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Pierre Dhainaut, Après

Par |2019-11-21T12:03:17+01:00 6 novembre 2019|Catégories : Critiques, Pierre Dhainaut|

Un titre bref, char­gé de gra­vi­té et qui incite au ques­tion­ne­ment : après quoi ? On pressent qu’il s’agit d’un évé­ne­ment d’importance, pour ne pas dire capital.

Dans ses notes en fin de livre, Pierre Dhainaut nous ren­seigne sur les cir­cons­tances qui ont pré­cé­dé l’écriture de textes qu’il hésite à qua­li­fier de poèmes : une opé­ra­tion du cœur sui­vie d’une longue et dou­lou­reuse période de convalescence.

Les sous-titres intro­dui­sant les quatre par­ties  : Voir cela, De face (I), De face (II), Dire ensemble, pour­raient consti­tuer une phrase résu­mant le recueil : l’auteur nous invite à regar­der la réa­li­té en face et nous la fait par­ta­ger par l’intermédiaire de la poésie.

Les textes sont courts et dépouillés. On entre de plain-pied dans l’univers asep­ti­sé de l’hôpital où l’individu est réduit à des don­nées admi­nis­tra­tives et à une pathologie.

Pierre Dhainaut, Après, Éditions L’herbe
qui tremble 2019, aqua­relles de Caroline 
François-Rubino 70 pages, 13 euros.

Poèmes de la dou­leur et de la soli­tude : « Dès que /​ l’on pénètre en ces chambres, on est seul, /​ à la nuit ajou­tant de la nuit » écrit l’auteur dès la pre­mière page car l’espace hos­pi­ta­lier, lieu où se confondent les bruits les êtres et les choses, où la seule réfé­rence est son propre corps souf­frant, est un monde clos sur lui-même, un lieu d’angoisse et de perte d’intimité, où l’identité se réduit à des lettres et des chiffres atta­chés au poi­gnet et que l’on doit répé­ter sans cesse pour prou­ver qui l’on est, où l’on en arrive à se poser la ques­tion : « qui es-tu, quel est ton rôle ? »

« L’alliance, /​ l’alliance même a été reti­rée. »  La répé­ti­tion du mot alliance et l’emploi de l’article défi­ni à la place du pro­nom pos­ses­sif donnent une dimen­sion sym­bo­lique qui confère au vers toute sa force : outre la néga­tion des sou­ve­nirs les plus chers de la vie de l’auteur, tout lien avec l’extérieur est inter­rom­pu.  Dans ce lieu de perte de repères tant spa­tiaux que tem­po­rels, où l’heure affi­chée par les pen­dules est elle-même incer­taine, naissent les doutes et les inter­ro­ga­tions. L’oreille cepen­dant per­çoit des sons et l’œil regarde. Contraint à une inté­rio­ri­té où le je ne dis tu qu’à lui-même, l’auteur cherche une voix, son regard cherche un appui. Il écrit : « son visage /​ te ren­dra un visage ». Et sur­tout, il lui faut retrou­ver la parole et pour cela le souffle car lui-seul per­met de pro­non­cer les mots, des mots qui vont appa­raître comme une clar­té fugace. Cependant, mal­gré la dif­fi­cul­té à retrou­ver le che­min de la poé­sie après l’épreuve, Pierre Dhainaut nous confie que dire est peut-être déjà de la poésie.

En effet, par­ta­ger des per­cep­tions, c’est comme trou­ver la source des mots à naître, des mots «  hors cadre »  c’est-à-dire « après » quand, tapis dans l’ombre, ils cher­che­ront la lumière pour s’épanouir en paroles fécondes : « les mots ouvrent des portes », « nulle phrase ne conclue », « les mots coulent sur l’infini, sur les sou­ve­nirs » des sou­ve­nirs qui sont pré­sents dans ce recueil lorsque l’auteur se sou­vient des souf­frances de l’enfance et constate qu’il n’y a pas de dif­fé­rence,  on a beau avoir vécu,  la dou­leur est tou­jours per­çue de la même manière, « toutes les dou­leurs /​ sont d’enfants. », « entre les âges /​ entre les cœurs, les souffles /​ ne font jamais la dif­fé­rence /​ la nuit ils pré­viennent /​ inlas­sa­ble­ment /​ qu’ils vont man­quer. »

Car dans ce livre il est essen­tiel­le­ment ques­tion de souffle. L’auteur témoigne de sa dou­lou­reuse expé­rience où la poé­sie était inexis­tante, et l’on com­prend que l’énergie créa­trice, le souffle des mots, est inhé­rente à l’énergie vitale, le souffle de l’air qui entre et sort de ses pou­mons, « Étouffement, /​cela t’envahit tout/​le corps. », « Tes lèvres scel­lées inter­disent /​ au mur­mure des souffles /​ de se mêler à la rumeur /​ com­mune. » mais aus­si : « il suf­fit de bal­bu­tier un mot /​ « porte », par exemple, pour que le souffle y puise /​ de quoi ébran­ler la mémoire, remuer l’air /​ au grand air des syl­labes… ».

Comme le disait Christian Bobin lors d’une inter­view, écrire, c’est aller du dedans vers le dehors. Écrire sur l’impossibilité d’écrire va per­mettre au poète la réap­pro­pria­tion de la parole qui, telle une vaste res­pi­ra­tion, ramène à la poésie.

Après est un livre sur la souf­france et l’incapacité poé­tique qui l’accompagne, sur le pas­sage de l’immobilité au mou­ve­ment, sur le lent che­mi­ne­ment entre l’antichambre de la mort et le retour à la vie.

Les illus­tra­tions de Caroline François Rubino posent un regard de ténèbres à la limite de l’étouffement. On peut voir, dans celle de la cou­ver­ture, une rup­ture dans un che­min de vie. La sui­vante, sta­tique et noire, dont la trame laisse à peine fil­trer un peu de lumière témoigne de la dou­leur et de l’enfermement. Mais les sui­vantes vont pro­gres­si­ve­ment vers une ouver­ture, un mou­ve­ment dans lequel on entre­voit un lent retour au jaillis­se­ment du souffle créateur.

Présentation de l’auteur

Pierre Dhainaut

 

           Pierre Dhainaut est né à Lille en 1935. Avec Jacqueline, ren­con­trée en 1956, il vit à Dunkerque (où s’effectuera toute sa car­rière de professeur).

            Après avoir été influen­cé par le sur­réa­lisme (il ren­dit visite à André Breton en 1959), il publie son pre­mier livre, Le Poème com­men­cé (Mercure de France), en 1969.

            Rencontres déter­mi­nantes par­mi ses aînés : Jean Malrieu dont il édi­te­ra et pré­fa­ce­ra l’œuvre, Bernard Noël, Octavio Paz, Jean-Claude Renard et Yves Bonnefoy aux­quels il consa­cre­ra plu­sieurs études.

            Déterminante éga­le­ment, la fré­quen­ta­tion de cer­tains lieux : après les plages de la mer du Nord, le mas­sif de la Chartreuse et l’Aubrac.

            Une antho­lo­gie retrace les dif­fé­rentes étapes de son évo­lu­tion jusqu’au début des années quatre-vingt dix : Dans la lumière inache­vée (Mercure de France, 1996).

            Ont paru ensuite, entre autres : Introduction au large (Arfuyen, 2001), Entrées en échanges (Arfuyen, 2005), Pluriel d’alliance (L’Arrière-Pays, 2005), Levées d’empreintes (Arfuyen, 2008), Sur le vif pro­digue (Éditions des van­neaux, 2008), Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen, 2010, Prix de lit­té­ra­ture fran­co­phone Jean Arp) et Vocation de l’esquisse (La Dame d’Onze Heures, 2011). Ces recueils pour la plu­part sont dédiés aux petits-enfants. Plus récem­ment encore : une “auto­bio­gra­phique cri­tique”, La parole qui vient en nos paroles (édi­tions L’Herbe qui tremble, 2013) et Rudiments de lumière (Arfuyen, 2013).

            Il ne sépare jamais de l’écriture des poèmes l’activité cri­tique sous la forme d’articles ou de notes : Au-dehors, le secret (Voix d’encre, 2005) et Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007).

            Nombreuses col­la­bo­ra­tions avec des gra­veurs ou des peintres pour des livres d’artiste ou des manus­crits illus­trés, notam­ment Marie Alloy, Jacques Clauzel, Gregory Masurovsky, Yves Picquet, Isabelle Raviolo, Nicolas Rozier, Jean-Pierre Thomas, Youl…

À consul­ter : la mono­gra­phie de Sabine Dewulf (Présence de la poé­sie, Éditions des van­neaux, 2008) et le numé­ro 45 de la revue Nu(e) pré­pa­ré par Judith Chavanne en 2010.

 

© Crédits pho­tos Maison de la Poésie Jean Joubert.

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Irène Duboeuf

Irène Duboeuf est née et vit à Saint-Etienne. Elle a publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies et est l’auteure des recueils Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, (prix Amélie Murat, prix Marie Noël, prix Georges Riguet 2011) Triptyque de l’aube, Voix d’encre 2013, (Grand Prix de poé­sie de la Ville de Béziers) Roma, Encres vives 2015, Cendre lis­sée de vent, Unicité 2017, (fina­liste du Prix des Trouvères), Effacement des seuils, Unicité 2019, et de livres pauvres pour la col­lec­tion Daniel Leuwers. Traductrice d’auteurs ita­liens, elle publie Neige pen­sée, (Neve pen­sa­ta) du poète, phi­lo­sophe et cri­tique d’art Amedeo Anelli (direc­teur de la revue inter­na­tio­nale Kamen’) aux édi­tions Ticinum (Italie) en mars 2020 et L’Alphabet du monde aux édi­tions du Cygne (France) en juin 2020. Elle col­la­bore avec les revues fran­çaises « Terre à ciel », « Terres de femmes », « Recours au poème » et publie des articles en Italie dans les revues Corso Italia 7 et l’EstroVerso. On peut l’entendre lire un de ses poèmes sur le site Poetry Sound Library de Giovanna Iorio https://​poe​try​sound​li​bra​ry​.wee​bly​.com/​p​o​e​t​s​.​h​tml et des extraits de ses tra­duc­tions et de ses propres publi­ca­tions sur la chaîne Youtube du Piccolo Presidio Poetico enre­gis­trés lors du col­loque « La tra­duc­tion, hos­pi­ta­li­té lin­guis­tique et dia­logue de culture » (Tavazzano, le 24 octobre 2020) https://​www​.you​tube​.com/​c​h​a​n​n​e​l​/​U​C​s​_​q​s​3​Z​7​l​v​-​E​8​O​w​L​6​M​s​D​UZg Site de l’auteur : http://​www​.irene​-duboeuf​.jim​do​free​.com
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