com

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